Dis, tu m’écris ? 

Vertige de l’imaginaire

 

 

Ecrire participe à dire une part de notre intimité, de notre imaginaire, de notre réalité, l’imaginaire et la réalité écrits dans cet ordre-là. L’imaginaire droit devant. La quête de l’amour. De notre « bonne étoile ».

-      Dis, tu m’écris encore ?

-      Le vertige de mon imaginaire ?

L’amour, c’est : être à être. Un sacré don de soi.

-      C’est spirituel cet « être-à-être »-là

-      Oui, ça touche notre âme, notre silence, notre essence. Ça passe dans les yeux.

-      Est-ce bien réel ?

-      Ecrire permet de voir en face.

-      D’oser s’exposer ?

 

 

-       « Je sens encore ton souffle chaud, à l'intérieur de moi. J'entends tes « parle-moi », ton cœur battre avec mon cœur. Ta respiration résonne en moi. » Tu te rends compte Paul, jusqu’à lui écrire de tels messages ! Encore en novembre dernier ! C’est si près.

-      Garde un peu ton imagination pour toi et pour ton écriture, Jef. L’imaginaire dans la réalité fait peur.

-      Je le sais bien, grand frère. Combien de fois Sara m’a dit : « et t’as même pas un peu peur ? »

-      Tout le monde a peur ! Comment la maîtriser ?

-      J'aurais voulu lui dire tant de mots, là où mes mots se sont arrêtés, parfois, avec maladresse. Nos « instants si précieux ».

-      Bla bla bla…

-      Si …

-      « Vertigineux », tant que tu y es !

-      Comment tu as deviné ?

-      Je te connais, Jef. Arrête de t’enflammer !

-      Sara allume tant d'étoiles dans mon ciel, Paul, toute une voie lactée, composée de sa lumière irrésistible venue de ses yeux, de son corps, de son âme, de son esprit, de sa présence toute entière.

-      Bla bla bla. Voilà que tu recommences. De son âme, de son esprit ! C’est ce que tu t’inventes, ce que tu t’imagines. Dans la réalité, personne n’est persuadé de rien, en dehors de soi, de sa famille, de ses parents, de ses enfants, de ses amis proches, et du grand amour, oui, quand il est là. Il n’est pas toujours là. Sara n’en a peut-être jamais été là, avec toi.

-      Serait-ce ce que je devrais me dire ? Mon cœur palpite autrement.

 

C’était il y a quelques semaines, à Paris. Jef regardait Sara qui le regardait, Jef s’emplissait de cet infini possible de se savoir « être à être » avec Sara. Et elle, s’en emplissait-elle ? Qu’est-ce que Jef en sait ?

-      Combien de fois Sara m’a-t-elle invité, Paul, souvent avec insistance, à lui écrire : « Dis, tu m’écris ? » Ça oui, je lui ai écrit, j’ai répondu à ses courriels, souvent le soir ou le matin-même, je me suis emballé, dans mon intimité, me suis laissé aller, à lui écrire, si sûr de l’éternité de notre conversation, sans retenue aucune. Et je crois qu’elle a aimé ça. Pourquoi cette insistance-là ? Aurais-je vécu  un amour imaginé et non dans la réalité ?

-      Arrête d’être si sûr de toi, Jef. Tu étais bien candide, trop avide d'être et de vivre heureux avec Sara. Tu posais ça comme un voilà-tout, comme un tout qui est là, évident. Ce tout-là a pris trop de place. Sara n’était pas sûre d’elle. Elle te l’a écrit plusieurs fois. C’est toi qui me l’as dit.

-      Je sais déjà tout ça Paul. J’ai trop parlé, me suis trop emballé.

-      Je n’en sais rien, et le peu que j’en sais… Peut-être Sara te voulait près d’elle mais pas avec cet amour-là. Tu t’es trop exprimé. Tu l’as saoulée.

-      Oui.

-      Pourquoi ainsi t’enflammer à voix haute, à l’écrit dans tes courriels ? Ta foi en Sara t’a fait inventer son infinie confiance à elle. Cette confiance-là n’a peut-être jamais existé. Et c’est cette confiance qui occupe ta pensée, ton esprit, ton âme. Hey ! Reviens dans la réalité !

-      Je ne voudrais pas être sûr de ce que tu avances.

-      Je ne suis sûr de rien.

-      Pourquoi Sara m’aurait-elle tant de fois réécrit, réitéré « dis, tu m’écris ? », avec parfois jusqu’à trois ou cinq points d’interrogation, pour marquer le coup ? Je me suis senti si intimement uni à elle.

-     

-      Je lui ai tant déversé de mots, tous pensés, sur le moment, tous confiants.

-      Qui t’a dit de continuer à voir le monde avec des yeux d’enfants, et de lui écrire ainsi, sans retenue,  ton amour imaginé pour elle ?

-      Paul, quel est donc ce mystère, celui d’une rencontre amoureuse qui résiste, d’une autre qui ne résiste pas, jusqu’à l’explosion ?  Comment ai-pu-je lui écrire, sans doute aucun, la semaine dernière: « Je sens encore ton souffle chaud, à l'intérieur de moi. Je sens nos souffles ensemble s'élever vers la vie. Rien désormais ne peut me séparer de ton souffle, uni à moi. »

-      Tu t’es laissé aller comme un enfant !

-      J’ai relâché toutes mes protections, en effet.

-      N’aurais-tu pas inventé en Sara des sentiments d’amour qu’elle ne t’a pas porté ?

-      Et elle serait partie, comme ça ?

-      Que sais-tu vraiment d’elle ?

-      Elle n’en parlait pour ainsi dire, jamais, de sa vie d’avant notre rencontre.

-      Avant toi, d’autres hommes ont partagé sa vie, d’autres êtres, sa famille, ses amies. Nous sommes tous complexes.

-      J’ai si mal de l’imaginer avec un autre homme.

-      Ce serait son choix, sa vie.

-      Me serais-je accroché à une chimère ? Aux seuls signes de son attention ?

 

Jef relis à son frère Paul, ce soir-là, un message de Sara sur le manque. Jef le reçoit, en correspondance à Madrid. Jef s’apprête à rejoindre Sara, direction Paris. Le message est enregistré :

-      « Un manque, tu disais ? C’est à ça que je pense lorsque je te vois encore ici, à lire dans la véranda. Je viens d’arriver à Paris. Fatiguée. Je vais dormir une bonne nuit avant ton arrivée. Un manque ? Je te regarde et tu n’es pas là ».

-      Arrête Jef, tu te fais du mal.

-      J’étais encore en partance, à New-York, cette fois, pour la rejoindre elle, à Paris, dans une autre salle d’embarquement. Le couperet est tombé : « J’arrête tout ».

-      Tu te fais du mal, à relire ses messages. Ne regrette rien. Sara n’a pas du supporter, n’a pas du, te supporter, toi et ton amour si démesuré pour elle. Mon frère, tu respires trop d’amour. Qui pourrait entendre, respirer autant de sentiments que ça ? Jef, écoute-moi. Arrête d’être si volubile, tu n’es pas en train d’écrire les nièmes lettres d’amour de deux êtres qui auraient pu se trouver, se trouver vraiment. Veux-tu vraiment le vivre, ton imaginaire ? Jef. Comment te suivre ?

-      Oui, je sais, je le fabrique, pour beaucoup dans la réalité. Par trop ?

-      Pour Sara, c’est plausible. Elle n’a jamais été tout à fait sûre d’elle. C’est toi qui me dis ça, depuis des mois. Rien à voir avec ton amour pour elle.

-      Pourquoi Sara m’a-t-elle plusieurs fois écrit ces dernières semaines : « J’aimerais tellement recevoir de tes nouvelles… » ?

-      Tu ne m’écoutes pas.

-      Ce n’est pas mon imaginaire, là, dans le temps présent, dans cet espace-là, c’est une immense boule qui remonte en moi, dans la réalité, ce manque d’elle, cette séparation brutale, terrible, ces liens coupés.

-      Tu vis une explosion à l’intérieur.

-      Plus rien n’est, autrement que suspendu, dans le vide.

-      Bla bla. Trouve vite un coin où te mettre à l’abri !

 

*

 

 Sara a toujours voyagé, beaucoup. Jef aussi, pas pour les mêmes raisons et pas souvent ensemble. Sara est concertiste, plus que ça, pianiste, compositrice. Sara est musicienne. Pour le peu que j’en sais, elle est beaucoup sollicitée, demandée pour des concerts, des rencontres, des récitals. Sara a parlé à Jef de la profondeur d’un Mozart, de la liberté et de l’invention d’un Keith Jarrett, de rythmes aussi mélancoliques. Et de combien de mondes musicaux ? Jef a un faible pour des rythmes un peu lancinants, arabo-andalou, avec quelques accents yiddish, sentis, ici ou là. Sara écrit, compose des musiques qui parlent à Jef, l’emportent, le font vibrer d’émoi.

 

-      La musique de Sara atteint mon âme.

-      Jef, la musique de Sara atteint bien des âmes. Tu n’es pas le seul.

-      Mon amour ne serait-il qu’invention ? L’aurais-je trop inventé ? Que d’aspirations réciproques ai-je ressenties, en écoutant Sara jouer ! Me trompé-je ? N’étais-je pas dans le réel ? Ai-je suivi mon inspiration ? Ai-je imaginé ses respirations ?

-      La musique sait contenir l’amour, puis l’exprimer, si ressentie dans le corps qu’elle y vit. Et après ?

-      Oui, Paul. Tu vas encore me dire : bla bla bla.

 

*

 

Mon frère Jef parcourt aussi le monde, invité en scientifique averti pour parler de ses recherches en informatique cognitive, les partager.  Nous sommes loin de la musique. Si peu concordent les agendas de Sara et de Jef. Les sciences et les structures de simulations comportementales ont franchi des caps considérables dans le temps et dans l’espace. Beaucoup d’universités, de centres de recherche, de laboratoires, de pays s’y intéressent. Je ne fais qu’écrire quelques articles pour Jef, pour ce qui me concerne. Jef a voulu que je sois son porte-plume, ou quelque chose comme ça. Qui se passionne pour soutenir des projets de modélisation informatique de l’intelligence humaine ? Jef depuis son jeune âge est si friand de mathématiques, d’histoire, d’informatique. Maintenant ce sont les sciences humaines, les sciences cognitives.

 

Jef écrit dans les avions, la nuit dans des hôtels, à ses heures. Pas d’articles. En grand frère, c’est moi qui m’en charge. Jef écrit des nouvelles, des poèmes, pour sortir de tout ça.

 

Jef a beaucoup écrit, à Sara, ces temps derniers, beaucoup de choses et d’autres, des choses profondes, des choses légères, des choses bien réelles et nul doute, des choses imaginaires. Jef est dans la vraie vie, avec son « être-à-être », avec Sara

 

Jef se souvient :

-      J’aime ton regard qui me regarde dans la nuit Sara. Comment dormir ?

Jef veille jusqu’à l’épuisement.

-      C’est troublant.

 

C’est à New-York que Sara avouera à Jef son trouble, lorsqu’ils se rencontreront la toute première fois. J’étais là. Nous participions à l’apéritif de clôture d’un congrès, les travaux de Jef accueillis en vedettes. Jef captait l’assistance, avec toute la fougue qui est la sienne lorsqu’il soutient ses travaux. Dans l’assistance, un mathématicien, des Docteurs en psychologie, en sociologie, en biologie moléculaire, des entrepreneurs, des banquiers, des philosophes, des auteurs, d’autres inconnus. Dans le cercle autour de Jef, Sara est là, elle écoute.

Silence.

D’un coup Jef n’entend plus qu’elle, comme dans un film, toutes les autres voix s’atténuent sur la bande-son sauf la sienne. Jef n’a qu’une envie, à ce moment-là, dans cette salle-là, celle d’écouter la respiration de cette seule personne-là, revêtue d’une robe noire, rayonnante.

-      Houlà ! Je crois que c’est à moi. Je vous reviens.

Sara ainsi s’éclipse, ses cheveux noirs bouclés dans le mouvement.

Les lumières s’éteignent.

Sara se retrouve assise, au piano. Wouaouh ! C’est là que les circonstances font le reste. Car Jef se retrouve lui, accoudé au piano. Nous venions de nous éloigner de l’assistance, nous discutions en aparté. Sara venait de se retirer.

 

Se dit-elle ?

-      Je comprends ton émoi. Je t’ai senti pétrifié lorsque je me suis présentée à toi.

Se dit-il ?

-      Vous êtes l’artiste de la soirée ? Sara comment ?

 

Sara et Jef ne se disent que du silence, là, présentement.

Quels sourires ! Droits dans les yeux, précisément.

Sara regarde Jef. Lui est happé. Coup de foudre, subit. Jef en est subjugué.

-      Je vous en prie, monsieur, restez-là, et écoutez. Ne dites rien.

Jef dit :

-      C’est troublant.

 

Jef s’est tourné vers Sara. Subrepticement je m’éloigne. Je sens la force de leur rencontre, comme de l’électricité dans l’air.

Sara viendra saluer Jef, quelques morceaux choisis après.

 

Sara au piano est extraordinaire, sensible. Ses mélodies, ses variations font taire l’assistance. Nous ne sommes plus dans un film. Toutes les voix se sont atténuées, rapprochées. De forts applaudissements n’expriment que des louanges.

Sara se lève, salue la salle. Une part de son regard tourné vers Jef.

 

-      C’est vous qui m’avez troublé. Vous m’offrez un verre ?

 

-      Jef ! Remets-toi ! C’est une rencontre comme il y en a des millions de par le monde.

 

Jef en reparlera à Sara, de cette rencontre-là, lorsqu’ils poseront la première fois un pied dans l’appartement avec vue sur Paris, aménagé l’année dernière, au sommet d’un immeuble, en hauteur.

-      Oui, Sara, tu m’as troublé.

-      Toi aussi Jef, c’était troublant.

 

Deux pièces, lumineuses, l’une pour le salon, la bibliothèque, le piano, le bar, la cheminée et l’autre pour leur intimité composent une part de leur pied-à-terre. La cuisine est sur l’arrière, éclairée par le haut, en baie vitrée sur le salon. Trois chambres, un dressing. Et surtout une immense terrasse ouverte, couverte en véranda. Les poutres sont revêtues de céramique de Séville. Des azulejos dans des tons du bleu méditerranéen, du jaune ocre, du rouge pourpre, du vert nature. En orient, la répétition des motifs sur des carreaux en céramique repose les regards. Aux murs, La demoiselle de Picasso s’assoit avec Le penseur de Rodin. Edward Hopper nous invite boire un verre en silence en un endroit du monde.

 

-      Etre à être, ça se vit jusqu’aux silences partagés.

Qui dit ça ?

 

Jef se souvient du soir, lorsque Sara est arrivée avec une caisse en bois, contenant la sculpture d’un corps-à-corps. Quel silence partagé à l’unisson avec cette œuvre ce soir-là !  Sara a choisi des tableaux, des photographies. L’appartement est envahi de livres, de disques, de revues. La vue, la nuit, est magnifique, de la terrasse. Par beau temps, certains parisiens rêveurs disent que du sommet d’un immeuble comme celui-ci, en y regardant bien, on peut voir la mer, par beau temps.

-      Chérie, tu vois la Manche ?

 

Depuis six mois déjà, environ une fois par mois, jamais avec beaucoup de temps, six, sept jours, Jef et Sara reviennent ici, à Paris où ils se sont aménagés des temps pour presque disparaitre, pour être seuls et ensemble dans leur intimité. Sara et Jef partagent ainsi leurs soirées en tête-à-tête durant ces quelques jours, et leurs nuits peau-à-peau. C’est l’après-midi qu’ils visitent l’un ou l’autre ou les deux, leurs amis, en accueillent, qui pour un déjeuner, qui pour un thé. Le soir venu, Sara et Jef sont enfin seuls au monde.

 

Lorsque Sara et Jef voyagent, ce sont des nuits dans des hôtels, seuls, ou chez des amis proches, trop souvent séparés. Qui a dit « le monde est petit lorsqu’on voyage » ?

 

Heureusement qu’il y a l’été, deux mois pendant lesquels, enfin, s’arrêtent presque tous leurs déplacements. L’été dernier fut leur premier temps partagé pour la lecture, l’écriture, pour elle la composition, à San Francisco, ce devait être à Marseille pour cette année. Un grand hôtel, une ville proche, c’est ce qu’ensemble Jef et Sara se sont dit.

 

-      N’oublie pas le piano, dans l’hôtel.

-      Quel immense plaisir ce sera de te réentendre jouer, Sara !

Jef a trouvé un grand hôtel avec un piano à queue à l’abri des regards..

 

Au bord de la mer, pas loin. Jef se souvient des ballades du matin dans San Francisco encore endormie. Des jardins traversés. De l’impression ressentie du haut de la corniche, en surplombant la ville, de l’horizon de la ville sur le pacifique. De cet été-là.

 

Jef se souvient de tous les récitals de Sara qu’il a appréciés, certains prévus, d’autres impromptus, lors de fenêtres de temps ouvertes à la dernière minute, « je te rejoins à Tokyo, je serai dans la salle », de la gène de Sara.

-      Jef, je suis ici incognito. Personne ne connait ma vie, ici.

-      Que me demandes-tu ?

-      Je ne veux pas d’un amour exposé partout. Je te rejoindrai à ton hôtel après le concert.

 

Jef ressent une profonde solitude, ce soir-là, à Tokyo. Sara n’aurait jamais voulu que certaines personnes connaissent sa vraie vie. Jef vivait-il sa vraie vie ?

 

Jef n’a rien vu venir, ou n’a-t-il rien voulu voir ?

 

*

 

- Dis, tu m’écris ?

Jef s’est lancé, du fond de sa pensée, sans retenue aucune, à l’invite des « tu m’écris » de Sara :

-      Oui, je te reviens et je t'écris. Je suis là, avec toi, tout mon temps désormais, depuis la toute première fois où j'ai senti nos joues se frôler et balbutier, naître un fol désir en moi, le désir que tu as perçu dans mes yeux, dans mon corps.

 

Sara répond à Jef :

-      La pensée et le corps sont mouvants.

-      Tu me tends une perche ?

-      Comment vivre vraiment ensemble en se voyant si peu ?

 

Sara a tout arrêté.

-      Dis Paul, tu crois qu’elle reviendra ?

-      Arrête avec ça. Jef, tu te fais du mal. Tu ne sais rien de son amour pour toi. T’aime-t-elle vraiment ?

 

Jef ne veut pas se dire que Sara ne lui tendra plus sa main, qu’elle ne le prendra plus, lui, si disposé. Jef voudrait réentendre Sara lui dire :

-      T’es si tentant.

Et lui, lui répondre :

-      Et toi si séduisante.

 

Jef pleure, à l’intérieur de lui, à grosses larmes maintenant. Jef est tout seul, il ne se retient plus. Jef ressent le vide sidéral. Impossible à combler. Tout cet amour porté à Sara. Que va-t-il en sortir ? Combien de fois Sara est revenue sur ses doutes ? Jef ne les a pas écoutés.

 

Jef a tant écrit à Sara, plusieurs fois par jour, comme un dialogue permanent entre elle et lui, en conscience et en toute confiance, amoureux au présent, projeté vers son avenir avec Sara. De quel avenir parle donc Jef ?

Sara n’a jamais parlé de leur avenir. Jef se l’est inventé, puis a écrit à contre sens des doutes de Sara. Jef a tenté de contourner les doutes, comme si des doutes pouvaient se contourner ! Jef n’a pas compris que son imagination était en train et sur le point de déborder pour Sara, vertige de son imaginaire.

 

Jef a imprimé quelques passages de sa correspondance, de ses courriels avec Sara, quelques phrases en réponse, d’autres en questions. Il s’y replonge, en choisit un extrait pour se rassurer, entre lui et lui :

-      Là j’ai envie de me parfumer, de me préparer, de m'installer détendue et disponible et de t'écrire une belle lettre, pleine de sens ... de décrire les subtilités de ce que je ressens. 

-      Oui, écris-moi tes subtilités, Sara.

-      Le soleil dans tes yeux et dans ta voix me fait du bien. Mais c'est presque impossible. Ton imagination prend le pas sur le réel.

 

*

 

Sara est en larmes. Tout s’écroule dans la salle d’embarquement pour Jef, débarqué du New-York-Paris.

-      Jef, j’arrête tout. C’est trop dur pour moi.

-      D’où téléphones-tu Sara ? De Paris, de Berlin, de Madrid, de San Francisco ?

 

Jef n’a rien vu venir. Couperet, Pan !

Puis, plus rien.

La déchirure s’ouvre, béante. Le drame est terrible.

 

-      Séparation.

-      Pas de réparation possible ?

-      Lorsqu’un être est amoureux-fou, au présent et dans la durée, la décharge de la rupture sur le coup de foudre, c’est terrifiant.

 

Que songe Jef ?

-      Plus d’être-à-être. Dis, Sara, tu vas me revenir ?

 

*

 

-      Je me sens seule avec mon imagination, Jef. Est-ce mon sens du drame ? Je doute, même si j'aime recevoir tes messages.

-      Sara, Je ressens pour toi tout un océan, toute une galaxie de sentiments, si rares, si extraordinaires, si exceptionnels, si vrais. Je les vis et je les laisse vivre car ces choses-là, ça n'arrive que rarement dans une vie... Te serrer contre moi, t'embrasser et jouer avec nos langues, te caresser, nous exciter. Je voudrais sentir la douceur de ton corps, de ton dos contre mon torse, de ta joue avec ma joue, t'embrasser et partager de tout mon être la passion pour toi qui m'anime.

-      Tu me donnes le vertige, Jef, et aussi de l’énergie. C’est très doux de te lire.

-      Je voudrais partager avec toi un amour majestueux.

-      Talentueux

 

Jef téléphone à Sara, ce soir-là. Elle lui répond de la véranda, ce sont les premiers jours passés ici, à Paris, dans leur appartement nouvellement aménagé.

-      Bonsoir Sara !

-      Elle vibre ta voix, Jef, et elle résonne ! C’est déjà une partie de ton corps, qui est là. Ce serait vraiment délicieux de te parler là, maintenant.

-      Que ma voix soit « branchée directement sur ton canal frisson et presque sur ton canal lacrymal » ?

Wouaouh ! Jef sourit, reste silencieux.

 

-      En ce moment je voudrais vraiment me faire bercer ! Je te veux pur, cru.

Houlà ! Sara est en forme. Jef exulte.

-      Une téléportation dans ces cas-là serait une invention merveilleuse.

-      Fabuleuse. Tu viens prendre le thé avec moi ?

 

Et toutes ces autres fois : « 19 heures sans message… C’est officiellement beaucoup trop long. », « Je pense beaucoup… beaucoup trop ? à toi. »

 

D’où vient la confiance en l'autre sans le ou la connaitre vraiment ?   Je ne sais. Serait-ce une intuition, un désir, une vérité essentielle ressentie à l'intérieur ? Une ébullition ? La confiance ne demande qu'à grandir. Nos sens sont si multiples. Oui Jef a confiance en son intuition, en son désir, en sa vérité, en la flamme de l’amour qui l’anime.

 

-      Je te connais si peu, Sara. Tu me connais si peu.

-      Aïe, les ailes et les racines. L’héritage et l’invention, la liberté. Je ne suis pas si loin que toi. Je n’en suis pas à ton coup de foudre pour moi. Que dit le dictionnaire ? Le petit Robert pour coup de foudre ?

-      « Manifestation subite de l'amour dès la première rencontre ».

 

Pour sûr l’amour de Jef pour Sara se manifeste !

 

-      Mon A. ! Mon tendre B., mon C., lui écrit-il.

-      C’est tout un alphabet, lui répond-elle.

-      Tout est amour Sara.

-      Je sais pas. Tu es trop jovial. L’humain est si complexe.

-      L’amour pousse parfois à écrire en direct avec le cœur, à se laisser aller, par le vertige de ses désirs, de son imaginaire.

-      Tu t’emballes.

-      Tu m’as emballé.

-      Non, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est ton imaginaire qui prend toute la place. Et la réalité, notre réalité Jef ? Ton amour est le vertige de ton imaginaire.

-      Tu pourrais te séparer de moi ?

-      Je sais pas. J’aurai un beau message, demain à mon réveil, de la lecture ?

 

Jef écrit à Sara dans la nuit. Il est déjà sur le point de repartir : « C’est sûr il fait froid, en-dessous de zéro. Des flocons sont tombés cette nuit, c'est si rare à Paris.... Je te laisse un message pour ton réveil. Je serai parti. Je pourrais te parler de la lumière qui se dégage lorsqu'il neige... Oui, la lumière est belle ».

 

Jef rêve d'un grand soleil chaud cette nuit-là.

 

Jef pense à Sara, aux quatre coins du monde, au-delà du froid, du chaud, du bord de l'océan et des flocons de neige. Sara est tout le temps là.

-      Sur la neige au bord de l'océan ?

-      Tu te moques, Paul.

-      Oui, je me moque de toi.

 

La neige sur la côte atlantique s’est tout de même étendue. Jef et Sara sont à Biarritz pour le week-end.

-      C'est beau, le bleu de l'eau plus bleu, le blanc plus blanc.

-      Et le ciel Jef ?

-      Sûr ce serait la nuit, une nuit remplie d'étoiles au-dessus de l'océan dérivant sur la neige.

La plage est recouverte de flocons de neige. Des étincelles de lumière se reflètent et se font belles sur la plage.

 

Un autre jour. Jef conclut sur la page son courriel à Sara par des « baisers doux et sages ».

-      Lâche-moi les baisers doux et sages. Tu trouves pas ça triste des baisers doux et sages ? Il est où mon bonjour du matin ?

-      Bonjour mon amour !

-      C’est étrange de t’entendre employer ainsi le possessif.

-     

-      Dis, tu m’écris encore ?

-      Je rentre vendredi. D’ici-là je t’écrirai des nouvelles. Elles feront le tour du monde, avant de te rejoindre, à la vitesse de la lumière ! Si je pouvais me transformer en lumière juste le temps d'arriver jusqu'à toi ! Une lumière chaude comme le soleil et blanche comme la neige, exprès pour toi.

-      Pour sûr, j'aime te lire.

 

*

 

         Sara laisse à Jef une phrase de Nancy Huston dans l’un de ses derniers courriels : « La contrainte, autant que la liberté, est partie intégrante de notre identité humaine. En fin de compte, nous ne sommes entièrement libres que dans nos désirs, et non dans nos réalités. Or les uns sont aussi importants que les autres : oublier les limitations du réel est aussi grave et, me semble-t-il, presque aussi répréhensible, que d’oublier le vertige de l’imaginaire ».

         Libre dans le désir ? Vertige de l’imaginaire ? « L’amour, ça marche très mal avec les restrictions, les limites ». C’est Romain Gary qui a écrit ça. Jef le crois volontiers, Jef le pense :

-      L’amour ne peut être contraint, Sara. Vécu à l’intérieur, vécu en pleine lumière, l’amour est ou n’est pas, libre et authentique.

L’amour de Sara pour Jef n’en serait-il pas là ? Pas assez là ?

Nancy Huston dit aussi vivre,

« une vie hautement anormale. Etre seule du matin au soir et ne vivre qu’avec des personnages imaginaires, vous trouvez cela normal ? 

C’est un grand plaisir de ne plus être. Je fais un métier très égoïste qui consiste à avoir une chambre à soi, du temps à soi, pour tranquillement disparaître. C’est un comportement que personne n’a poussé aussi loin que Romain Gary.

Je voudrais pouvoir être tout le monde.»

 

*

 

Sara a tout arrêté.

Jef a explosé en vol, l’intérieur de lui, en plein vol, tant le vide de Sara l’a meurtri.

-      « Insoutenable légèreté de l’être », Jef. Permettez-moi, Milan Kundera, je ne vous emprunte que le titre, pour le sens et la sonorité. L’insoutenable déchirure de l’amour, de croire l’être aimé(e) en être habité(e), à l’obligation séance tenante, pour notre corps et notre esprit, de se retirer de l’autre…

-      … Une séparation si abrupte que le couperet reste planté là.

-      Nous sommes seuls au monde dans ces moments-là.

 

Sara était en larmes au téléphone lorsque le couperet est tombé. Jef le ressent dans tous les pores de sa peau. Un frisson démesuré s’est emparé de lui, depuis la séparation de Sara.

 

- Je suis plié, Paul. Le chaos est intégral. KO.

- Arrête Jef, remets toi ! N’exagère pas !

Jef ne s’en relèvera pas. Jef sauvera les apparences à l’extérieur, tant à l’intérieur son espérance a vécu, vit et vivra son « être-à-être » avec Sara.

Rideau.

 

*

 

-      Serait-ce encore la peine d’inventer, de lui écrire ?

-      Personne ne te demande de t’en remettre, Jef

-      On ne se remet pas d’un coup de foudre qui explose en vol. C’est pour la vie.

 

J’ai déjà vécu l’expérience. Je m’en suis relevé, il y a quelques années. Lorsque j’ai rencontré Helen, aujourd’hui l’amour de ma vie. Je suis reparti. C’est une toute autre histoire. On ne se remet pas d’un coup de foudre qui explose en vol. Non, Jef, mais tu n’es pas le premier, même si pour toi c’est le premier. Combien d’êtres ont connu, vécu ça, des couperets à un instant donné ? Pan ! L’amour est ou n’est pas. Pas d’entre-deux possible, ni même imaginable.

 

*

 

         Jef a appelé son ami Tony, sans faire paraître son désarroi. Jef lui a demandé sa complicité pour l’envoi d’un message à Sara.

-      Tout à fait inoffensif, je te rassure, pour les autres.

Tony programmerait-il pour Jef une réaction en chaîne, pour que tous les écrans du monde reliés à Internet affichent le message de Jef, à destination de Sara : « Dis, tu m’écris ? », sur tous les téléviseurs, les tableaux d’affichage, les panneaux de signalisation. Jef sait cela possible, pour son ami Tony. Sur les autoroutes, des bouchons devront s’organiser et les conducteurs, les passagers se demanderont qui a écrit ce message allumé partout : « Dis, tu m’écris ? » Serait-ce un cri, une urgence ? Un appel à écrire ? Les halls de gares, d’aéroports, les administrations, les publicitaires, tout le monde s’interrogera. « Dis, tu m’écris ? » va se retrouver à la une de toutes les actualités.

Jef réussira-t-il à joindre Sara, là où elle se trouve ?

Tony dit : « Banco ! ». Jef est déjà dans l’avion, direction une ville je ne sais trop où sur terre, là où s’inventent des logiciels infiltreurs de réseaux. C’est de là que le message partira. Les infiltreurs connus de Tony le diffuseront, comme bon leur semble.

Tony a programmé la réaction en chaîne, tous les écrans du monde se déchainent et affichent bel et bien le message de Jef, à destination de Sara : Dis, tu m’écris ?

-      Le reçois-tu Sara, le lis-tu, l’entends-tu ?

-     

Sara ne répond plus. Sara est partie seule. Cela fait un bon mois. Jef ne m’en parle plus. Je sais pourtant, je sens en lui l’attente d’une réponse d’elle. Jef consulte sa boite à lettres électronique plusieurs fois par jour. Comment l’aider davantage mon frère ? J’ai même écrit à Nancy Huston, pour lui dire que c’est Romain Gary qui a raison, que « la vraie liberté est d’être et de vivre dans la vraie vie ». Vous savez ce qu’elle m’a répondu ? « Evitez donc de m’écrire des évidences, Monsieur ! ».

 

Quelle fin choisir ? Quelle fin à tout ça, quel dessein, quel destin ?

 

Sur l’iphone de Jef, arriverait enfin le courriel tant attendu ?

-      « Dis ! Tu m’écris » ?

-      Rien d’autre ?

-      Non, rien d’autre.

-      Houlà ! Quel vertige encore ce te serait, Jef !

-      Je serais bien là. Dans mon imaginaire. Dans la réalité. Dans les deux à la fois.

 

Sur l’iphone de Jef arriverait :

-      Dis, tu m’écris ?

En partirait :

-      Je suis relié à toi, Sara, en tri-bandes, en wifi, de cette génération-là, en être-à-être nomade pour une part du temps. Joignable tout le temps en émission et en réception de tes courriels, et c’est moi qui t’écris : dis, tu m’écris ?

-      C’est enfin toi qui me l’écris ?

-      Oui, je te l’écris, ça participe à te dire une part de mon intimité, Sara.

-      « Ça ne sauve de rien », Jef. Permettez-nous, Madame Marguerite Duras, de vous emprunter ces mots-là.

-      Quelle serait ta fin choisie, Sara, aux confins de ton imaginaire ?

-      Ce ne serait pas la fin. Loin du couperet de la réalité qui anéantit ton espérance, Jef. Je suis seule sur la terrasse, sous la véranda. Je t’imagine arriver derrière moi, m’embrasser dans le cou. De quelle fin me parles-tu ?

 

Jef s’endormirait bien là.

Ce doit être aussi ça, l’amour, continuer d’espérer.

 

Jef a cueilli de la menthe fraîche sous la véranda. Et si Sara dans quelques heures ré-entrait sans frapper ? Plus d’explosion.

 

-      Dis, Sara, le Japon, c’était bien ? Tu partages un thé ?

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Bordeaux, le 21 février 2010,

Jean-Luc Benguigui.

 

www.jeanlucbenguigui.fr