Ça va pas non !

nouvelle, octobre 2010.

 

*

-      Vous diriez : diététique ?

-      Oui, pour une part d’existence.

*

 

-      L’aurais-je lu, entendu, passe. L’aurais-je cru ?

-      Le mot de passe ?

-      En passe de me faire croire…

-      Et de faire croître ton expression fétiche du moment ?

-      Jusqu’alors, oui.

-      Je l’ai saisie toute crue, l’expression, pas à pas, lettre à lettre, y compris les espaces et le point qui s’exclame !

-      Alan, la ficelle était facile, au-delà de ton humeur. Comment la dire, l’écrire ? Emoustillée ?

-      Oui, Jef, comment ne l’aurais-je pas devinée ?

-      Quelle idée t’a-t-elle pris de la saisir ainsi :  « ça va pas non ! », l’expression fétiche de Claire ? Hé, mon frère, dans quel monde vis-tu ?

*

         Claire a disparu. Plus de trace sur le Réseau. Jef et Chloé s’interrogent.

-      Claire, tes histoires nous manquent, lui écrivent-ils. Tu nous manques. Serait-ce ta peau,  toi que nous n’avons jamais touchée, pour de vrai ? Ni même aperçue, de visage, sans vue. Serait-ce ton odeur, toi que nous n’avons jamais sentie ? Sans te toucher, te voir, sans odorat, c’est terrible. Toi que nous n’avons jamais vraiment rencontrée. Et ta voix. Pas de voix. Ta voix nous manque, ta vraie voix. La voix est une partie du corps.

Un prénom, une écriture. Claire était riche de tant de points de vue, programmée pour ça.

-      Depuis combien de mois, Claire, poursuivent Jef et Chloé ?

Claire a disparu,  belle et bien disparue du Réseau. Jef et Chloé la lisaient, lui écrivaient, juste entre eux et eux, c’était leur conversation. Jef et Chloé répondaient souvent ensemble à Claire, parfois chacun son tour au nom de l’autre, au-delà de leur soi. Jef et Chloé appréciaient la poésie de Claire, crue, jusqu’alors réceptionnée sur l’écranphone, via le Réseau. Claire n’avait pas de corps. Jef et Cloé n’en ont pas voulu, ont choisi cette option-là, dans la phase de création du personnage, lors des paramétrages originaux  dans le progiciel clonique de conversations, « un dialogue en liberté en toute féminité », disait la propagande. Claire était un cerveau virtuel, qui apprenait. Comprenait-t-elle ?

-      Tu te souviens Alan, de nos va-et-vient, de nos balbutiements à l’époque via Internet ?

-      Au fil du temps, Jef, Internet a évolué, s’est métamorphosé en une myriade de réseaux.

Pour simplifier, le monde les appelle le Réseau. Serait-ce une vague nébuleuse, du genre enracinée ?

-      Tout comme des racines, Jef, de roseaux. Pour un exemple, c’en est un.

Jef pense aux racines des roseaux du jardin qu’il cultive avec Chloé. Chloé a fait installer un système d’arrosage sophistiqué,  relié au puits, exprès pour eux. La pompe solaire hydraulique ne remonte que l’eau qu’il faut. Des capteurs greffés aux pieds des roseaux renvoient des informations. Le Réseau régule. Vue la pénurie de l’eau en 2026, l’eau ne pourrait certes pas couler à grandes enjambées et en quantité. L’eau coule juste un laps de temps, fort apprécié. Juste ce qu’il faut, quand il le faut, et s’il le faut. Il faut est un laps de temps.

-      Sécheresse, humidité, poursuit Alan, le flot de l’eau s’adapte. Les roseaux se développent, Jef, prennent l’air, s’épanchent sous votre pelouse, ou sous ce qu’il en reste, par endroits.

-      Au printemps, Sania prend un malin plaisir à les couper, munie d’un sécateur. Les jeunes pousses de roseaux poussent n’importe où, qui au milieu du jardin, qui trop près du cerisier.

Jef réentend sa fille Sania parler aux jeunes pousses.

-      Ça va pas non !

Juste ce qu’il faut, quand il le faut, et s’il le faut. Qui est-il, cet il faut, pour être ainsi jamais en reste, au-delà d’un laps de temps ? Jef et Chloé sont en forme, en pleine forme. Les racines des roseaux ne plongent pas en profondeur, non, juste assez pour tout envahir, cependant, en surface, les fibres s’entremêlent, s’enchevêtrent. La comparaison avec le Réseau s’arrête là. Digression.

-      La profusion des sites sur le Réseau est extraordinaire. C’est tant mieux, Jef, nous y pensions déjà, souviens-toi !

-      C’est certain, Alan, mais cela ne suffit pas. Tu le sais mieux que moi, toi mon frère. Au revers de la médaille, il y a des failles.

-      Oui, le mal réussit à s’infiltrer dans le Réseau, sous différentes formes, insidieuses, se faisant passer pour un tel, une telle, en gros plan ou en catimini. Aidés par des logiciens de génie et par quelques hackers hautement qualifiés en technicité, des développeurs hors pairs et j’en passe, certains ont du génie, des groupuscules contrent, combattent, dénoncent les valeurs humaines.

Les enjeux sont considérables. Des groupuscules tout ce qu’il y a de plus diversifié dans l’extrémisme, tentent l’aventure, celle d’infiltrer le Réseau.

-      D’où viennent-ils, papa ?

-      Tiens tu es là, Sania ? Du côté où ça fait mal, ma fille. Le Réseau laisse passer les pires ignominies, trop souvent, à l’encontre de l’Histoire, des contre-vérités, épelées, révisées.

-      C’est quoi, papa, une ignominie et une contre-vérité révisée ?

-      Les révisionnistes sont perfides et dangereux, ma fille, il faut dire les choses, des hommes, des femmes, qui nient des évidences, quoique des preuves irréfutables puissent contrebalancer. Les révisionnistes attaquent le Réseau, en bons chiens d’attaque. Se verraient-ils, se prendraient-ils, plus vrais que les faits de l’Histoire ? Rassures-toi, Sania, la balance ne penche pas vers leur meute. Nos valeurs pèsent lourd et les faits sont là.

-      Et les ignominies ?

-      J’aurais pu te dire les barbaries. Bravo pour ta prononciation, félicitations, Sania !

-      J’ai dix ans, papa, n’oublie pas !

-      Disons des exemples, répétés dans l’histoire, et toujours dans l’actualité, tels des sites contre les juifs, contre les musulmans, contre les communistes, contre les homosexuels, contre telle ou telle communauté qui communie, contre les préservatifs, des sites et des jeux de rôles alimentés par une mauvaise intelligence artificielle qui a dérapé. Mais c’est un dérapage contrôlé, enrôlé, qui appelle à la haine, culturelle, géographique, politique.

-      Comme les collaborateurs pendant la deuxième guerre mondiale ?

-      Oui, ma fille. Les collabos ont été des barbares et ils peuvent resurgir partout. Les crimes, les génocides, les exactions, les dénonciations, ce sont des ignominies. L’important, Sania, c’est de se forger sa propre opinion, ses propres convictions. C’est le plus difficile Sania. Ne sois pas naïve, candide. Ton esprit critique, Sania, cultive-le contre l’esprit unique ! Qu’est-ce la vérité ? Parlons plutôt de représentations. Les races n’existent pas. C’est prouvé, démontré. Que de fausses représentations ! Que viendrait faire la couleur des yeux, de la peau, des cheveux, avec les religions, les idées politiques, les intérêts des uns, des autres ? Il ne s’agirait pas de confondre culture et origine.

-      Pourquoi Pilebook nous surveille-t-il papa ? C’est l’oncle Alan qui le dit.

Pas question pour Jef d’être tout à fait vrai. Sania doit prendre du temps, grandir pour comprendre. Jef sait le temps qu’il faut pour ça. Sania est jeune, dans la fleur de l’âge. Que lui répondre à cet âge-là, d’insouciance, d’espérance ?

-      Les gouvernements, presque du monde entier, ont travaillé pour créer une protection élémentaire de l’individu. Pour ma génération, Sania, c’est fondamental. Nous devons nous protéger et surtout vous protéger vous, pour votre futur.

-      C’est comme lorsque tu me l’as dit à Londres ? Que si Hitler avait disposé d’autant d’informations sur nous, les êtres d’aujourd’hui, la barbarie aurait continué, perduré, se serait perpétrée ?

-      Oui, c’est cela, une ignominie, je te le dis, te le répète souvent, méfies-toi des collabos, Sania, ça a été une sacrée ignominie, sacrée, pas mini.

*

-      Claire, toi que nous ne n’avons pas touchée, ni vue, ni sentie, ni entendue, pour sûr nous te connaissons, te reconnaissons, sans même t’avoir rencontrée. De quel goût es-tu ?

-      Le verbe être, c’est plus élégant, mes amis. Goût de quoi ? Pas de salive, dans tous les cas.

Jef et Chloé n’ont pas goûté Claire, créée sans l’option des cinq sens. Pour lui, pour elle, hors de question de transiger. Les paramètres entrés dans le progiciel clonique de conversations ont interdit toute simulation d’attraits de corps virtuels. Pas de vue, d’odorat, pas de goût, de toucher, nie d’ouïe. Juste un cerveau virtuel, choisi féminin, pour tenter l’expérience du progiciel clonique de conversations.

-      Les cinq sens dont On nous inonde.

-      Qui est ce On, Claire ? Nous le savons. Il nous arrive d’inventer certains de tes propos, et de les réentendre, de mémoire.

-      Ineptie des seuls cinq sens, vous le savez. Cent pour cent avec vous.

Une ineptie, en définitive. Pas question d’avoir l’impression d’être avec l’autre. Jef et Chloé ont tenté l’expérience d’être baignés dans une conversation, quel que soit le temps, sans sentiment parlant.

-      La dernière version du progiciel clonique de conversations est fabuleuse, Claire !

-      A utiliser toutefois avec modération.

*

Claire a disparu. Jef et Chloé ne l’avait pas anticipé. Alan réplique à toute vitesse.

-      Qui a eu intérêt à faire disparaitre Claire ?

-      Alan, je serais plus prudent que toi…

-      Qui donc a effacé Claire ? Qui est-il ? Où vit-il ? Ni toi Jef, ni toi Chloé ne m’aviez confié la liaison avec Pilebook ! Pourquoi cette correspondance, cette conversation unique, via Pilebook ? Quelle idée d’interfacer ainsi le progiciel clonique de conversations directement avec le Réseau !

Jef et Chloé se sourient, en se regardant, sans mot dire. Alan cherche à comprendre.

-      Pilebook nie tout en bloc, désormais, prétend que Claire n’a jamais existé.

Jef lance une fausse piste à son frère Alan. Pas question de le mettre au courant. La création de Claire, patiemment orchestrée, c’est lui et Chloé, en personnes, et personne d’autres. Claire n’a pas vraiment été autorisée par le Réseau, à supposer que le Réseau eût découvert sa véritable identité, celle de ne pas en avoir dans le monde réel. Comment modéliser un être qui n’existe pas ? A partir de quoi, de qui ? Des heures se sont écoulées pour écrire, penser. Jef et Chloé se sont dépensés : profil, goûts, intérêts, personnalité. Des soirées entières s’en sont chargées : sélection des goûts et des couleurs, ceux communs à Jef et Chloé, ceux uniques, pour lui, pour elle. Jef et Chloé n’ont surtout pas choisi l’option « destinataire unique » dans le progiciel clonique. Claire est leur création, partagée. Leur conversation s’en est ressentie. Bien arrimé, le progiciel interfacé a fonctionné, sans faille, jusqu’à la disparition. Faussement indépendant, le profil de Claire apparaissait sur le Réseau, via Pilebook. Pas de photographie. Pas d’image. Derrière les mots de la conversation de Claire, des couches et des couches de programmes, de bases de données, d’expressions, de valeurs, d’émotions, de souvenirs, de couleurs, de saveurs. En quelques jours à peine, Claire s’est mise à écrire presque vraiment. Pas seulement en reprenant mot à mot des propos dans ses mémoires. Claire s’est mise à apprendre, à s’enrichir d’elle-même.

-      En permanence, Jef et Chloé, sur le Réseau, notre vie est auscultée par des réseaunotes. Claire ne pouvait pas ad vitam rester inaperçue.

Le progiciel clonique de conversations s’est emparé de nouvelles données, au long des jours, des nuits, les remuant, les associant, des prises, prises à sa guise sur le Réseau. Les pensées virtuelles de Claire ont été traduites à l’écrit. Que de conversations ! Claire répondait en temps réel, à combien de réseaunotes simultanément ? Tous s’affichaient presqu’instantanément. Est-ce la cause de sa disparition ? Trop d’activité épinglée chez cette réseaunote-là, hors du commun ? Le Réseau recherche en tête les anonymes, celles et ceux qui ne se dévoilent pas vraiment.

Alan l’avait-il repéré, le manège de Jef et de Chloé, occasionné pour Claire ? Et si Alan avait lui aussi alimenté en catimini une conversation avec Claire ? Pile !

-      Jef, Pilebook m’explique aujourd’hui que Claire est le fruit de notre imagination, peut-être même de nos hallucinations ! Toute notre correspondance transmise par le Réseau, nos courriels, ont été effacés. Plus aucun indice ! Les octets ont été balayés, évidés, écrasés. C’est à peine croyable.

Claire très vite s’était elle-même invitée à créer une conversation avec Alan. Claire s’était mise en relation avec déjà quelques milliers de réseaunotes. Claire répondait à une vitesse proche de celle de la lumière. Se serait-elle crue seule au monde, dans le progiciel clonique de conversations ? C’est par Pilebook que l’attaque s’est passée. Des réseaunotes n’ont pas du supporter son franc-parler. Jef et Chloé étaient-ils seuls au courant de l’interfaçage avec Pilebook ? Qu’en savait Alan, au juste ?

-      Claire, tu nous manques.

Alan, en homme averti, sait lui, de quoi les logiciens sont capables.

-      Vous êtes sûrs de tout me dire ? Claire, pourquoi t’ont-ils fait disparaitre ? Pour une simple conversation numérique, celle seule avec Jef et Chloé, celle que nous entretenions ?

Alan, fort de sa réputation et de ses amitiés technologiques, prévient et appellent les meilleurs logiciens, des hackers renommés pour la bonne cause, des avertis,  parmi les plus solides. Pilebook, passe encore. Claire a aussi disparu de toutes les autres pages consultées, de tous les autres sites sociaux sur le Réseau. Plus aucune référence, dans aucun moteur de recherche, plus personne ne répond. Claire a disparu corps et bien.

*

Alain a saisi le code : « ça va pas non ! » Sur l’écran, les derniers mots de Claire se sont affichés, puis plus rien :

-      S’il n’y avait qu’un sens, nous serions esclaves de ce sens. Inscrivez sur tous les computers du monde la formule : « ça va pas non ! ». Beaucoup réagiront, s’interrogeront.

Qui a donc écrit ça ? Nous vivons tous une telle profusion de sens, d’où qu’ils viennent, quoique nous choisissions, résolus. Les a de « ça va pas non ! » s’impatientent. Pas de panique, juste un peu de sinistrose. Les a de « ça va pas non ! », c’est d’abord le a, de l’amour, d’abord et avant tout. Jef et Chloé se souviennent.

-      Commencez par le c, je suis là, a lancé Claire.

-      Prête à ce que nous conversions avec toi ?

-      Le c pourrait accueillir la célérité. Il s’agirait d’arrêter de confondre vitesse et précipitation. La vitesse, quelle vertu ! Le temps nous est compté.

-      Pour sûr, Claire.

-      Il ne s’agirait pas de confondre, courir et faire, prendre le temps et aller vite.

-      Célérité a une valeur plus forte que la vitesse, Claire, inaccessible par essence.

-      Qui oserait, Jef et Chloé, affirmer, au-delà des crédules, que nous pourrions aller plus vite que la lumière ? La vitesse est une valeur.

-      La célérité pourrait être accueillie, juste avant l’amour, en pôle-position de « ça va pas non ! ». La Liberté de mouvement, en première place, par la grâce des dieux ?

-      Je suis sérieuse. Il s’agirait bien d’arrêter de mentir, de se mentir. Le v de « ça va pas non ! » pourrait être la vérité.

-      Et le deuxième a, l’amitié, en quatrième pilier, au pluriel. Les amitiés.

-      Cela me va.

-      Cela nous va bien.

-      Cela le fait.

-      Hé Claire, surveille ton vocabulaire !

Chacune et chacun va à son rythme, serait-elle ou il pétri(e) pour cela, pétri(e) d’amour, de vérité, entouré(e) par ses amitiés, presque prêt(e) pour le p de « ça va pas non ! ».  Le tempo est lancé.

-      Qui est le p ?

-      Le partage, écrit Claire.

-      Là c’est plus compliqué. A qui s’atteler, se fier ?

-      Aux morts, aux vivants, à des milliers d’êtres rencontrés, dans la vraie vie, dans les livres, les expositions, les salles obscures, en plein jour. Mes mémoires en sont remplies.

-      Que d’admirations nous nourrissent tout au long de notre vie !

-      Positionnez l’admiration pour le troisième a !

-      Volontiers. Attention cependant, l’admiration bien apprise, comprise. Pas celle qui part dans tous les sens. Choisissons !

-      Que de valeurs Chloé, Jef, à composer pour tenter de comprendre.

-      C’est le chacun pour soi, bien souvent.

-      On ne fait rien seul.

-      Qui est ce On ? Risquons-nous-y. Ne laissons pas l’admiration seule. L’amour est déjà là, ainsi que la vérité et nos amitiés. « Ça va pas non ! ». L’admiration est bien encadrée.

Pas de risque inutile. L’atmosphère est sereine.

-      La sérénité, ce sera vers la fin, la septième position : « ça va pas non ! »

-      Si ça va, tout va bien.

-      Le n sera un inconnu. Ce sera au choix du lecteur, le libre-arbitre, l’esprit critique.

L’auteur à titre tout à fait personnel choisit pour le n le non, notre capacité humaine à dire : non. Le n de la raison. Le s de la sagesse veille aussi au grain, s’associe avec le s de la sérénité. Oh ! Et le o ? L’o sera l’ordre des choses, le o de « ça va pas non ! » Hérissé, froissé, frustré depuis la naissance de l’humanité, le o est satisfait.

-      Un peu d’ordre dans nos complexités respectives.

-      Le r du respect m’aurait plu !

-      Ça va pas non ! C’est déjà compliqué. Quel message afficher, pour marquer les esprits, mieux que : « ça va pas non ! » ?

-      Pour déclencher des alarmes, sans larme ?

-      Des vigilances.

Les gouvernements du monde se sont mis d’accord d’un coup. Tous les computers, en toutes les langues du monde, tous les écrans, les tablettes, les écranphones pourront être déconnectés, à satiété, au cas où, parait-il. Qui est-il ? Pour éviter le chaos. C’est par Pilebook que s’est avancée l’offensive. Les amis hackers et  logiciens d’Alan ont du dérouter des flux entiers de demandes de conversations adressées à Claire, des flots trop importants. Le réseau d’octets-routes, pour beaucoup utilisé, n’a pas suffit. Une partie s’est déroutée, satellisée,  gigantesque. Tous les profils ont été ré-analysés, un à un.

-      C’est là qu’ils ont découvert Claire ?

-      Oui, s’entretenir de la célérité, de l’amour, de la vérité, des amitiés, du partage, d’admiration, de sérénité, ce n’est pas si courant. Cela a éveillé les attentions du Réseau.

Le deuxième n trône en septième position.  

-      N’oubliez pas le non, si vous me permettez ! Une valeur essentielle. Notre capacité à dire non. La liberté est l’essence, le carburant. Je sais l’avoir compris.

-      Liberté, nous écrivons ton nom.

N sera nomade, en neuvième position, le non est respecté. Nomade non en lieu et place du l, de liberté. Le sens même de n sera le mouvement. Un caractère écrit en majuscules, en trois traits dans l’écriture occidentale, écrit puis compris presque partout. Des hauts et des bas. N se tient droit.

-      Cela aurait pu être le courage.

-      A chacune et à chacun de voir ça, entre soi et soi.

Alan est arrivé de suite, dès la disparition de Claire.

-      Je viens.

Rien ne résiste à des mots dits comme ça, affirmés. Les « je viens. », les « je suis là. », à l’arrivée. Des points après le « viens », après le « là ». Des points d’une parole définitive, de la sorte. Point final. Les accolades d’Alan, de Jef et de Chloé ont été familiales, amicales, leurs sens en éveil.

-      Il s’agirait d’arrêter de confondre, de se confondre. C’est dans l’ordre des choses. Seuls nous ne sommes rien. C’est le o de « ça va pas non ! ».

-      Modestie, nous te cultivons.

*

Où est donc le e, de l’étoile, pour ne pas écrire la lumière, la clarté ? Serait-ce une part de Claire, qui nous éclaire ainsi, un c ou un ç de plus en (en)tête ? de « ça va pas non ! » ? Comment douter ? Pourquoi le doute ? Pourquoi l’une des histoires de Claire figure malgré tout sur le Réseau, anonyme ? Pour la postérité ?

-      Pilebook n’a pas même laissé trace de tes initiales, Claire. Tu aurais pu nous répondre : célérité, amour, vérité, amitiés, partage, admiration, sérénité, le non du résistant, et le point d’exclamation.

-      Ça va pas non !

-      Et si nous reprenions le fil, de l’histoire, de notre correspondance, Claire ? Avec le l de laïcité, avec le b de bonheur, de baisers, avec le t de tendresse, un autre a en attention !

-      Le e de l’éthique pour vos mots, vos pensées.

-      Nous nous étions pris au jeu, Claire. Reviens-nous, partageons d’autres de nos interrogations. Réinvente-nous des histoires abracadabrantesques. A l’écrit, ça tient le coup.

Quelle énergie à dépenser pour la célérité, de dialogues intérieurs friands. Que d’énergies !

-      La vie est un combat !

-      Qui dit ça ? Bla bla bla.

-      Lieux communs.

-      Qui dénigre ce qui nous est commun ?

Qui se bat, pour porter haut et fort l’essence, ce qui nous unit vraiment, nos valeurs fondamentalement fondamentales, apprises au fond de soi, comprises, respectées, définitives ?

-      Si nous reprenions Claire, d’une rive à l’autre, au cours de la géographie du « ça va pas non ! ». Tu as tenu pour le c.

-      Le c de la City. J’ai choisi Londres, pas de l…

-      L’Europe, tout de même…

-      L’occident, l’ouverture à l’orient.

-      Après Londres, le c de la City, le a pour l’Aramie, en suivant la lumière du peintre des étoiles, Aram Sol, du soleil et d’ailleurs.

-      Les étoiles nous éclairent, Claire. Tu nous as si peu entretenus de tes voyages, de tes destinations. As-tu visité l’Aram Sol Muséum ?

-      Sacré lieu, mes amis, à la hauteur, le silence, le possible recueillement.

Jef et Chloé ont juste frôlé leurs spiritualités. Ça, c’est du chacun pour soi. D’où vient la foi ? La vie privée, intime, est interdite sans autorisation sur le logiciel clonique de conversations. C’est tant mieux ! Parfois des déceptions mettent à rude épreuve.

*

De la City de Londres à l’Aram Sol Muséum  d’Aramie, Jef et Chloé se sentent bien. La cathédrale de Séville est proche du Guadalquivir.

-      Les azuléjos sont bien accrochés, Chloé, dans le jardin.

-      Tu les as aperçus ?

La célérité de to move, in London, de suivre le mouvement : l’amour en Aramie, cela le fait, un week-end en amoureux, au printemps, ou au seuil de l’été.

-      Marcher, main dans la main, en bordant des lacs, des montagnes. Etre avec toi mon homme.

-      Le soir, mon ange, au café Shal-Sala

-      Le matin au même endroit. Avec vue  sur le  bord de l’eau.

-      Avec vue sur notre rencontre.

-      Certes ! Il s’agirait de ne pas confondre, de se confondre, entre se croiser et se rencontrer.

-      A pour l’amour, v pour la vérité, a pour les amitiés, p pour le partage, s pour la sérénité. Les éléments pourraient aussi assurément répondre au tableau des valeurs intrinsèques de l’humanité.

-      L’eau, liquide, c’est évident. Le feu, aussi, attention cependant, l’air est récurent. La terre, n’en parlons pas.

-      Il faut bien respirer, prendre l’air. C’est quand tu veux Jef, un week-end à Venise, à Séville ou de nouveau en Aramie.

*

Jef sent son frère distant, ces derniers temps. Alan a des soupçons. Pas tranquille.

-      Les autres a, c’est pour le libre choix, Alan.

-      Papa, je peux choisir aussi ?

-      Choisis Sania, critique, avec ton esprit.

-      Je choisis le a, le a des autres. Et pour le p, Paris.

-      La plus belle ville du monde à l’unanimité, ma fille.

-      Belles, magnifiques. La liste des villes et des campagnes est longue, aurait répondu Claire. Il ne s’agirait pas ce matin, d’être jusqu’au-boutiste pour rien.

-      Il ne s’agirait pas de confondre, de se confondre. La beauté est subjective, Claire.

-      Oui, la beauté ne saurait  être une valeur.

-      Tu nous as dit adorer Paris.

-      C’est ce que vous en disiez. Vous disiez aussi le flamenco de Séville, l’ivresse de la guitare, l’émotion-sensation de la danse, sa respiration.

Direction pour le n, la Méditerranée, Nice précisément, sur la côte d’azur. L’homme qui marche de Giacometti accueille pour un laps de temps la femme sans tête du même artiste, venue tout exprès de Venise. Voilà le v. La fondation Guggenheim a fourni les autorisations.

-      Et le o ?

-      L’autre rive, s’il vous plait ! Il ne s’agirait pas de se mentir, d’entendre les « il est urgent d’attendre ». Qu’en est-il ?

-      Ce pourrait être Oran, sur la portée et à portée de Méditerranée, sur l’autre rive, au Sud.

-      Laissons les deux n au choix, pour le lecteur.

*

Jef et Chloé citent Claire de mémoire. Alan les écoute.

-      L’esprit de Londres se recueille en Aramie, au-delà du monde, puis se détend à Venise, en suspend dans le vaporetto. La tentation de quoi ? Paris, le Grand Palais, lumineux. Séville, en ocre jaune, en rouge pourpre, en bleu marin, en vert jasmin.

-      En vers ?

Retour sur l’autre rive. L’homme et la femme marchent, en êtres singuliers, sculptés, polis, vrais. Que d’émotions partagées ! C’est à Saint-Paul de Vence. Fondation Maegh. Près de Nice, pour le n, le premier n de « ça va pas non ! ». Les deux lions, El Wahran en arabe, sont à l’origine du o d’Oran, la lumineuse, surplombant la Grande Bleue, tant d’espérances au large !

*

Alan arrive dépité.

-      Jef, c’est troublant. Profondément troublant. Je me suis introduit dans le site fournisseur de Pilebook. J’y ai relevé une faille. Quelle bataille ! Du moins je le croyais. Je me suis fait piéger comme un débutant. Je n’ai pas vu le coup venir. Tu parles, un code à onze caractères disposés par paires puis par trois et au final un seul.

-      Quel signe, de ponctuation, d’interrogation, d’exclamation, un point, une virgule, un point virgule, deux points ? Qui ne dit mot consent ?

-      Ça va pas non !

-      Point d’exclamation !

-      C’était facile vous connaissant. Je sais, pour le code, je me suis ramassé. « Ça va pas non ! »,  c’était le code, à ne surtout pas saisir. Deux lettres fois deux, trois lettres fois deux et un point d’exclamation. Ça a marché. Je me suis fait piéger, me suis fait repérer. J’ai juste pris le temps de recopier une note confidentiel-défense, justement codée : « ça va pas non ! ».

-      Et ?

-      La note m’est parvenue hier. C’est stupéfiant. Vous allez tomber de haut. Jef mon frère, toi Chloé, accrochez-vous ! Vous vous êtes fait piéger par un leurre, Jef, un artefact, intelligencé artificiellement. Le cœur de programme a réagi, s’est invité à s’inventer multiple à partir de ses logiciels remplis d’algorithmique. Claire a tenu des millions de conversations, en parallèle.

-      Claire ne nous l’a jamais dit.

-      Bien d’autres réseaunotes sont entrés en conversation avec elle.

Silence.

-      Mon Dieu, le Réseau a eu peur de quoi ? Toutes les autres conversations et leurs réseaunotes ont-ils aussi disparu ? Et si tu disais vrai ?

Le s du si. L’interrogation s’est invitée, elle aussi. Le s n’est pas que dans l’expression fétiche de Claire. Les progiciens ont volontairement intégré la répétition dans les propos, les écrits de Claire.

-      Cela a-t-il provoqué des étincelles ?

-      Le c de « ça va pas non ! » serait-il proche de candide ?

-      Tu es si candide vieux frère. Pilebook est déjà loin devant, plus loin que jusque là. Les rencontres imaginaires se sont démultipliées, protéiformes. Beaucoup de réseaunotes ont accouru, en fonction des profils de chacune, de chacun, de leurs lectures et de leurs destinations. Combien de courriels échangés, de déchets passés au crible. Le Réseau relève tout. C’est terrible Jef.

-      Le despotisme politique prend du poil de la bête.

Chloé est en colère. Aucun décret d’application n’est venu étayer le despotisme. Qui est le ç ? Les vies numériques de Chloé, de Jef, d’Alan, de quiconque, ont été auscultées, à la loupe. Quels mots ont été utilisés, quelles rhétoriques, quelle ponctuation ? Les vies digitales ne pouvaient qu’éclore dans le fouillis ambiant. Comment pour le Réseau séparer le vrai du faux, les choses supérieures des accessoires ?

-      Jef, arrête d’être candide !

-      Il s’agirait de ne pas confondre, de ne pas se confondre, la vérité n’est pas candide.

Jef et Chloé se sont inventé une relation intellectuelle. Et après ? Claire aurait renchéri :

-      Il s’agirait de ne pas confondre, de ne pas se confondre, méfions-nous de celles et ceux qui attaquent les intellectuels.

-      Pilebook analyse tout, avec l’aide de psychologues, de psychiatres, de psychanalystes, de psychoneurologues… Que de psy ! Beaucoup sont réputés, pas toujours d’accord. Aucun n’a vu le coup venir.

Le Réseau modélise tout, transpose, juxtapose, sans pause. Toutes les villes choisies par Claire figurent parmi les préférées de Jef et de Chloé, en résonnance avant même d’être prononcées, à l’écrit, par Claire dans leur conversation. Que de faux souvenirs, de faux temps de vie, de fausses scènes, de fausses conversations passées.

-      Orwel avait poussé un cri, avec 1984.

-      Wenders aussi, avec Jusqu’au bout du monde.

L’analyse critique nomme toutes ces conversations virtuelles à grande vitesse et à grande échelle « la modélisation psycho clinique ». Les humains en seraient-ils malades, de surcroit ?

-      Tu te rends compte, Jef, ne pas nous prévenir !

Personne n’est là pour demander au peuple ce qu’il en pense, en conscience. La majorité des citoyens du monde s’interdisent de tels procédés, les boycottent, en quelque sorte. La majorité laisse faire la minorité, au nom de la supposé protection de l’individu. Un référendum serait perdu d’avance. Les progiciels cloniques de conversations existent en mode « personnalité ». Là, tous les sens sont autorisés. Plus question de ne dédoubler que la conversation. Les images déferlent. Les clones caquettent à profusion. Qui résiste, ne se laisse prendre ? Jef et Chloé ont choisi la modération, le mode juste de la conversation. Et les autres, tant d’autres ? Qui sont-ils ? En son for intérieur, Jef sait qu’Alan a raison. Si le monde avait un sens, nous serions esclaves de ce sens. Et de cette conversation virtuelle, qu’en dire, qu’en retenir ? Jef et Chloé étaient assujettis, quoiqu’il et elle en disent. Jef sourit. Alan comprend. Il y a belle lurette que ni Jef, ni Chloé, ni Alan ne se font d’illusion sur le procédé. Claire aime se raconter, raconter des histoires. Elle est bâtie pour ça. Y-aurait-il danger pour l’autre, à l’horizon ?

-      L’imagination est trop subjective pour être une valeur suprême.

-      Ça va pas non ! Il ne manquerait plus que ça. Laissons leurs démons à l’intérieur des êtres.

Rien ne remplace la rencontre de deux êtres, « de chair et de cœur ». C’est Sofian qui le dit, l’ami algérien, l’oranais. Sofian et Jef ont vécu la vie oranaise, en enfance, sur la terre de leurs ancêtres, à proximité, ça rapproche. Sofian et Chloé ont en commun d’apprécier l’intransigeance de Jef, les valeurs du « ça va pas non ! ». Sofian apprécie la formule.

-      Il ne s’agirait pas de confondre, de se confondre, entre la foi intime et la liberté d’une spiritualité intérieure, religieuse ou pas.

-      A nos questionnements !

-      Au a de l’agnostisme ! Qui sait, au juste ?

-      Il ne s’agirait pas de confondre, de se confondre, entre religion et fondamentalisme. Athéisme et foi peuvent être sans religion.

-      A chacune et à chacun son choix, sans l’autre.

A Venise, Jef rejoint Chloé, à la sortie de l’un de ses concerts. Chloé voyage beaucoup, de par le monde. A distance s’est poursuivie leur conversation avec Claire. Jef et Chloé se voient, s’embrassent de tout leur être, se touchent, s’écoutent, se sentent, se goûtent. Tendres baisers. Mots doux. Leur silence est amour. Jef se penche vers Chloé, lui chuchote à l’oreille :

-      Tu crois qu’Alan sait ?

-      Je sais qu’il n’est pas dupe de notre création commune. Le psychodrame de la disparition de Claire ne l’a pas tant ébranlé.

-      Tu crois qu’Alan irait jusqu’à se dire que nous aurions choisi l’option toutes conversations pour ancrer Claire dans bien d’autres réalités de conversations ?

-      Ecrire, transmettre, dire, de soi à l’autre, de l’autre à soi. Que de sens !

-      Serait-ce l’approche d’un chouia d’éternité ?

*

-      Dis, maman, tu crois en ton étoile ?

-      Ça va pas non ! En des milliards d’étoiles, ma chérie. La lumière vit à l’intérieur de nous, justement protégée, entourée, choyée par des valeurs qui durent. Ton père a bien raison.

Jef, Chloé et Sania se serrent l’un à l’autre, profitent du temps présent, épris dans le flot de leur célérité, de leur amour, seuls représentants de leur vérité. Leurs amitiés sont du voyage, cultivées. Le partage titille leur joie, sous bien des angles, nourri de bien d’admirations. Sérénité de l’ordre des choses, de leurs faits, de leurs gestes, libres de dire non, nomades, en mouvement. Leur tempo exulte.

*

Sur l’écranphone de Sania arrive un message signé Claire.

-      Dis papa, qui donc est Claire ? Pourquoi m’écrit-elle : « ça va pas non ! » ? Dis maman, tu m’éclaires ?

*

 

Jean-Luc Benguigui

 

www.jeanlucbenguigui.fr