Vis, Déo !
Les cyclopes sont partout.
Vis, Déo, ne te laisse pas
impressionner. Les caméras sont partout.
Dis, Déo, qui vise les vidéos ? Où
sont stockées nos vies ainsi vidéosées ?
In London, one two three… Ici, la vidéo dévie. Du temps des bandes magnétiques, des
millions de kilomètres n’auraient pas suffi pour être enregistrés. Magnétisées
nos vies ! La vidéo dérive, immodérée, sans rire.
Aujourd’hui les octets sont fringants.
Dans quelles entrailles, quelles failles, les images sont-elles mises en
bière ? Combien de vies se sont écoulées, combien de vies coulées ?
Quel chef opérateur visionne les allers, les retours, les plans larges, serrés,
les plongées dans le courant ? Combien de temps de vie, pour visionner
tout ça ? Une seule vie n’y concourait pas. Pour sûr. Qui est donc au
courant ? Qui vit à contre-courant de ça ? Qui osera couper le
cordon, sans s’électrocuter ? Qu’est-ce que tu dis de ça, Déo ?
Vis, Déo, ne te laisse pas
impressionner. Les cyclopes sont de retour, avec toute la suprématie qui va
avec, pour te faire chanter, si besoin. Un seul œil déployé en des milliers
d’exemplaires. Dans les bus impériaux. A Westminster Abbey, les poètes se
retournent. London Eye : dans la rue, sur la place. Les gardes
restent immobiles à Buckingham Palace. La relève n’aura qu’à attendre
sous l’œil avisé des touristes, agglutinés le long des grilles du Palais de Sa
Majesté. Souriez, vous êtes filmés. Les gardes restent impassibles. Les caméras
prennent la relève. Houses of Parliament : Winston Churchill se
tient droit, debout, coulé dans le bronze, sous l’œil attentif d’une autre
caméra. London Bridge : the Tower. Sur l’eau, la Tamise est prise
sous toutes les coutures, tamisée en cette latitude. Point zéro : Greenwich
n’est pas bien loin.
Vis, Déo ! Les vidéos suivent tes
traces : Jewich
Museum,
pour ne pas oublier l’holocauste. Tu imagines, si en 39, Hitler avait disposé
d’un tel attirail ? Quel mauvais augure ! Des caméras jaune vif
disposées toutes exprès pour les juifs. La gestapo aurait trouvé le temps, pour
sûr, pour tout visionner, épier, surveiller, ficher, mémoriser et pour tout
balancer à l’ennemi nazi.
Vis,
Déo ! Tottenham court road : one two three four five six
seven eight nine ten appendices à l’œil nu. Dix caméras sont
amarrées et prêtes à l’unisson à dénoncer, s’il arrivait quelque chose ou
quelqu’un. Rien ne passe, ni personne. L’angle n’est pas d’attaque. Les
passants sont pressés, en vrac, oubliant les caméras qui en permanence les
épient sous tous les angles, en long, en large et en travers. Trafalgar
square : les caméras prennent maintes formes : rectangles,
rondes, carrées, dissimulées ou visibles en plein jour, la nuit en infrarouge.
La miniaturisation a franchi des caps, insoupçonnés jusqu’alors par les
navigateurs découvreurs de terres au long du temps. Quel coup de Trafalgar,
tout de même ! Les vidéos montent la garde, plus de relève en vue, plus la
peine. Les touristes en sont peinés. Déo s’est endormi, vit désormais dans son
sommeil. Là haut, dans les étoiles, un cyclope satellisé scrute sa respiration,
braqué sur lui, ensommeillé dans le centre de Londres, à la belle étoile. A
quelques centimètres près, le cap est bien gardé.
Vis, Déo ! Les vidéos sans sommeil
veillent sur ta respiration. One two three… C’est si osé, tout ça, videosé,
vu du haut du deuxième étage d’un bus impérial, dans le cœur de Londres. A
l’intérieur, trois yeux de cyclopes veillent sur les passagers oublieux d’être
ainsi scrutés, se croyant incognito.
Vis, Déo ! Vu d’en haut, c’est si
beau, Londres, la nuit, tu peux dormir tranquille. Les cyclopes veillent sur
toi et sur tout un chacun, chacune. Scottland Yard a muté il y a déjà
longtemps, s’est mué en une visionneuse d’images numériques dévoreuses d’yeux
de cyclopes. Serait-ce ici que les cordons débarquent, que passe le
courant ? Les électrons transportent des milliards de données, des regards
hagards, des amoureux heureux, des cris d’enfants bâtisseurs d’inconscience,
des passants bien habillés, d’autres tirant leurs bagages remplis de babioles,
de souvenirs. Tout y passe. Les cyclopes ne sélectionnent en rien ce qu’ils
observent. Personne ne les a programmés pour ça, car on ne sait jamais. D’un
infime détail, des enquêteurs pourraient remonter toutes les pistes possibles,
sans même y avoir songé.
Vis, Déo ! Plus rien ne
t’impressionne désormais, surtout pas les caméras devenues invisibles. Les
cyclopes sont si nombreux qu’il y a belle lurette que les quelques résistants
ont dû laisser tomber. Qui résiste, après tout, de nos jours ? Plus
personne ne les remarque, les yeux électroniques ont tout envahi, installés à
tout va et à l’emporte pièce. La profusion aveugle.
Dis, Déo, qui coupera le courant si
Hitler revenait parmi nous ? Les mémoires des cyclopes sont si dispersées que
rien ne pourra empêcher l’impensable qui découlerait de facto d’un tel
scénario. Que de dénonciations visuelles, impersonnelles donc si
irresponsables ! Nous serions condamnés à fuir, Londres et toutes les
villes du monde, les villages qui tous d’un même élan, ou presque, ont suivi la
mesure. La barbarie pourra s’étendre à vau-l’eau, si descriptible. Tu parles
d’une mesure ! Quelle démesure ! Les cyclopes se sont acclimatés
partout où des humains ont cru bon d’enregistrer les faits et gestes de leurs
contemporains, autant dire qu’il ne reste plus grand place sans cyclopes en ce
monde, ni plus grand monde pour prendre place dans une résistance perdue
d’avance. Les cyclopes nous ont mis au pas. La cadence a fait le reste.
Vis, Déo ! Promets-moi cependant de
ne pas oublier. Fabriques-toi des masques pour tromper les cyclopes.
Avances-toi masqué. Seul ce tour de passe-passe te sauvera Déo, te permettra de
ne pas être démasqué. Les caméras n’y verront que du feu. Promets-moi Déo, de
ne pas oublier. Les cyclopes sont partout. Seuls tes masques tromperont celles
et ceux qui incognito scrutent tes allers et tes retours. Et si par mégarde tu
oubliais ton masque, sors alors ton mouchoir, Déo, plaque le sur ton visage,
contre tous les mouchards du monde, blanc comme les colombes, les oiseaux
presque seuls entendent l’appel du large, volent pour s’échapper, haut, si
haut, là où les cyclopes qui peuplent la terre n’observent pas les êtres. Les
satellites ne braquent pas leurs yeux sur les colombes, Déo. L’histoire ne le
dit pas. L’histoire s’arrête là. Avance donc masqué, Déo, vis en marge de là où
les cyclopes te visent, te mouchardent, puis commèrent et vitupèrent,
commettent l’irréparable. Pour sûr, nos pères se seraient retournés, auraient
rejoint les poètes de Westminster Abbey. Personne n’a encore songé à
glisser dans leurs tombes une caméra cachée.
Vis, Déo ! Les colombes sauront te
reconnaître et te montrer la voie. A l’abri de tous les yeux du monde, tu seras
impalpable.
Vis, Déo ! Surtout fuis les
cyclopes, à jamais, pour ta survie, Déo.
A Londres, le 16 août 2010.
Jean-Luc Benguigui