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En finir avec / première nouvelle           

 

 

 

 

         Au commencement il y a toujours des mots. En ces instants fragiles toujours à l'improviste où l'on se surprend à vivre une toute autre histoire, à demi-éveillé. Au commencement il y a toujours des mots, sans artifice.

         Je repense à Léa. Nous sommes en 1993, je crois, au détour d'un voyage. Je n'ai jamais trop su.

         Je suis assis confortablement dans le hall d'un hôtel, dans un fauteuil  de cuir. Lentement elle s'approche, dépose un manuscrit sur la table. Son nom figure en première page.

         Je revois parfois défiler image par image ses premiers mots encore ouverts déposés sur la table.

         Sans un mot Léa me tend son manuscrit. Et cette phrase d'elle : « lis ici, maintenant ». Je n’en crois pas ses mots. Dans le hall de l'hôtel, son regard fixé sur moi me recouvre, entier. Combien de temps, quatre ans, cinq ans ? J’entrouvre les pages de son manuscrit une à une projetées sur le papier. Mon regard s’attache aux premiers mots écrits.

         Je me souviens d’Ecrire, de Marguerite Duras : « ça va très loin l'écriture... jusqu'à en finir avec, ... c'est de l'encre, c'est l'écrit, et ça passe comme rien d'autre ne passe dans la vie ».

         Léa s’est endormie, blottie sur mon épaule dans le fauteuil de cuir. Je vis le temps, sans heurt, en cet instant fragile où je pourrais revoir défiler mon histoire avec elle. Je commence ma lecture, me plonge dans les mots de Léa qui déjà forcent mon émotion, me parlent dans le silence.

*

         Aux alentours de vingt heures, le hall de l'hôtel se remplit, déborde de propos, de mots de passage. Léa va-t-elle se réveiller ? Les visiteurs envahissent le bar et les fauteuils de cuir. Et Léa se réveille, un court moment troublée, elle me sourit. Son regard est droit, alourdi d’impatience, son regard s’alanguit, fixé sur moi, sur ma lecture.

         - Alors ?, m’interroge-t-elle.

         - C’est magnifique !, lui dis-je, lui souriant à mon tour.

         Léa se lève, me dit d’attendre ici dans le hall de l’hôtel. Je la sens excitée. Immobile, son regard scrute les allers et départs des voyageurs dans le hall de l’hôtel. Je ne les entends plus. Je n’entends que ses mots, ceux inscrits dans le manuscrit et encore projetés à vive allure dans mon esprit.

         Elle revient.

         - Il faut fuir, me dit-elle.

         Nous sortons de l'hôtel, ensemble. Elle m’invite à marcher en bord d'eau, « nous nous rapprocherons du fleuve », du «  buveur de Garonne  » me dit-elle. Il fait noir. J'envois des signes, hèle un taxi pour nous conduire en dehors de la grand-ville. Et nous nous élançons.

         Est-ce dans son manuscrit ou bien entrevois-je à l’arrière du taxi pour de vrai les images derrière les vitres qui défilent ? Je vois « les passages cloutés revêtus d’acrylique blanche », « l'inertie des grues mécaniques » décrites par Léa, « les paquebots feux éteints » de la fin du roman, « le reflux de la criée du soir du haut de la grand-ville » résonne de plus belle. Les images rendent vivants les mots, elles sont pleines, presque entières, rebondissent. Sans mouvement aucun, excepté celui de la vitesse du véhicule le long du fleuve, nous parcourons la ville. Léa me serre dans ses bras, visiblement heureuse. De temps à autre les mots parlés du chauffeur de taxi viennent ponctuer notre douce euphorie.

         Léa me dit qu’il est laborieux de parfaire à rendre intelligibles les millions de signaux enfouis dans nos mémoires : assembler des bribes d'images, de mots, de sons, de souvenirs, les accorder et les déposer sur les pages d'un manuscrit. Ils nous séparent parfois, tous ces fils d'existence qui se hissent, se bousculent, nous désemparent.

         Je parle à Léa de ces heures fragiles où l'on se surprend à vivre l'ivresse d’un silence. Il est certaines voix intérieures d'où les mots « s'originent » que l’autre sait percevoir : des mots articulés sans être prononcés.

         Le chauffeur de taxi nous dirige déjà loin de l'activité du port. Tout se passe très vite. La voiture s’arrête. J'acquitte la distance. Léa entrouvre la porte, nous voyons la nuit noire. La voiture s'élance et repart vers le port, en bord d'eau et à perte de vue.

         Nous marchons, mesurons notre émoi pas à pas cadencé. Je revois « loin le port, les taches de lumières, éparses, le bruit familier sur la chaussée des pas ». Je suis avec la chaleur des mots de Léa. Nous avançons vers « un banc de fer blanc tendu en bord du fleuve », trop sûrs de notre arrêt prochain mot à mot deviné, de la venue de nos premiers mots balbutiés.

         Je nous revois « loin du port sur un banc de fer blanc » et je réentends Léa rompre notre silence.

         - Toi aussi, tu écris ?

         - Oui, moi aussi j’écris, des textes, quelques nouvelles, un premier roman. J’ai trop souvent entendu tes mots en appels nocturnes. Ils me sont devenus familiers. Je t’ai écrit, je crois, en quelque sorte, comment dire ?, comme en continu. Ton départ obligé m’a laissé orphelin. Je savais que tu écrirais aussi…

         - Comment l’as-tu su ?

         - Je ne l’ai jamais vraiment su. C’est à la lecture de ton manuscrit que j’ai su l’avoir toujours su. Tes mots m’éclairent.

         - Je t’ai cherché longtemps. Tu voyages beaucoup, tes adresses sont devenues multiples.

         - Bien sûr que non ! Je n’ai qu’une adresse, tu le sais bien… Je l’ai gardée pour moi. « Tes » adresses, ce ne sont que de fausses pistes, des lieux de passage.

         - Des lieux de passage ?

         - J’ai beaucoup voyagé, depuis ton départ. Je suis parti chercher une part de ma force d’écrire. Et toi ? Comment m’as-tu retrouvé, après toutes ces années ?

- Incidemment.

         Je suis adossé avec Léa sur un banc de métal, tendu en bord du fleuve, nous sommes contigus l’un à l’autre. Je songe à  Wim Wenders, à la « logique des images » :  « ... les histoires sont par définition des histoires de mensonges, ... les histoires sont impossibles, mais sans histoire, il nous serait impossible de vivre ».

         - Je t’ai cherchée aussi, mais sans vraiment te rechercher, poursuivis-je.

         Le regard de Léa en dit long, reste fixé sur moi, ne me quitte plus. son regard se cristallise, est lumineux, instantané, brillant. Serait-il trop sûr de la possibilité désormais de vivre notre histoire ?

         J’entrevois les prochains mots de Léa, mot à mot prononcés, déjà dans le futur.

         - Longuement je m’absente pour parcourir des livres ou des phrases annotées, lues, relues. Souvent les mots me parlent. Je ne sais si je les entends. Ce sont les mots qui me parlent. C’est étrange.

- Non, il n’y a rien d’étrange. Je rencontre des écrivains qui instantanément découvrent l’intimité avec l’autre. C’est à force d’écrire. Certains en parlent, cherchent à comprendre. Sans doute et avec bien des écrivains, nous sommes-nous lus, ailleurs, dans une toute autre histoire. Notre mémoire nous fait souvent défaut… C’est une quête avec bien des issues possibles.

         Léa m’écoute, me répond :

- Nous avons tous des temps différents.

         Elle me parle de ses futurs livres, de son impression vague de plusieurs livres à écrire. Ce ne sont plus seulement de mots dont elle parle, mais de ce qu’elle pourra écrire, ailleurs, une autre fois, dans une toute autre histoire.

         - Je dois vite repartir, écrire mon prochain livre. Ensuite je reviendrai.

         - Tes mots ne me quitteront pas. Un à un je les apprivoiserai. Ils s’éprendront de bien de mes instants nocturnes où je me plairai à vivre une toute autre histoire. Tes mots conversent, Léa, ils sont vivants !

         Il fait noir, soudain. L’encre s’étire, se retire. La lumière de la grand-ville n'arrive plus à percer l'épais nuage qui l'obscurcit. C’est un trou de mémoire.

         « Inventer le possible, c’est se laisser porter par d’autres dimensions comme vectorisées dans l’Espace et le Temps », écrit Léa. « Il n’y a pas de ligne qui vaille, qui ne soit ponctuée de points, projetés dans de multiples dimensions ». Je sais que c’est d’Espace et de Temps qu’il s’agit. « Le Temps se disperse dans l’Espace pour mieux se reconstruire. Nous parvenons à nous hisser dans d’autres dimensions, à vivre d’autres histoires, parce que les histoires elles-aussi se dispersent pour mieux se reconstruire ».

         Puissent d’autres mots de Léa surgir et se projeter à nouveau sur d’autres manuscrits.

         Je rentre à pied, à l’hôtel. Je songe à cette ville d’Is engloutie dans la mer, au large de la Bretagne. Je ferme les yeux. Je pars avec Léa vers la ville d’Is.

         Mon vol est aérien. Nous nous fixons l’un à l’autre par la pression des mots. Nous prenons place dans un hélicoptère qui lentement s’élève, retenant son souffle contre ses parois lisses, pale à pale cadencé. J’aime entendre le bruit assourdissant d’un rotor entraînant la voilure, lorsqu’un hélicoptère se tient droit, debout, en bord du sol.

         Nous voilà immobiles, figés en bord de ciel, volant vers la ville d’Is.

         Tout se passe très vite. Nous remontons la matrice d’un fleuve imaginaire, au large de la Bretagne. Le lit du fleuve se multiplie. L’océan se rapproche. L’un ne va pas sans l’autre. Déjà nous survolons la plage, en bord d’eau, au large de la grand-île.

         Léa m’envoie un signe. Il est des visions qui triomphent des mots. Nous voilà suspendus, immobiles au dessus de la ville d’Is, ressortie de la mer. Les premières habitations remontent à la surface. J’ouvre les yeux. L’image s’évanouit. Il est temps de rentrer.

*

         Nous remontons à pied le long du premier fleuve, arrivons à l’hôtel. Léa se dirige pas à pas vers le bar. Les visiteurs sont partis, quelques uns sont endormis. Et dire l’agitation quelques pages en arrière, ce monde volubile qui parlait de soi, avec l'autre, autour d'un drink glacé, accoudé au comptoir, avant mon escapade en ville avec Léa, avant mon vol héliporté vers la ville d’Is.

         Léa me prend la main.

         - Tu m’as appris qu’aucuns de nos livres criblés de mots écrits ne sauront rendre illusoires nos voix intérieures, me dit-elle.

-         Nos voies sont profondes. Sir Sigmund Georges Warburg savait lorsqu’il écrivait : « la clef du bonheur réside dans l’illusion de voir du sens dans du non-sens ». C’est l’une des clefs majeures. Nous sommes  tous multiples.

- Seuls quelques uns savent ?

- Les mots écrits ne portent que des représentations de l’Histoire et c’est ainsi depuis des siècles. Cela remonte bien avant les premières légendes patriarcales, celles des Ismaélites et des Israélites, bien avant l’Ecriture. Au commencement, pour certains au recommencement, le déluge ne figure pas dans les légendes et contes respectés. C’est un signe. Sans doute a-t-on voulu tout effacer de l’avant. Le déluge a été inventé et il est bien tombé. Des scribes y ont œuvré. De nouveaux mots ont pris racines puis se sont multipliés. Et avant le déluge, bien avant, qui donc s’en préoccupe ?

- Tes mots conversent avec ceux d’Ernest Renan ?

- Bien entendu. Il est de ceux qui savent, qui nous éclairent. Notre quête a mille issues.

- Je sais, nous sommes tous multiples, tu as raison.

         Nous parlons jusqu’à l’aube, de nos lectures, de notre écriture.

         Au matin, je me retrouve endormi dans le fauteuil de cuir. Léa a disparu.  Je fouille dans ma mémoire pas à pas parmi les souvenirs épars de ma soirée, la lecture du manuscrit de Léa dans le hall de l’hôtel, la descente vers le port en taxi, le vol héliporté en plongée au dessus de la ville d’Is.

         Je repense à Léa à demi-éveillé blottie sur mon épaule et à défaut d’elle, je relie ses mots, ceux du manuscrit entrouvert sur la table du salon de l’hôtel.

         Je pense à Léa et je nous imagine accoudés au comptoir, ici-même, à l'abri des mots trop bruyamment parlés. Je me glisse à nouveau dans son regard, me blottis. Mon regard se rattache à ses mots sans artifice, tel un rai de lumière, cru.

         Mon histoire a pris forme. Mon histoire restera en suspend, comme en transit entre elle et moi.

*

         Lorsque je me suis tourné vers la réception dans le hall de l’hôtel, le personnel en poste m’a remis une lettre de la part de Léa : sans timbre, sans date et sans adresse.

         « Je suis heureuse à l’idée que peut-être mes mots projetés te sont parvenus.  J’entrevois déjà en réponse tes mots fixés sur moi. Mais c’est une image sans couleur. Serai-je condamnée à ne t’aimer qu’en noir ? Cette pensée me préoccupe. En noir, dans tes yeux noirs au plus profond, blottie ? J’aime le noir de tes cheveux que retiennent tes mains, lorsque ta nuque est dégagée. J’aime rêver de toi à moi. Je t’aime en noir, oui, c’est cela. J’ai recherché longtemps ces mots en nous imaginant bavardant avec l'autre, ailleurs dans une nuit noire. J'aime à rêver le noir que tu m’as appris, rebelle d'un autre temps qui s'efface à l'envers, retrouve la lumière. J'aime à penser le noir en ces instants nocturnes, couleur de l'écriture, celle des livres, des mots. Oui, c’est cela. Je t’aime en noir, d’un bout d'éternité. Rejoins-moi vite dans la ville d’Is, elle est sortie de l’eau. Léa. »

         Mon  histoire a  pris forme,  une forme conjuguée. Reste à tout mieux comprendre, mais à ne rien révéler.

         Au commencement, il y a toujours des mots qu’on se fait siens, pour « en finir avec ». Au recommencement ?

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A Paris le 28 février 1994 ;

à Bordeaux les 21 mai 1997 et 12 décembre 2006.

 

         www.jeanlucbenguigui.fr