EVEREST FOR EVER

Qomolangma

nouvelle

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« Le bonheur est connu pour ses états de manque »

Romain Gary

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« Vivre, vivre avec tendresse,

Vivre et donner avec ivresse »

Barbara

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Tom vit dans la pente de la cinquantaine, bouclé, quelques cheveux blancs, la peau mate. Eve est beaucoup plus jeune. Eve vit dans l’entre de la pente douce de la force de l’âge, élancée. Eve en reste dans cette tendresse-là.

La Déesse Qomo, Ma, la Mère intérieure et Lang, le vent, sont sans âge.

C’est seule cette nuit-là, dans l’obscurité de sa chambre, qu’Eve est prise au ventre ; elle ressent un pincement au cœur qui reste. L’escouade arrive de partout. Le temps est enfin venu pour Eve de se décider. Dans l’obscure pièce et au–dedans d’elle, une lumière rejaillit, bien plus puissante qu’à l’accoutumée, des rayons blancs, lumineux, éblouissent. La lumière à l’intérieur d’Eve est pugnace. Plus que jamais Eve sent le jour éclabousser dans tous les sens, dans son corps. La chambre a vue sur le jardin, les fenêtres sont presque des vérandas. Les rideaux sont fermés.

Tom est en Andalousie. En son for intérieur, il sait. A distance, il perçoit les réflexions d’Eve sur elle-même : « Ça y est, c’est la bonne étoile ! Je vais franchir le pas ! Le pas ne me tuera pas ! Aurais-je peur de plonger dans le vide ? Tout le monde a peur, avec plus ou moins de maîtrise. Me contenterais-je de mes petites collines, de mes trop courts écrits, lancés trop vite sur la page ? Quel manque de courage, de prise de risque ! ». Au fond d’elle-même, Eve sait. Une voix lui dit : réveilles-toi, révèles-toi, élèves-toi ! Plonge dans l’écriture, deviens auteure à part entière. A l’Est, la lumière jaillira. Vise l’Everest ! Quel que soit l’art, la musique, la peinture, l’écriture, vise haut !

Eve est prête à franchir l’Everest, à se réaliser. A l’Est du jardin d’Eden ? Elle sait le pourquoi du plus haut sommet du monde pour se surpasser. Son inconscience lui permettra-t-elle de consacrer tout son temps en continu à l’écriture ?

L’Everest, Qomolangma, en tibétain. Sa lumière habite Eve dans son être, son rêve à demi-éveillé. Cette nuit-là, toutes les résistances, les prudences, sont bousculées par les évidences, les appétences. Eve entre dans le vif du sujet. Eve raconte son rêve à Tom : l’Everest revient sous différentes formes, Qomo, Chomo, la Déesse, Ma, la Mère intérieure. Eve s’apprête à naître une seconde fois, elle flotte non dans un liquide amniotique, mais dans l’immensité d’un océan déchaîné, secoué par des houles incessantes et pressantes, créées par Lang, le vent, le soleil, la lumière. Qomolangma,  Chomo Lunga, la Déesse-Mère des vents, est nommée en Chine la Déesse de l’univers, la Mère universelle, Mère des mondes et Mère divine des neiges, Chomo Lugma ou Qomolangma, la Déesse (Chomo) Mère (ma) des vents (lung), en ancien sanskrit devgiri, en Inde, Déesse de la prospérité.

Eve s’entend et se voit ainsi comme transportée. Son rêve devient la réalité. Terminées les minuscules collines. Eve se réveille, d’abord engourdie puis pressée et prête à vivre son rêve. Lui suit son cours.

La Déesse Qomo apparait, avec Lang, chargé de soulever des montagnes. Lang, le vent, a transporté la chambre d’Eve cette nuit-là aux pieds de la chaîne de l’Himalaya. Impossible de se retourner, de contourner. Eve imagine, entend des voix. A vous de le franchir votre Everest, à vous de choisir votre voie, dit la Déesse Qomo. Elle ouvre grands les rideaux des immenses fenêtres de la chambre puis invite Eve à observer le sommet, de la bow-window. Eve regarde vers le ciel. Le pic est masqué par les nuages. Pas d’inquiétude, plus haut, le sommet dépasse la couche de nuages, et du sommet un pan de ciel bleu stupéfie tous les alpinistes. La vue est extraordinaire. Eve vit l’instant avec frénésie. Elle retient son euphorie ascensionnelle. Son rêve éveillé continue.  Ma, la Mère intérieure, rejoint Qomo et Eve. La voici dans la chambre. Par où est-elle entrée ?

Ma est inquiète. Les mouvements des plaques tectoniques sont en ébullition. La Déesse rassure, s’adresse à Ma : aucune fin n’est en vue, ni en plein jour, ni en catimini. L’altitude de l’Everest augmente au fil des ans d’environ quatre millimètres. Certains parlent de six millimètres, d’autres vont jusqu’à vingt-six, c’est si peu. Ressources toi Ma, profite de ce réservoir de calme, de silence. Regarde cette beauté. Ma acquiesce mais reste sur sa frayeur. Ma entend, mais elle sait que d’autres encore, cherchent à entretenir Qomo des déplacements tectoniques latéraux, qui pourraient accélérer le pincement des plaques aux deux extrémités du Népal et de la Chine. Lang, le vent, ne suffirait plus. Sous les plaques tectoniques, la matière en fusion prendrait le dessus et l’énergie fournie serait telle, ainsi prise des antres de la Terre, que rien ne pourrait contenir autant d’ébullitions.

Balivernes ! Aussi loin qu’elle s’en souvienne, Qomo a toujours entendu parler de ces fables, de ces affabulations. Son discernement tient bon. L’Everest, le plus haut des sept sommets, domine à huit mille huit cent quarante huit mètres et des poussières. Quand bien même l’énergie serait telle dans les antres de la Terre, jusqu’à élever de quelques millimètres le toit du monde, rien n’est préoccupant, pour l’instant. Qomolangma saura résister, roc massif, solide de nature. Qomolangma ne fléchira pas. Nombre de scientifiques, de techniciens, et combien d’Etats, auscultent en permanence la montagne sacrée, ses trois faces. Le roc est taillé dans des schistes cristallins et des calcaires primaires vers le Sud. Le siège du mont Qomolangma était il y a deux cent cinquante millions d’années, une partie de l’ancienne Méditerranée. C’est dans le tertiaire de l’ère cénozoïque que la terre a commencé à monter. De trois à douze millimètres par an, aujourd’hui.

En Eve, les leçons d’écolière resurgissent. Le pic au sommet est presque pyramidal. Les versants sont modulés par le vent, par l’érosion glaciaire, des glaciers s’épanchent.

Qomolangma recèle quelques vallées habitées par le silence. C’est là que Lang dépose Eve, dans sa chambre avec la Déesse Qomo et Ma, la Mère intérieure. Le silence procure un bien intense.

C’est là aussi que Tom entre dans le rêve d’Eve.

Eve et Tom se regardent profondément, sans rompre le silence, et sourient. Leurs yeux oui sont complices, confiants. Eve présente à Tom la Déesse Qomo et Ma, la Mère intérieure. Qomo ébouriffe Tom lorsqu’elle lui dit d’emblée, sans slalomer : la volonté ne va pas sans l’amour. Seul l’amour emplit le vide. Ce ne sont pas les quelques trouées, éparses, ici ou là, que votre amour emplira, ce sont les trous béants.

Eve et Tom regardent la Déesse Qomo, la regardent encore. Qomo s’en réjouit. Cette nuit-là, Eve vit une telle décharge d’adrénaline ! Jusqu’où aller ? Autour de la chambre, le manteau neigeux au sommet couvre l’Everest, le toit du monde, la montagne sainte. Sur le versant népalais, l’imposante pyramide s’appelle Sargamatha, la tête qui touche le ciel. Qomolangma ne craint pas le froid. Moins trente six degrés Celsius au sommet jusqu’à moins soixante, en janvier. Le gel est permanent. Moins vingt degrés en juillet. Des avalanches protègent des glaciers. Des sherpas disent la montagne sacrée, que ce sacré abrite des esprits, des démons. De générations en générations, ils ont migré du Tibet. Qomo, Lang et Ma seraient-ils des maillons d’éternité ? Gravitent-ils autour du Mont, jouissant de leur exquise tourmente ?

Eve vit son rêve. Enfant, elle s’était promis de le réaliser un jour. Quel jour ? C’est dans son enfance que son inspiration s’est forgée. Elle se souvient. Des souvenirs, des rêves d’enfance scintillent au fond de ses yeux. Rivés l’un à l’autre, Eve et Tom s’éprennent dans leurs rires. Qomo et Ma aussi, sans pirouette.

L’étoile en Eve se rallume de plus belle, prolixe, faconde. Elle s’est accordée le temps d’enfiler une robe noire, quelques bijoux simples et beaux. Ses long cheveux noirs, tirés vers l’arrière, et quelques boucles émerveillent la finesse de son visage. Tom frissonne à la vue de ce visage, tout un monde à lui seul. Ses yeux noirs et vert sont lumineux. L’étoile à coup sûr a quelque chose à voir avec la volonté. Tom aussi fait attention à lui, pour elle. Tom aime se vêtir d’habits amples et noirs. Eve apprécie.

Combien de femmes, d’hommes soliloquent à l’infini sans jamais franchir le cap ? Quel cap et pourquoi choisir le plus haut qui soit ? Eve n’est pas du genre à tomber dans le panneau des élucubrations. Plus aucun frein ne la retient. Son inspiration essaime, désormais, à volonté. Eve sait son endurance. L’expédition peut enfin s’élancer : ne jamais renoncer. Qui dit ça ?

Eve part à l’assaut des pentes de l’Everest, préparée à une ascension. Sera-t-elle périlleuse ? Par où choisit-elle de passer ? Par quel flanc, quelle arête ? Quatorze mille alpinistes ont tenté le sommet de la montagne sacrée, Qomolangma, ou l’Everest, du nom du colonel Sir Georges Everest, haut fonctionnaire et géographe, à l’origine des premières expéditions. Quatre mille ont réussi.  Le Mont a aussi enseveli quelques échecs. Georges Everest ne vînt jamais voir en nature Qomolangma. Les conditions climatiques ne s’annoncent pas particulièrement perturbées. Des éclaircies apparaissent, à l’horizon.

Lang revient dans la vallée du silence et de là, téléporte à nouveau la chambre, avec Eve, et ses hôtes, Tom, Qomo, Ma. Tous déjà pressentent la suite qui advient. Tel un ascenseur, tout en douceur, tous se sentent en train de monter vers le sommet. Rien n’est périlleux, c’est tant mieux. La couche de nuages est vite traversée. Le rêve ne s’embarrasse pas de l’espace-temps. Les voilà déposés au sommet, en pleine lumière. Ne nous demandez pas pourquoi, déclare Qomo. Nous allons sortir de la chambre et admirer l’extérieur. La température est exceptionnellement et juste pour trois minutes dans l’ambiance de l’occident. Nous avons choisi 26 degrés. Le panorama est féérique. Qomolangma surplombe les nuages sur une hauteur d’environ soixante dix mètres. Eve écrira son prochain roman, son esprit à cette hauteur-là, au sommet de son archipel. Tom fera des allers-retours. De l’Everest à la vraie vie.

Lang, le vent, réchauffe le sommet, empan par empan ça et là, et réussit à ne pas trop faire fléchir la glace, à contenir la fonte. La hauteur du toit du monde se stabilise. Le tempo est sûr de lui. Encore deux minutes, pas une de plus. Au raz-même du sol, Eve se prélasse au soleil, bien au chaud près de Tom sur le manteau de neige de son Everest. La fulgurance du soleil et la chaleur sont tels que subrepticement Eve et Tom se retrouvent centimètre par centimètre un peu plus bas. Les satellites s’affolent. L’Everest perd de la hauteur. Huit mille huit cent quarante sept mètres. Les alarmes fond mouche. Sur les dents, les mesures sont réitérées à maintes reprises, par plusieurs pays. Toutes arrivent au même résultat. A vingt-six millimètres près, l’Everest a perdu un mètre de hauteur. Personne n’a la berlue.

Au cœur de cette nuit-là, tout est devenu possible. Eve embrasse Qomo, salue Ma, jette un dernier regard à Lang. Tom sourit à Qomo qui en compréhension mutuelle lui répond. Eve et Tom main dans la main jettent un dernier regard vers le jour qui à vive allure descend vers un coucher de soleil. La vue est infiniment belle, orientée vers le ciel, les étoiles, les galaxies. Lang va les raccompagner en France. Lang est capable de soulever des montages. L’embarquement est imminent, direction la chambre.

Qomo et Ma ont disparu dans une volute de nuages blancs. Où sont-elles ?

Le retour est quasi immédiat. Dehors, le jour déjà se lève. Tom se retrouve là, téléporté lui, du rêve à la réalité, dans la chambre d’Eve. Lui dormait à plus de mille kilomètres de là lorsque le rêve d’Eve l’a réveillé, à distance. Il était à Séville. Tom cherche à comprendre. Ce sera pour plus tard. Eve le presse d’ouvrir les rideaux. Les rayons de soleil entrent et se lovent dans la pièce. Le ciel est beau.

Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Tom et Eve ne s’en soucient pas. Mon amour, nous resterons à jamais bien au chaud sur le manteau de neige de Qomolangma. Eve écrit.

Tom voyage, s’arrête souvent voir Eve, elle le lui demande. Tom ne saura expliquer sa présence ici dans la chambre avec Eve. Tanpis. Eve aime écrire et se savoir près de Tom. Les escales ne se comptent plus. En milieu de soirée, lorsque Tom est là, Eve laisse tomber l’ouvrage. Loin de s’écrouler, avec toute l’énergie accumulée le jour, l’amour l’habite. Ele court dans les bras de Tom. Ça y est !, pour ce jour. Mon ange, je suis à toi. Eve pourrait rajouter : et en pensée avec Qomo, Ma et Lang, dans la joie. Eve et Tom tirent les rideaux. Leur étreinte peut commencer.

Sont inscrites en Eve dans le sang, dans l’esprit, la foi et la volonté de laisser une trace, un bout d’éternité au cœur d’un bout de monde. Le titre de son prochain roman s’impose de lui-même : Everest, à jamais. For ever serait plus élégant, précis, lui suggère Tom : Everest for ever. Pourquoi un anglicisme ? Pour la rime, for ever pour ne plus être en reste, Eve reste sur son Everest. Eve écrit, des mots, des phrases, des histoires. De quelques passages, nait un infime et intime maillon d’éternité. A l’heure de la biodiversité, une plante poussera-t-elle, résistante à toutes les intempéries au sommet du toit du monde, ou bien une fleur, jaune de lumière, verte de vent, bleue de l’océan ?

Sur la roche au sommet de Qomolangma, Eve s’est appliquée à écrire, à graver : vivre, donner, de la poésie, avec tendresse. A Qomo, à Lang, à Ma. Vous me manquez déjà. Pour toi mon Ange, avec ivresse.

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Jean-Luc Benguigui, le 12 mai 2010.

www.jeanlucbenguigui.fr