Jean-Luc BENGUIGUI
Fils de Guigui
Cahier, à mon père,
mai 2011.
Prologue / Lettre à Serge Benguigui
« Cher Serge,
Je ne savais pas que mon
grand-père Jules Benguigui était le fils de Mouchy
– Moïse – et de Démina Nahon, ou je l’avais oublié. Je vous savais
être le fils de Georges, le frère de Jules. Vous m’avez appris que Nahon aurait
deux origines, l’une serait une contrée d’Espagne, l’autre - na Hûm -
la consolée de Tyr. Que vous écrire du bonheur et de ma jubilation à la lecture
des trois livres que vous avez consacrés à la famille Benguigui,
la mienne pour une grande part ? Vous avez réuni tant d’archives, de
recherches pour retracer l’histoire des fils de Guigui.
J’étais en train d’écrire, à
mes heures, depuis plusieurs mois, mon prochain cahier, Fils de Guigui. J’avais rassemblé ce que j’en savais, recherché sur Internet, noté
maints souvenirs de mon père, votre cousin germain. Et surtout j’avais commencé
à écrire, une quinzaine de pages, pas encore prêtes à être encrées, dans la réalité,
une part romancée, des souvenirs vrais et d’autres inventés.
C’est à Maurice Benguigui que vous avez adressé vos ouvrages, à l’intention
de mon père. Que de questions, d’interrogations… J’ai regardé mon père, ce
soir-là, lorsque dernièrement, il m’a fait part de votre courriel, de l’envoi
de vos écrits. Tous-deux avions la larme
à l’œil, d’émotion.
-
Ça alors ! Je suis justement en train d’écrire un cahier, Fils de Guigui.
-
Prends-le, mon fils…
J’ai immédiatement copié vos
fichiers. Nous les avons imprimés. Je les ai feuilletés.
-
Ça alors !
Je me suis réveillé plusieurs
fois dans la nuit, ai délaissé pour quelques jours mon cahier en cours
d’écriture. J’ai lu, annoté, surligné. Un don du ciel ! Une grande joie.
Que d’enrichissement, de trouvailles ! Je me suis régalé.
Mon cahier, Fils de Guigui, est parti et reparti de l’Algérie, de Frenda, précisément, et d’Oran -
la radieuse – puis est revenu en
Israël, en l’esprit. Mon histoire oscille entre ces deux parts du monde
intimement liées.
De mes notes, de votre lecture,
j’ai repris et enrichi ces derniers jours mon cahier de quelques passages
historiques, géographiques que je vous ai empruntés, entre guillemets. Grâce à
vous j’ai élargi la famille à partir de la foison des affiliations que vous
avez su retrouver, relever. Au-delà des Benguigui,
des Zémor, des Amsellem,
des Chétrit,
des Teboul, que je connaissais, j’ai découvert les Nahon, les Benayoun, les El Kaïem, les Obadia, les Aziza, les Kayem. Je
connaissais Fifine, bien sûr, pas Joséphine de son vrai
prénom, Esther, Rachel, Fortunée, Suzanne. Je ne savais presque rien de mon
arrière grand-père, Mouchy – Moïse – Benguigui.
Vous rapportez tant de descriptions, de moments de vie, de Frenda. Nous
partageons de nombreuses et mêmes questions. J’ai complété ici ou là mon cahier
encore suspendu dans le temps. L’écriture à présent en est achevée.
Mille mercis, cher Serge Benguigui, du plaisir de ma lecture, des détails et des
moments de vie que vous nous avez rapportés, chacune et chacun à sa mesure.
Bonne lecture, vous me direz.
Bien à vous et si vous le
permettez, bien affectueusement.
Jean-Luc Benguigui »
1
J’ai embrassé la terre, en arrivant, à même le sol, eu égard à mes
ancêtres berbères, au bord de la piste de l’aéroport Es Senia,
à Oran, en Algérie.
J’ai traversé la Grande Bleue, d’un bleu à faire pâlir les incrédules
les plus têtus. Bleu Méditerranée. Vaste. Profond, mémoriel.
Avant d’arriver, j’ai aperçu les côtes, la terre sèche, des îlots de
verdure, des plantations, l’urbanisation florissante, le nez collé au hublot.
J’ai tout enregistré, en mémoire. J’ai survolé Oran. Sur la côte un bleu
intense, magistral. J’en tremblais déjà. Oran ? La radieuse ? Près de
là où mes aïeux, par mon père, ont vécu jusqu‘à leur exil vers la France. Jusqu’en
1954. L’Histoire nous enseigne des siècles de présence de fils et de
filles de Guigui en Oranie,
au passé, depuis l’arrivée des premiers Guig, mille
ans avant le début de l’ère chrétienne. Des Guig sont-ils
partis de la Palestine, emportant le nom ancien d’une tribu berbère ? Des
peuplades émigrèrent en Tunisie, au Maroc, en Algérie. C’est la première
version, la plus vraisemblable, selon moi. Une autre version ou un mélange des
deux pourrait être une tribu berbère vivant déjà en Algérie et judaïsée par la
suite, avec l’arrivée de colons tyriens. C’est la
version de mon père. Des restes, des bas-reliefs, ont été retrouvés dans des
grottes dans la wilaya d’Oran. Certains fils de Guigui
auraient été judaïsés et d’autres islamisés. Une troisième version pourrait être
encore des Benguigui expulsés d’Espagne avec les
Maures, bien avant 1492, au 7e siècle après Jésus-Christ, avec les
décrets anti-juifs des Visigoth.
Je suis fils – pour partie - des Guig, par
alliance, du nom porté par une tribu berbère. Des Guig
ont migré, pour ce que j’en sais, vers l’Afrique du Nord. Je ne sais pas
grand-chose.
Je connais un bout de l’histoire de ma famille, les Benguigui, à
Frenda, en Algérie, dans la maison Salas, d’abord, rue de la République, du
temps de Mouchy et de Démina, puis de leurs enfants, Jules, Hubert, Fifine, Georges, Suzanne. J’ai entendu mon père, ma
grand-mère, les uns, les autres, parler de leur exil en France, à Toulouse avec
leurs deux fils, Maurice, mon père, et Petit
Paul, mon oncle. Pour celles et ceux de ma génération, mes cousines vivent
à Paris : Mylène, Nadège, les filles de Paul et de Marie-Françoise. Sept petits-enfants
débarquent chez mes parents, à Revel, une à deux fois l’an, tous
ensemble : mes enfants, ceux de ma sœur ainée, ceux de ma sœur jumelle, de
12 à 22 ans, Pia, Mathis, Marie, Jonathan, Pierre-Yves, Céline, Romain. Combien
de siècles se sont écoulés ?
Les Guig se seraient mis en quête de vivre
ailleurs, pour une ou pour plusieurs raisons. L’une serait économique. Les Guig auraient entourné la Méditerranée par le Sud, dans un vaste courant
migratoire des pays du croissant autrefois fertiles et maintenant déserts. Une
autre raison pourrait être un exil forcé, précipité. Les Guig
furent-ils poursuivis par Josué, avec leurs semblables cananéens ? Combien
de traces sur les rives, de la Palestine, vers la voie choisie, le Sud, puis
l’Ouest, de ce côté-là ? Beaucoup de tribus berbères, semble-t-il, alors migrèrent
vers l’Ouest, en s’éloignant le long du pourtour méditerranéen, par le Sud. Que
de rencontres, de naissances, d’enterrements, avec des êtres d’autres peuplades,
riches de bouts de civilisations, au cours du temps : les romains, les
grecs, les ottomans. La liste est longue, plurielle. Pas toujours empreinte
d’universel. La France ne fut pas en première ligne, de ce point de vue, vu
l’emprise de son empire colonial.
De la Palestine, les Guig se seraient exilés
parmi des dix tribus d’Israël, déportés en 722 avant Jésus-Christ par
l’Assyrien Senna Cherib. Les Guig
auraient emprunté dans la première
version, avec faits et gestes, les voies vers le désert du Sinaï. Puis ils auraient
longé la mer, les actuelles côtes égyptienne, libyenne, tunisienne, algérienne,
vers l’Ouest. Certains auraient poursuivi jusqu’au Maroc. Des juifs d’Algérie sont
venus du Moyen Orient, pour beaucoup, de l’actuelle Syrie principalement, pour
certains, quelques siècles avant Jésus-Christ. Des Guig
seraient remontés précisément jusqu’à Frenda, en Algérie, éloignée des côtes.
Frenda, du vieux berbère Ifren-Dha, caché,
le participe passé, et là, l’adverbe
de lien. Les Guig se seraient-ils cachés là ? « Frenda est un nid de verdure, de fraicheur, à 220 kilomètres
d’Oran, sur les hauts plateaux, aux portes du désert. Une bourgade, des dars,
en hauteur dans un îlot de montagne boisée, à 1050 mètres d’altitude. La ville
domine la plaine du Tah, du haut de son antique
forteresse ». Les premiers Guigui ont connu
la construction des fortifications, bien avant l’arrivée des français, à des
années-lumière des années 1830-1840, des premiers colons.
-
Combien de fois Papa m’as-tu affirmé, d’un ton définitif :
Frenda, c’est le centre du monde ?
Avec un sourire mi-enjoueur, mi-en-douleur.
-
Je sais, Papa, Frenda était recouverte de neige, en hiver. Toi qui as
une tendance d’Orient à exagérer les choses, je ne t’ai pas toujours cru, à
tort.
J’ai fait mienne l’exagération
de mon père, par la force des choses.
Une bourgade en hauteur aux portes du désert, quel bonheur !
Guigui est un nom berbère.
Tout le monde s’en accorde. Il signifie : doux repos. Je suis de cette appartenance-là. S’agirait-il d’identité,
à l’instar de ce qu’en dit Claude Lévi-Strauss ou à l’encontre, d’appartenance
comme l’écrit Michel Serres, qui à mon sens nous enseigne l’ineptie du terme identité ?
La famille Benguigui « tenait à Frenda un petit magasin que les arabes nommaient Ghanout, dans la rue Ain Kébir,
une rue large et sinueuse que les frendéens fréquentaient
dans les années 40 ». Mes recherches sur Internet sont restées incomplètes :
« de larges marches et des bancs en
pierre pour se reposer – el farniente - de part et d’autre d’une rue,
de belles demeures avec un étage,
des portes d’entrée surmontées de corniches travaillées, soutenues par
d’élégantes colonnes ». J’ai lu aussi la construction d’une belle
place, d’une piste dansante pour des bals renommés, d’un kiosque à musique, des
jardins fleuris. Quelle allure ! « La
place a été baptisée Paul Lebon, du nom de l’ancien Maire ». Les repas
entre voisins étaient nombreux et appréciés. Pour les bistrots, les frendéens exagéraient un peu. Pas moins de six ! L’épicerie
puis la boucherie de Mouchy Benguigui étaient bien
achalandées, « les morceaux de
viande à l’abri, protégés des mouches bourdonnantes par un linge blanc ».
Le soir, les Benguigui et consort se
retrouvaient au soleil couchant, sur les cours de tennis, de 18 heures à 20
heures, presque tous les jours. En suivant, ils partageaient l’anisette, les
cailles avalées en entier. Quel appétit ! Puis s’ensuivaient les parties
de bridge, les mets préparés avec amour, servis avec envie. L’eau fraîche coulait
au cœur du village, d’une fontaine en fonte verte. Les frendéens
remplissaient « de grands bidons en
zinc ». La neige recouvrait la bourgade, l’hiver, dans le froid. Au
printemps, la terre était agricole, le blé murissait. Des vignobles occupaient
l’automne, et l’art qui allait avec les vendanges, la mise en bouteilles, les
fêtes du vin nouveau. Des moutons paissaient. Un havre de paix.
-
Combien de fois, mon père, ai-je entre-aperçu des larmes dans tes
yeux, si rares, lorsque tu en ressortais quelques bribes, éparses : l’anisette,
le tennis, la boucherie de l’oncle Jules, …
-
Frenda était le centre du monde.
-
Oui, Papa.
Et le communautarisme, de part et d’autre, le « communauta »-quoi ? Les communautés vivaient-elles
repliées sur elles-mêmes ? Je ne sais rien de tel. Les juifs, les
musulmans, les chrétiens entretenaient des relations chaleureuses, pour une
large part, pour ce que j’en sais. Beaucoup se fréquentaient. Lors des fêtes,
des communions, tous se réunissaient, ensemble. Les amours n’étaient toutefois pas
autorisés en dehors des communautés respectives, les mariages avec des membres
d’autres communautés étaient bannis. Pas de mixité, de laïcité, de ce point de
vue. Pour un temps mes parents, mes oncle et tante en
ont fait les frais, mis à distance de la communauté juive sépharade d’Algérie.
Pas de vies communes, de naissances, d’enterrements. Que de questions me
taraudent, lorsque j’y songe, sans tomber dans le pathétique.
Que s’est-il passé en 1841, lorsque mes ancêtres, berbères et
algériens, et leurs frères et sœurs arabes musulmans algériens, les espagnols,
les turcs, ont vécu l’arrivée de la colonisation française ?
Toutes les communautés juives deviendront françaises, par le décret
Crémieux en 1871. Qui connait l’histoire, même sommaire ? Combien de fois
ai-je entendu l’outrage de confondre les juifs séfarades d’Afrique du Nord et
les pieds-noirs revenus d’Algérie. Quels mots détestables : pieds, noirs.
Je ne nie rien. J’ai lu, entendu, vu. Les horreurs de la sale guerre, les
rébellions et les premiers attentats en 1954, les premiers incendies de fermes
en 1955, les tortures. Il faut partir, se déchirer. Les Benguigui
sont partis en 1954, quelques mois avant les fusillades dans les rues. Une
incommensurable déchirure reste datée de là, sans armes et avec peu de bagages,
une rupture fondamentale, rouge de sang. Ce fut l’exil pour les juifs. Et ce
sera Marseille, Nice, Nîmes, Montpellier, ou Toulouse en plein Midi, pour les Benguigui qui me sont les plus proches.
Lorsque je déjeune en famille, entre amis, c’est sur la table de mes
grands-parents paternels que nous partageons nos mets. La table vient de
Frenda, arrivée amarrée à un bateau, rangée avec un buffet, des chaises aujourd’hui
à bout de souffle, dans un container.
L’indicible déchirure date de là.
Le silence occupe tout, parfois, presque tout dans les non-dits de mon
père.
La France, la patrie de la liberté, des droits de l’homme, de la
femme, de l’éducation, de la culture, des valeurs universelles : le
respect de toutes les communautés, le partage de valeurs intouchables,
fondamentales. La liberté, en première ligne, certes de temps à autres un peu
égratignée, mais tout de même ! La laïcité, la vraie, le respect des croyants,
des pratiquants, des athées, des agnostiques, des sans opinion. De ces points
de vue, les regards sur le monde s’affrontent, se replient, se révoltent. Comment
encourager l’aspiration des peuples pour la liberté, la laïcité ? Quelle Histoire !
Mille ans avant les premiers colons tyriens,
des peuplades berbères de passage, certaines juives, de Palestine, ont émigré,
bien avant de devenir séfarades. Les Guig étaient-ils
juifs à l’origine ? Rien ne me permet de l’affirmer. Les alliances se sont
élargies au Maroc, à l’Espagne. Je suis de cette lignée-là. Aurions-nous connu
pour certains d’entre-nous le retour en arrière, en 1492 ? L’expulsion des
juifs d’Espagne ? Par ma Grand-mère, Anna Zémor,
sans nul doute. Les Zémor ont fui l’Espagne au moment
de l’Inquisition, se sont repliés sur le Maroc, l’Algérie. Des traces
subsistent dans la wilaya d’Oran. Au fil
du temps, ce seront qui les romains au début du millénaire, qui les arabes, qui
les turcs-ottomans au début du 18e siècle, qui les espagnols, qui les
français. Ces derniers sont venus s’emparer des vignobles, des plantations
d’arbres fruitiers.
J’ai embrassé la terre, en arrivant, à Oran, en signe de
reconnaissance. Mon sang en a frissonné et en frissonne encore lorsque je foule
le sol de cette terre-là. Serait-ce inscrit dans mes
veines, dans mes gènes ? Mon sang circule, s’en est imbibé. Je n’ai pas
franchi le pas jusqu’à la terre de Frenda, pas encore. Je l’embrasse au figuré,
lorsque je reviens en Algérie, de temps à autres. Mon ami Kamel vit à Oran, y
travaille. La ville surplombe la Grande Bleue. Je partage avec d’autres des
ressemblances, je vis des amitiés, algériennes, françaises, juives, musulmanes,
chrétiennes, sans religion. Que de traits en commun, des bouts de civilisation,
des coutumes, des forces de caractères, des mets, des façons d’être, de faire,
de dire, d’insister ! J’écris : je me sens méditerranéen, comme mon
père, mes grands-parents, des cousins, des nièces, bien des proches.
-
Si tu savais mon père, les ressemblances de notre famille avec mes
amis oranais et avec celles et ceux algériens que je côtoie, exilés en France.
Les circonstances professionnelles m’ont soutenu, plus qu’assurément.
Elles m’ont permis plusieurs allers-retours, Toulouse-Oran, ces trois dernières
années. Les courtes plages de temps se sont répétées sept fois, chaque fois plus
intenses. Je partage mes arrivées, mes départs avec Kamel.
-
Tu m’honores, Kamel, lorsque tu me dis l’oranais, avec ton affection.
Je retiens des traits communs de civilisation dans mes conversations
avec Kamel. Avec sa femme Zhor, avec combien de
proches ? L’hospitalité, en premier lieu, le cœur ouvert. Le rapport au
temps. Je retrouve des odeurs : des arômes de thés, des variétés de
couscous aux pois-chiches, aux raisins secs. La semoule est roulée, comme avec
les mains d’Anna, ma grand-mère. Des carottes, des navets, des cœurs d’artichauts,
des merguez pur bœuf, du poulet. Je retiens bien des mets :
la piperade, la salade cuite de poivrons, le caviar d’aubergine, le poisson
grillé d’Oran, le soir, au printemps ou l’été, à l’ombre en terrasse au-dessus
de la Méditerranée, aux alentours d’Oran, accompagné d’un bon vin plus sucré
qu’à l’accoutumée.
-
La Grande Bleue est notre trait d’union, cher Kamel, la voie entre nos deux rives, pour
nous retrouver.
Combien de juifs français, de musulmans algériens, se sont-ils
exilés dans le même bateau ? Puissions-nous enfin, nous, de la
deuxième génération, nos enfants bientôt de la troisième, nous distancier du
poids de l’horreur de la guerre d’Algérie, des actes barbares. Combien en
furent victimes ? Puissions-nous nous distancier de la déchirure de devoir
quitter sa terre, sa patrie. Combiens de français juifs, d’algériens ? Qui
d’autres ?
Mon ami kamel se moque :
-
Tu ferais un bon musulman.
-
Salam. Inch Allah, mon frère.
Nous partageons un bout de civilisation vécue par nos ancêtres sur une
même terre : notre accent, notre sens de l’accueil, notre façon de parler,
d’écouter, d’exagérer les choses avec un grand sourire convaincu. Combien de
ressemblances ? Je ressens dans mes veines la sensation de me sentir chez moi,
ici, à Oran. Là je m’emballe. C’est une façon de parler. Je garde gravé dans ma
mémoire la voix et le visage de cette femme qui m’a regardé profondément, un
regard de mère, la première fois que j’ai franchi le pas de traverser la mer
pour l’Algérie. C’était en mai 2008.
-
Vous êtes ici chez vous, vous savez, m’a-t-elle dit. Votre grand-mère Anna
en imposait, respectée, bien de chez nous, à Frenda. Nos familles se sont
toujours connues, fréquentées. Et le piano, j’étais là, lorsqu’ils l’ont
emporté, en camion, jusqu’au bateau. Votre grand-mère ne voulait pour rien au
monde se séparer de son piano.
Je joue sur le piano de ma grand-mère, Anna Benguigui,
de temps à autres, chez mes parents, près de Toulouse. Les touches du clavier
sont en ivoire. Faut voir ! Le son s’est assourdi, avec l’âge. Le toucher
est remarquable. Je retrouve la sensation d’être avec ma grand-mère, en ces
moments-là. Elle n’a pas connu ma progression d’amateur, au piano.
Par le truchement des noms de familles qui se sont affiliées, les fils
de Guigui se sont associés.
Zémor, c’est le nom de
jeune fille de feu Anna. J’ai prononcé une oraison funèbre, devant sa tombe, en
2006, dans une allée du cimetière juif de Portet-sur-Garonne. Nous n’étions pas
nombreux. Merci Papa d’avoir osé interpeller le Rabbin.
-
Mon fils a préparé quelque chose à dire. Ce n’est pas fini.
Certains m’ont regardé éberlués lorsque j’ai sorti mon papier, pétrifié
par une boule dans le ventre, une autre dans la gorge. D’autres, mes proches,
ceux qui savaient et ceux qui ne savaient pas, attendaient ça, au-delà du
religieux. Ça s’imposait. J’ai ressenti l’âme juive en ce moment-là, portée par
Anna, toute éprise de principes si caractéristiques, pétrie de certitudes
morales et religieuses. Juive sépharade, cela ne s’oublie pas. Je suis allé chercher
le son de ma voix toute droite sortie de mes entrailles, tremblante, puissante.
A côté du cercueil d’Anna, gisait son épitaphe « Anna Benguigui, née Zémor,
à sa mémoire ». J’ai hurlé :
« Je me souviens de la mort
de Pépé, j’avais 18 ans. Et je voudrais ici te témoigner au nom de tes petits
enfants, toute la peine de ne te savoir plus là.
Je me souviens de toi, dans la DS
conduite par Papa, sur la route de Revel, où tu ponctuais tes phrases de
« grâce à Dieu ». Je t’ai toujours su croyante, et vrais tes
« grâce à Dieu », au-delà
de cette immense déchirure d’avoir dû quitter l’Algérie, Frenda précisément. Je
sais, Papa, ton fils, nous répète depuis que nous sommes nés que Frenda est le
centre du monde, histoire de ne surtout pas oublier. Les Guigui,
les fils de Guigui, que je crois savoir juifs
séfarades d’origine berbère, peut-être immigrés de Palestine. Très humblement,
je suis fier de porter ce nom-là, et que mes enfants le portent aussi.
Madame Anna Benguigui,
je veux ici te dire tout notre amour, notre tristesse.
Je me souviens de tes couscous,
des boulettes de viandes comme jamais, au grand jamais, nous n’en avons retrouvées,
l’anisette accompagnée de graines de lupins que tu nous préparais, ma sœur ainée
citerait les mekrouds dont elle raffolait. Ma mère a
retenu la recette, celle-ci et celle des gâteaux au sésame pour l’apéritif.
J’ai aussi transmis la recette, un bout de ta mémoire, à mes enfants.
Je me souviens de l’agilité de
tes doigts sur le piano du salon, à Toulouse, avenue de Lavaur. De ton petit
magasin d’habits pour enfants qui côtoyait la boucherie de Pépé Jules et
d’Hubert où je participais à la fabrication des merguez avec Pépé. Des deux
carafes sauvées de Frenda que tu as offertes à Papa et nos enfants savent leur
origine, comme le plat en olivier pour rouler la semoule. De ton goût pour la
lecture, et l’eau fraîche. J’ai gardé de toi cette manie, cette envie de ne
boire l’eau que glacée, un reste sans doute inconscient de cette autre rive de
la Méditerranée.
Je déteste la mort.
Et j’espère de tout cœur que tu
rencontreras Yahvé, là-haut, dans les étoiles, toi qui a dit un jour à Ktou ma jumelle « toi, tu as la
bonne étoile ».
Mon Dieu, qu’on t’a aimée et
qu’on t’aime, Mémé.
Et que Pépé t’a attendue.
Papa, Paul, toutes nos
condoléances et s’il vous plait, racontez-nous encore mille et un souvenirs,
avec vous, avec Mémé, avec Pépé, pour ne surtout pas oublier, au-delà des
sentiments qui dureront, longtemps ».
J’ai pleuré, accompagné par plein d’autres pleurs, toute une communion
de pleurs, y compris les larmes des intrus non-juifs, des quelques amis de
membres de la famille venus-là pour nous soutenir dans la douleur de cet autre
déracinement. Le départ des siens, l’ultime, c’est terrible. S’agirait-il de
racines, partagées avec celles et ceux à qui l’on appartient, morts ou vivants ?
De ce lien indicible, éternel, qui nous retient ?
Je me souviens du corps de ma grand-mère déposé la veille, à même le carrelage
froid d’un réduit d’une maison de retraite médicalisée, où elle séjournait,
finissait ses jours. Nous avons lu des psaumes de prières. Elie Amsellem nous en a gentiment et respectivement offert deux
tomes, avec Ktou, ma jumelle. Que de recueillements !
Pour l’adieu.
Jules Judas Benguigui, mon grand-père,
attendait là, dans la tombe, dans ce cimetière. Foudroyé par son cœur qui a
lâché dans les années 80. Toutes ces années de solitude pour Anna. Elle les a partagées
avec sa sœur Raymonde, Raymonde Amsellem, pour un
temps. Simon Amsellem, le mari de Raymonde, était l’un
des représentants de la communauté juive, à Toulouse. Nous avons longtemps
fréquenté son fils, Maurice, sa femme Chantal, leurs enfants Isabelle et Simon,
sa fille Paulette, sa petite-fille Valérie Chétrit. J’étais
jeune à l’époque. Je ne revois de la mort de mon grand-père que quelques images
éparses, furtives dans ma mémoire. L’entrée de l’appartement dans la résidence,
en face de la boucherie, à l’angle du faubourg Bonnefoy, au 1 avenue de Lavaur,
au 1er étage. Le cercueil de Jules Judas Benguigui
était resté ouvert, nappé en partie de velours rouge-sang, incrusté de l’étoile
de David. Son visage était froid, parfaitement détendu, presque souriant. La
mort est d’essence cruelle. 1905-1983. Jules Judas Benguigui,
interprète judiciaire à Frenda, a connu la seconde guerre mondiale, puis la
guerre d’Algérie, la déroute, et en suivant l’exil, à Toulouse. En souvenir, la
plaque de la boucherie de Frenda franchira la Méditerranée dans le conteneur
affrété pour les quelques meubles rapportés. Elle reprendra vie. Jules et
Hubert l’installeront faubourg Bonnefoy, lorsqu’ils rouvriront la boucherie Benguigui, qui se fera connaître dans tout le quartier et
des grands restaurants de Toulouse, de par la réputation méritée des merguez
pur bœuf assaisonnées d’épices dont seuls les Benguigui
Jules et Hubert détenaient le secret. La viande était sanguine.
J’écrivais en 2006 : « Quatre générations de bouchers avant que
mon père ne devienne le vétérinaire. Sa famille en fût impressionnée. […] Pour
ce qui concerne la boucherie, de tout Toulouse, des restaurateurs avisés
venaient chez Pépé chercher des merguez pur bœuf, faites de bonne chair, hachées
menu, et surtout épicées avec tout un mélange que personne n’a cru bon de noter
quelque part. Du piment, du poivre, du sel, du safran et
plein d’autres parfums qui ont remonté les siècles. Je plongeais mes
mains dans la mixture avant de l’enfourner dans une espèce d’immense seringue,
où Pépé plaçait, en lieu et place de l’aiguille, les boyaux de mouton tout
juste lavés à l’eau froide. Je savourais l’instant où Pépé me lançait :
« allez, vas-y fiston, tourne ! ». Et j’entournai
alors la manivelle, comme un bon apprenti et une première merguez sortait par
l’embout de la grosse seringue. J’adore les merguez pur bœuf fabriquées dans
cette tradition ».
La recette vient de Frenda. Qui la détient ? Serait-elle un bain d’épices
berbères, composé par les fils de Guigui, puis
transmis de génération en génération ?
2
J’ai embrassé la terre en arrivant à Tel Aviv,
à même le sol, eu égard à mes ancêtres, les fils de Guigui,
lointains. Vivaient-ils en terre d’Israël, de Palestine, ou bien étaient-ils déjà
berbères en Algérie ?
J’ai survolé la Grande Bleue, splendide, direction les côtes de la
Palestine, là où mille ans plus tôt, une tribu berbère, du nom de igig, au sens de
pieu – l’outil – vivait, bien avant la migration vers l’Algérie, pour une large
part de la tribu. Etait-ce bien ce sens ? Mon père me dit plutôt notre nom
relié à la figue du figuier. De igig à Guig, puis Guigui, puis Ben Guigui, fils de Guigui, Benguigui. Toute une saga
de Guigui, je m’emballe. J’associe les Guig, les Guigui, les Guiguy, les Gigue, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie. L’origine
de mon nom est-elle hébraïque ? La valeur de lettres qui le composent est le
26, le chiffre Divin, le tétragramme. Et après ? La valeur des syllabes
renvoie au 13.
- Aux 13 principes de la
foi ?
C’est ce que j’ai lu, entendu, de Maïmonide, à titre principal médecin, théologien
talmudiste, philosophe espagnol. Le sage vivait à Cordoue dans
l’Espagne musulmane, puis s’est exilé, direction le Maroc, Fès, la terre
sainte, jusqu’à l’Egypte enfin. 1135-1204.
Et avant, à l’origine ? Quelle origine ? D’où venons-nous,
de la terre, du ciel, de l’univers ? Treize milliards d’années en arrière,
était-ce bien le Big Bang ? Certains doutent,
avec sérieux. Qui aurait pu voir ça ? Et avant ? Serait-ce le vide,
le rien ?
Je n’arrive pas à y croire. J’ai parcouru la Bible, la Torah, le
Talmud, survolé le Coran, lu des livres, des passages d’encyclopédies, des articles,
des romans, des essais, l’histoire des religions. J’ai visionné des films.
J’ai embrassé la terre d’Israël et de Palestine, en arrivant, toute de
blanc vêtue. Serait-ce la lumière, les reflets du soleil ? Serait-ce la terre
de mes ancêtres les plus lointains connus ? Combien de fois ai-je entendu
et en entête « écoute Israël »,
à la synagogue dans mon enfance, à Toulouse pour le grand pardon, Yom Kippour ?
Que de lectures parcourues, d’écoute ! Je suis parti vers l’inconnu, me
suis laissé porter. A quand la paix, en particulier en cette région proche de
l’Orient de la Méditerranée ?
Le drame du présent reste incertain. Pourquoi donc tout un chacun, j’exagère
en méditerranéen, confond-t-il sionisme et judéité ?
L’Histoire sait être terrible.
Les Juifs d’Europe, du monde, ne sont pas arrivés, revenus sur leur « terre promise », juste après la Shoah,
sur une terre vierge. Des juifs, des musulmans, des chrétiens vivaient là, dans
les fermes où étaient élevés des moutons, des porcs, à la campagne. Et
après ? De Frenda, certains Benguigui ont-ils
immigré en Israël dans les années 50 ? Je me pose la question.
J’ai embrassé la terre en arrivant, à même le sol, eu égard à mes
aïeux qui selon moi auraient pu vivre en terre d’Israël, eu égard à l’un des
berceaux de l’humanité. J’ai embrassé la terre de Palestine et celle d’Israël.
Quand donc enfin la raison l’emportera-t-elle ? Quand donc tous les pays
du monde reconnaitront-ils Israël dans leur chair ? Bien sûr que les palestiniens
doivent au plus vite aujourd’hui disposer d’une patrie, reconnue, entendue.
Deux patries libres, laïques, démocratiques. Combien d’intelligences israéliennes,
palestiniennes, sont-elles prêtes à dialoguer, co-construire,
co-écrire, co-proclamer de
pair cette reconnaissance ? Je me plais à rêver.
Les Benguigui viendraient de là – je le
crois- de l’an 1000 avant Jésus-Christ à aujourd’hui. Trois mille ans ont passé.
Les Benguigui ont choisi la France en 1954.
Je les ai connus porter en eux la fierté d’être français, la devise « liberté – égalité – fraternité » inscrite sur les 36 000 frontons des
communes de France.
J’atterris à Tel Aviv. Je prends la route
pour Jérusalem.
Quel accueil ! Les mets sont extraordinaires. De la purée de pois-chiches,
de la salade cuite, des falafels, les boulettes de viande de bœuf frites
entourées de semoule, des cigares. Les gâteaux reviennent dans tant de scènes,
de moments de vie. Je sens un goût sucré d’anis, de fruits confits. L’anisette
a aussi franchi la grande Bleue jusqu’ici. J’aime les graines de lupin, en
accompagnement.
Les juifs vivent entre-eux pour l’essentiel,
en Israël, comme jadis en Algérie, ou presque, comme en France pour beaucoup. Aucun
peuple ne peut avoir d’existence sans terre. Sans cet ancrage-là, pas
d’Histoire, de présent, de devenir. Les musulmans vivent entre-eux
pour l’essentiel, en Algérie. Vivront-ils entre-eux en
Palestine ? Vraisemblablement. Les raisons diffèrent pour une identique
réalité. Aux 21e siècle, 22e, 23e
siècles en France, de jeunes juifs et musulmans se côtoieront-ils, s’écouteront-ils,
se parleront-ils, jusqu’à pour certains s’embrasser, en tomber amoureux, se marier ?
Le communautarisme a la peau dure. Quand des mariages, des enfants éduqués
avec deux cultures, trois cultures ?
- De quelle religion ?
J’ai choisi de ne pas imposer une religion à mes enfants. Et pourtant,
dans mon enfance, combien d’agréables moments dans une église pour une messe de
minuit partagée avec Hélène ma grand-mère maternelle, avec mon père revêtu
d’une kippa dans une synagogue pour le grand pardon ! Romain Gary
nous-aurait-il trompés en écrivant « si
vous voulez perdre votre temps, lisez la Bible » ? Rien n’est
moins sûr. Ne devrions-nous pas perdre notre temps justement, pour lire, douter,
se questionner, pour une lecture spirituelle, de surcroit passagère ?
Je suis baptisé catholique. La guerre de 39-45 a laissé des traces
indélébiles. Les tanks des nazis étaient dans le jardin de mes grands-parents
maternels lotois, à Bretenoux. Ma mère est l’une des branches des Mamoul, du nom de son père, de prénom Lucien. C’est une
toute autre histoire. Je l’écrirai, un jour, à partir des notes que j’assemble
depuis plusieurs années. Je reviens à la grande guerre. Je comprends ma mère.
Mon prénom sera catholique, au cas-où. Je ne serai pas circoncis. Hors de
question de recommencer à marquer physiquement des êtres. Une seule fois, cela suffira
pour la vie entière. Mes prénoms sont catholiques, Jean et Luc en apôtres du
nouveau testament et mon nom est juif. J’aime cette mixité-là et oh combien
j’en remercie mes parents. J’ai suivi des cours de catéchisme, participé à des
sorties communautaires, des lectures le soir du nouveau testament. J’ai toutefois
et très vite commencé à me questionner. J’ai vécu ma première communion, pas
persuadé. Je me sens aujourd’hui et depuis bien des années plus juif que
chrétien, pour l’histoire, et si à l’opposé des dogmes, pour les principes, les
valeurs fondamentales. Serait-ce inscrit dans mes veines, dans mes gènes ?
J’ai fondu à la lecture du dictionnaire amoureux du judaïsme de Jacques Attali
tant je m’y suis retrouvé. J’y ai consacré une nouvelle « Saraï, ma Princesse ». Je ne
crois pas que le Messie soit arrivé parmi nous, ni qu’il adviendra un jour ou
l’autre. Le Messie, c’est en chacun de nous qu’il s’exprime, s’il s’exprime
vraiment.
Je m’interroge. A qui appartenons-nous ? J’appartiens à ma femme,
Sabine, à mes parents, Maurice et
Michèle Benguigui, à mes enfants Mathis Simon et Pia
Sara, tous-deux munis d’un deuxième prénom hébraïque par moi-même, et à un
autre niveau à tous mes amis chers. J’appartiens à une ou plusieurs terres, en
France, en Algérie, en Israël, en Espagne, et ailleurs, là où je me sens chez
moi. J’appartiens à un autre niveau encore à telle ou à telle religion, ou à pas
de religion, ou à la non-religion. J’ai opté pour l’inconnu, avec ma spiritualité
et les questions fondamentales qui vont avec. Ma certitude est partagée avec ma
sœur jumelle, de n’être pas là par hasard, d’être reliés à quelque chose. Le
même quelque chose dont m’entretiennent entre autres mes amis Kamel, Cécil, Marie-Pierre et feu Francis, mon grand ami prêtre. Sans
prétention aucune, nous affirmons :
-
Nous, on sait.
Qui sait quoi ? Qui est-on ? Et avant, le big-bang est-il
véridique ? Et après ? Notre âme nous survivrait-elle, nous guiderait-t-elle ?
Moïse aurait-il entendu IHVH dans le désert du Sinaï, au sommet du
mont Horeb ? IHVH écrit ainsi par André Chouraki,
ou YHVH, flexion verbale de HYN, au sens d’être, de devenir, d’arriver. Les
voyelles ne se prononcent pas, en hébreu. Le chrétien prononce Yavhé, Adonaï, – le Sauveur, Elohim, - la puissance.
Combien de fois ai-je entendu, inventé : écoute Israël ?
L’univers ne s’est évidemment pas, pas tout seul constitué, créé, en six
jours. Je ne suis pas candide.
IHVH, serait-ce l’éternité ? La source de notre moralité, de
notre éthique ?
J’ai ressenti la terre, en Canaan, en arrivant. Dans mon sang, dans
mon être. Un sentiment d’unité. Serions-nous chacune et chacun destinés à
quelque chose ?
Je cultive un profond respect pour les religions, au-delà des dogmes
de tous bords. Qui s’interroge, communie, échange avec l’autre sur ces
questions-là, spirituelles par essence ? Combien m’en suis-je entretenu
avec des prêtres, des juifs, des chrétiens, des musulmans, des sans religion, avec
mes amis, Marc, Jean-Philippe, avec ma femme, mes enfants, mon père, avec
d’autres ? Que dire de ce sentiment d’unité, questionné lorsque je me
questionne sur mon alliance intime avec IHVH ? Je ne pratique aucune
religion. Je m’y intéresse en homme de foi épris d’Histoire, au rebours de
notre finitude. Raison et foi me complètent. Je garde mon libre-arbitre. Je
remercie le ciel d’une éducation bâtie avec ce libre-arbitre-là, entre les églises
où je continue à aller me recueillir, dont la cathédrale Saint-André, à
Bordeaux où je vis en ces jours et la synagogue de cette même ville et celles de
Venise, de Séville, de Paris, de Toulouse, ou d’ailleurs, là où je ressens ce
quelque chose qui me dépasse, que je laisse libre de me montrer la voie.
Le Rabbi Moshé ben Maimon, Rambam pour les juifs, Maïmonide pour les chrétiens, a
rassemblé au XIIIe siècle, 13 principes, les 13 principes de la foi.
Le premier, le Créateur, je l’admets. Comment savoir, sentir ?
Le deuxième, c’est l’unicité, l’unité. Je ressens IHVH, je prie et
j’entre en relation avec un être
non-corps, libre de toutes les propriétés de la matière. Je n’ai pas à m’en
expliquer.
Le troisième nous obligerait-il à prier pour seul le Créateur.
Pourquoi donc ? Je m’éloigne.
Les suivants, ce sont des prophéties, des vérités. Je ne crois pas aux
vérités, j’ai opté depuis bien des lustres pour des représentations.
Moïse n’aurait-il pas
existé ? IHVH répondrait :
-
Bien sûr que si. Je lui ai donné la Torah.
-
Non, la Torah est cousue de plusieurs textes, rétorquerais-je. Je ne
suis pas candide.
Je ne crois pas au 10e principe. Comment le créateur
saurait-il tout de nos actes, de nos pensées ? Je me méfie des
commandements, épris de liberté.
Liberté, j’écris ton nom.
Où va l’âme, notre part spirituelle ? Je ne saurais être
incinéré. Cela me fait froid dans le dos.
La famille Benguigui et ses affiliations se
sont distendues, avec le temps. Sont apparues des disputes, des histoires de
famille, des incompréhensions. Des éloignements ont vu le jour. Nous n’avons quasiment
plus d’occasions d’organiser une fête de famille élargie aux amis proches, plus
de Bar Mitzva, de Bat Mitzva.
Notre exil géographique s’est poursuivi dans la France-même : Revel,
Toulouse, Bordeaux, Paris, La Rochelle, Auzielle, Osmoy, Montpellier, Nîmes, Bretenoux, aujourd’hui avec ma
femme, Tarbes, Castets-en-Dorthe, Villenave
d’Ornon, Niort. J’imagine une photographie de
famille, à la façon d’un autre siècle, jaunie par les âges, endeuillée par les
disparitions.
J’ai rejoint sur Facebook le groupe des Benguigui. Nous sommes quelques-uns. Un homonyme, Roger Benguigui, me dit que tous les fils de Guigui
tirent leur origine de la même lignée. Je ne le crois pas. La photographie
serait impossible à réaliser, aujourd’hui, au temps où j’écris ces lignes. Une
partie de la lignée s’est perdue en route. Qui en prendrait l’initiative ?
Pour mon père, le centre du monde restera Frenda, le centre de son monde-à-lui.
Mon centre, c’est la France, avec toutes les valeurs qui vont avec, en cette
terre d’Europe. Je me sens pétri d’universel, et c’est tant mieux. Je me suis
moi-même enraciné. Un carré de jardin, de terre, au centre de Bordeaux. Un
olivier, du jasmin, un laurier-rose centenaire, des yukas,
quelques bambous, une fontaine, des azuleros et sur
les murs, du rouge pourpre, du bleu, de l’ocre-jaune, du jaune-d’Orient,
du vert. Je me suis fabriqué un coin de Méditerranée. Là encore j’exagère. Sans
la grande Bleue, pas de Méditerranée, pas d’iode, pas d’odeur, de brise, de
chaleur, de cigales.
De la plage sur les calanques, près de Marseille, je vais et viens de
temps à autre et je regarde la mer. D’Oran, je scrute l’horizon de la côte,
accoudé à la balustrade plantée de palmiers. Et j’atterris à Tel Aviv, direction Jérusalem, en mon âme. Je m’appuie sur le
mur, en arrivant, le front contre les
restes du temple de Salomon. C’est là qu’avec ma femme nous avons partagé le
vœu de nous marier, pour la vie. Je vis depuis avec une nouvelle affiliation,
danse sur une musique ashkénaze, arrimée à la Pologne.
Ce serait une toute autre histoire, à écrire. Que du bonheur !
Nous rejoignons la grande Bleue, mari et femme, marchons et avançons. Le
coucher de soleil nous éclaire de sa volupté.
Franchirai-je un jour ou l’autre le pas jusqu’à Frenda ? Ma sœur ainée
y a séjourné, revenue du Cameroun, il y a plus de 20 ans. Vous parlez d’un
détour ! A coup sûr mes amis dont Kamel m’y accompagneraient. Quelle en
serait la signifiance sans mon père ? Hors de question pour lui d’y
remettre les pieds. Trop de mal.
Je cultive mes racines plurielles, par essence. Du côté de ma mère,
c’est la France profonde, le Lot. Je suis français, de naissance, de cette
région du monde pétrie de valeurs judéo-chrétiennes. Je me plais à chercher
l’origine de Mamoul : un village, une rivière,
un nom du Lot. Mes parents se sont mariés à Bretenoux. Je ressens ici la terre
du Lot, dans mes veines, tout comme à Oran ou à Jérusalem. Pas pour les mêmes
raisons. J’y sens mon sang couler. Ce serait une toute autre histoire,
l’écrirai-je ? A quelles terres appartenons-nous ? Au monde,
assurément. Je rêve de voyager dans l’espace, pour distancier ma terre, si
relative dans l’espace.
Que le bleu profond, intense, magistral, mémoriel, de la Méditerranée,
nous apaise. Que le blanc de la terre de Palestine et d’Israël nous
éclaire en paix. Le bleu pourrait être le symbole de notre hospitalité, de notre
foi, en soi, en l’autre.
Les fils de Guigui sauront-ils se
reconnaitre dans le futur, parmi quinze milliards d’êtres humains ? A
terme, se sentiront-ils moins seuls ?
-
Dites IHVH, d’où venons-nous, où allons-nous ? Vous nous éclairez ?
A Bordeaux, le 28 mai 2011.