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Fils et filles de Whéa

 

1.

Je m’appelle Aram.

         Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa. Qui choisit sa naissance, sa ressemblance, sa descendance ?

         Je remercie le ciel, en toute humilité, d’être cet élu-là. Nous sommes quelques-uns et quelques-unes, en ce monde, des rescapés de l’Arche. Tel n’est pas mon propos.

         Mes cheveux blanchissent comme tout un chacun, depuis belle lurette et ma peau se ride, infiniment moins que pour la plupart d’entre-nous. C’est dû à ma longévité.

         J’étais, je suis encore dans l’esprit un vieil ami de feus, Justine et Sam. Elle et lui aujourd’hui disparus, seraient âgés de plus de cent années. Le manque, c’est terrible, au présent, en suivant, lorsque le temps suspend le vol d’un être proche.

         Justine et Sam sont les parents de Paul, le personnage principal. Paul est leur fils unique.

         Nous nous vouons une amitié fidèle, vieille de toute une vie, celle de sa vie, une fidélité née avant même sa naissance. Aujourd’hui Paul est mon plus vieil ami, mon plus cher. Nous partageons tous les deux le goût pour des vêtements sombres, des vêtements amples.

         Sans vouloir paraître me grandir, je suis le narrateur, Paul me dit que je suis son « fils spirituel », moi « l’un de ses pères », ou quelque chose comme ça, bien sûr en ce sens-là. C’est une exacte vérité.

-         Tu sais, Paul, tout n’est que représentation. Concentre-toi sur l’essentiel : ton écriture, souviens-toi de Sam, ton père. Et ta musique, à un moindre degré.

-         Je sais, Aram.

-         L’agilité des doigts de ta mère Justine sur le piano, te souviens-tu ? Depuis quand ne t’es-tu pas rempli de la musique de Mozart ? Combien de ses sonates saurais-tu jouer à présent sans partition ?

-        

-         Il est temps désormais de te retirer de ta vie publique, dévoreuse de temps, d’accessoires. Souviens-toi Paul de cette lettre de Lou Andréas-Salomé à Freud, lorsqu’elle lui écrit : « le plus sûr moyen, en fait le seul, … non, cette œuvre d’art qu’est notre vie, nous n’en sommes pas l’auteur… cette énergie créatrice qui jaillit en nous de l’inconscient, … c’est une force qui s’élève, prend forme, pour devenir … essor ».

-         « Me libérer de l’action », combien de fois me l’as-tu dit, écrit. Hélène m’y invite aussi, tu le sais. Je suis si occupé pour la Fondation Joie de vivre. Et toutes ces listes qui ont envahi mon bureau me donnent le tournis.

-         Tes parents Justine et Sam te seraient d’un précieux conseil, en ce temps, et donc te conseilleraient de te distancier de l’action. D’autres que toi peuvent présider la Fondation. Tu peux rester au Conseil d’administration.

-         Cela, « pas tant que l’énergie me portera encore !  ».

Je relis ta dernière lettre avec délectation.

*

 

2.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapé parmi les rescapés de l’Arche d’Alliance.

         Au fil du temps, j’amasse. Mes tiroirs sont truffés de lettres manuscrites. Je les rassemble, les relie, certaines en ordre alphabétique, d’autres par dates, d’autres par sentiments. J’entretiens un capharnaüm de lettres toutes écrites à la main. Vous imaginez depuis 120 ans ?

         Plus d’un siècle de correspondances, d’écrits, de vies partagées, combien de vies interrompues, d’amitiés, de présences rompues ?

         Ces quarante dernières années, combien de mes amis m’ont quitté, s’en sont allés rejoindre leurs étoiles. Comment voulez-vous que le ciel ne soit pas rempli d’étoiles, d’un infini de vies passées ? Les étoiles brillent dans la nuit noire.

-         Hannah, ma femme, toi qui sait, me connait, quelle est donc cette idée de Paul, ce vœu de me demander de dire à l’écrit, de raconter, de parler de ses listes et plus largement des listes ininterrompues qui envahissent les vies des uns et des autres ?

-         Peut-être te demande-t-il de l’aider à s’en débarrasser. Peut-être est-il embarrassé.

-         Embrasse-moi ! Depuis combien d’années, Hannah, nous maintenons-nous hors du panneau des listes ? Certaines d’entre-elles rempliraient plusieurs vies, à elles toutes seules.

-         Aram, les listes ont envahi, continuent d’envahir le bureau de Paul, sa cuisine, griffonnées sur des post-it, jaune-pâle et pâle-mine, ou épinglées à des bouts de papiers volants. Juste son porte-documents s’en sort, sur son bureau, un présent de sa femme Hélène, pour ses cinquante ans. Te souviens-tu ? Nous y étions.

-         Bien sûr que je m’en souviens. Les listes ont envahi la vie de Paul. Combien de fois lui ai-je répété : « Change tout ! Finies tes listes définies. Arrivent tes escapades de temps : écrire, composer, jouer, prendre du temps pour ta femme, tes enfants, tes amis. Paul m’a écrit avec humour : « Comment vais-je alors savoir, me rappeler la gouttière à colmater avant qu’elle n’écoule une part de l’eau de pluie, au travers des tuiles trop pleines d’eau pour la laisser s’écouler comme il faut ? Et l’eau de la chasse, trois fois ne m’ont pas suffi à éviter l’écoulement. Le robinet y est passé, le bouton-poussoir, le flotteur à l’intérieur. Rien n’y a fait. Tu imagines le coût de l’eau qui fuit ? Moi qui me dis depuis la nuit des temps écologiste, protecteur de nature, partisan du développement durable et de l’écocitoyenneté ! ». Je lui ai répondu : « Pas d’inquiétude Paul ! Comme si le développement ne pouvait être autrement que durable, les citoyens sans écho ! ».

Il n’y a pas que les fuites d’eau de Paul, chez-nous aussi ça fuit. C’est le chauffe-eau solaire qui ne supporte plus les grosses chaleurs de juin. Je me demande si le climat n’a pas tendance à se dérégler.

Hannah a appelé le plombier. Elle a bien fait. Ma femme Hannah est de vingt ans plus jeune. Que voulez-vous ! Je craignais sans doute dans mon inconscient de la voir partir avant moi. Ce sera d’abord moi, je l’espère.

*

 

3.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapé parmi les rescapés de l’Arche d’Alliance. La liste des substances, pour vivre 120 ans, et au-delà bien sûr, est inscrite sur une tablette en pierre et déposée dans l’Arche depuis la nuit des temps.

Combien de jours d’anniversaire de Paul, un nombre incalculable, où je ne suis pas venu, rejoindre tous les siens. ? Que voulez-vous ! Cette année, je ne me suis pas contenté de bel et bien tenter, je me devais de réussir, pour les 70 ans de Paul, l’année de mes 120 années. Ce sera pile, le jour de son anniversaire. Je lui dévoilerai le passage. Pressent-il la voie ?

-         Aram, que te dit ton docteur ?

-         Je n’ai plus de docteur mais tout m’incite à continuer. Je ne présente pas de signe annonciateur de fatigue avancée. Certains des descendants de l’Arche vécurent et vivent durant 130, 140 années. Ma sœur Aurore passe sur sa 146e année. Que veux-tu ! Qui choisit sa naissance ?

-         Oui, je sais, et sa ressemblance, sa descendance. Tu te répètes Aram ! Quelle joie de te savoir bientôt là.

Les personnages ont pris place. Paul, le personnage principal avec lequel si souvent je dialogue. Justine et Sam, ses parents. Vous avez déjà lu et entendu ma femme Hannah, et la sienne Hélène. Je ne les présente plus.  Je sais qu’Hélène apprécie immensément les post-scriptum de Paul. Elle l’incite à davantage nous donner à voir son imaginaire.

-         Paul, l’imaginaire, ce n’est pas si courant !

J’apprécie fort aussi les post-scriptum de Paul, dans ses lettres, tel  « Dans la cuisine blanche noircie par la fumée de la cheminée en hauteur près de la cuisinière, la stridence du sifflement de la bouilloire s’échappe à perdre haleine, entourée de victuailles. »

-         Paul, je ne suis pas bien sûr de l’intérêt d’user d’une bouilloire fermée. Les « bouillures » successives déposent dans son fond des déchets microbiens. Quel est donc l’alchimiste qui fit bouillir ainsi des vagues d’eau en suivant pour in fine déceler une différence de mesure, de masse ?

-         Je crois qu’il s’agit de Lavoisier. Je ne suis pas bien sûr. Les impuretés de l’eau se sont amassées au fond du récipient. Tu as quelque chose, Aram, contre les bouilloires ?

-         Pas question de bouillir, de partir en fumée. Les impuretés ne se transformeront pas en vapeur d’eau, ou en vapeur tout court, jamais. Une lignée de descendants des fils et filles de Whéa en ont fait l’expérience durant 107 années.

-         Une bouilloire seule n’a pas dû suffire ! Qu’ont-ils donc fait des impuretés ?

-         L’histoire ne le dit pas.

-         L’eau n’a pas d’odeur, pas d’haleine.

Combien de bouilloires entières remplies d’impuretés, d’eau et d’énergie dépensées pour la science ?

Je ne suis pas bien sûr de l’existence du mot « stridence ». Une invention de Paul ?

Le sifflet de la bouilloire annonce l’eau incandescente, histoire de prévenir Paul, parfois trop occupé pour l’entendre.

-         Qui donc remplacera mes listes, Aram ? Qui sortira tous les meubles de notre maison une fois l’an, imbibera les parquets d’essence de térébenthine ?

-         Tu recommences ?

-         Et la poignée de la porte du bas qui ferme, mal en point, si tu savais à quel rang elle est et sur combien de listes épinglées elle figure !

-         Paul, simplifie-toi la vie.

-         Je commence à t’entendre. Les dessous des meubles pourraient se passer d’essence et la poignet du bas continuer à mal marcher…

Paul triche un peu pour ses listes. Des tâches sont recopiées plusieurs fois et sur plusieurs listes. C’est pour être encore plus sûr de ne pas les oublier. D’autres n’y figurent pas, sans être pourtant sûres d’être oubliées. Paul sait se mentir par omission. Paul sait aussi se faire remarquer d’Hélène, subrepticement. C’est en cherchant le téléphone de Simon qu’Hélène a prêté dernièrement attention à une liste particulière, la seule glissée dans le porte-documents. La liste en dépassait légèrement. Etait-ce volontaire de la part de Paul ? Hélène a ainsi lu la liste des convives pour l’anniversaire de son homme, leurs prénoms inscrits, attablés, bien avant le jour J. Entre les uns, les autres, des correspondances figuraient, de l’un vers l’autre, d’un autre vers l’un. Son homme Paul a bien dû s’amuser à imaginer ainsi les interactions possibles entres les uns et les autres, s’est alors dit Hélène. Des attirances, « de douces transes verbales », c’était écrit dans la marge.

La veille du jour J, la ligne de téléphone de Paul et d’Hélène est surchargée d’appels, son nouvel an oblige, c’est son anniversaire.

*


4.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapé parmi les rescapés de l’Arche d’Alliance. La liste des substances, pour vivre 120 ans, est inscrite en substance sur une tablette dans l’Arche, près de l’une de ses parois intérieures. Certaines de ces substances nous diraient-elles encore quelque chose aujourd’hui ? Qui les cultive encore ? Sont-elles inscrites dans le patrimoine génétique des descendants des fils et filles de Whéa ?

-         Qui connait cette liste ?

-         Nous seuls.

-         Combien d’ingrédients, de substances différentes ?

-         21.

Les feux des 70 bougies, disposées en étoile pour mon fils spirituel Paul, vont bientôt éclairer les yeux des convives autour de la table pour le dessert. A 120 ans, il m’arrive encore de me dire : il me tarde. Quelle soirée s’annonce !

-         Nous sommes le jour J. Tout est réglé. Nous serons là ce soir avec Hannah, vers 21 heures.

Paul va être entouré par les siens. Nous serons 21 convives, au total. Paul commence à comprendre. Il a anticipé le « comment les placer ». Les énergies des uns et des autres éviteront tout brouhaha. Paul n’aime pas la pagaille, moi non plus. Il tient cela de sa mère, Justine.

La table ovale, les chaises, les nappes et les serviettes blanches ont été louées, la vaisselle aussi. Hélène a pris les choses en main. Deux serveurs vont arriver, sans être à l’évidence dans le plan de la table. Hélène a demandé à son ami Tristan deux de ses employés muets comme des carpes, sachant être une tombe, dans le cas où ils entendraient ou verraient des choses qu’ils n’ont pas à entendre, à voir. Tristan a-t-il compris ? Il a choisi deux jeunes filles et leur a dit :

-         Vous ne verrez rien, vous n’entendrez rien. C’est un service un peu particulier, avec des gens un peu particuliers. Madame a bien insisté.

Encore trois heures avant que le service n’arrive.

Paul se lance dans les poires belle-Hélène.

-         Un peu de fantaisie fait du bien à mon âge.

-         C’est un clin d’œil à Hélène ton changement de dessert ?

-         Oui, et une affaire de goût.

-         J’ai préparé une surprise, pour ton dessert. Une surprise qui suppose que nous soyons 21.

-         Je pressens ta surprise.

-         Je sais.

Impossible de planter les bougies dans les poires belle-Hélène, d’y faire figurer une étoile. Heureusement que Paul et Hélène y ont songé. Hélène arrivera avec un gâteau capable d’accueillir les 70 bougies, l’étoile.

L’immense gâteau sera composé de fraises, de mûres, de framboises et autres fruits rouges de saison, sur une pâte feuilletée, accompagnés d’une crème fraîche et légère. Hélène y déposera les 70 bougies en étoile, selon le vœu de Paul.

Tout de même, 70 ans et 70 bougies, quelle idée saugrenue de se lancer dans 21 poires belle-Hélène un jour pareil !

Hélène a laissé faire. Pas question de refreiner son amour de mari dans ses élans culinaires. C’est son soir, avant tout, après-tout.

Paul remercie Hélène avec joie et délicatesse. Les poires belle-Hélène et les fruits rouges se partageront à merveille. Les amoureux des desserts seront servis.

Paul et les siens seront 21.

-         Impossible d’imaginer de retarder le souffle, Paul !

-         Je le sais. Je suis prêt.

*

 

5.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapé parmi les rescapés de l’Arche d’Alliance, qui contient en son sein la liste des 21 substances de la longévité.

Parlons à présent des autres invités. Tous joueront leur rôle, bien au-delà de souffler tous ensemble les bougies en étoile sur le gâteau lors du dessert. Des 21 convives, Lou Andréas-Salomé nous dirait « œuvres d’art », jaillira une énergie fondamentale, multipliée à la puissance n par les 21 énergies créatrices de nous tous, attablés autour de Paul.

Les convives sont tous des êtres singuliers. Commençons par les plus proches de Paul. Frida est sa grande fille, l’aînée. Elle viendra avec Luc, son mari. Paul les connait si bien. Il y aura Achille, son ami de quarante ans, son frère en quelque sorte. Plusieurs fois par semaine, ils se rencontrent, sans compter les nombreuses fois où Hélène se joint à eux, de la sorte. Tous trois habitent Bordeaux, près de la Cathédrale Saint André, en plein centre, tous sont donc proches de l’appartement de Paul et d’Hélène, dans le cœur de la ville. Frida, Luc et Achille ont aidé Paul et Hélène en amont à tout organiser. Ils ont listé les courses, les proportions pour 21 convives.

Mohammed et Anaïs se sont aussi proposés pour, avec Paul, aller chercher et charger tout ça.

Paul est tout en joie.  Encore deux heures. Tout se déroule comme prévu. Les préparatifs des poires belle-Hélène sont presque terminés.

Pour le plat principal, c’est bien avant que les préparatifs ont eu lieu. En hommage à sa mère Justine, avec Hélène, Paul a le mois dernier préparé l’osso buco, en plusieurs fois. A chaque fois, ils l’ont congelé. Les parts sont désormais rassemblées. La marmite est immense, posée sur les quatre feux de la cuisinière émaillée dans la cuisine blanche noircie par la fumée de la cheminée. Paul allume la cheminée de la cuisine, en hiver.

A feu doux, les saveurs des odeurs attisent les papilles.

Hélène est fine cuisinière, elle tient cela de sa mère, Marion. François, le père d’Hélène, en a bien profité, et Paul donc !  Je les ai peu connus, à dire vrai, une à deux fois l’an. Je garde le souvenir d’êtres sensibles. J’apprécie immensément Hélène, leur fille, la femme de mon fils spirituel Paul, vous l’avez compris.

L’osso buco mijote. Ainsi Justine est un peu là, en hommage, pour le plat principal. Sam, le père de Paul, rappelle les esprits, par ricochet.

Je me suis amusé à taquiner Paul, il y a quelques semaines, au téléphone.

-         J’aurais préféré une lotte à l’américaine, surtout en cette saison !

-         Oui, mais le vin rouge n’aurait pas convenu.

-         Paul, tu as fait le bon choix.

Pour les autres boissons et le gros des courses, Mohammed et Anaïs, les amis de Bordeaux, ont bien accompagné Paul. Pas pour le vin, car à Bordeaux, c’est Frida qui tient la cave, chez elle, au centre de Bordeaux. La cave de Frida garde la même température, en été comme en hiver. Frida, la première fille de Paul et d’Hélène, œnologue à Bordeaux, est renommée dans le monde du vin. Ses précieux conseils et sa vraie cave bordelaise tout en pierre ravivent les crus classés et les amis bordelais tout autant. Leur maison avec Luc est magnifiquement décorée. Certaines des couleurs, proches de la Méditerranée, ressemblent à celles que Paul et Hélène ont choisies pour chez eux. Paul et Hélène passent une ou deux fois par semaine chez Frida et Luc. Les frère et sœur d’Hélène, Jean et Salomé, entreposent aussi leur vin chez Frida. Moins proches de l’hyper-centre, ils l’emportent par caisse. Mohammed et Anaïs aussi. Frida trouve, goûte, puis commande les meilleures bouteilles. Il n’y a qu’Achille qui lui, les entrepose dans la cave dont il dispose. Ses vins ne font pas longtemps la pause chez Frida, juste le temps d’arriver puis de repartir aussitôt. Paul et Hélène ont opté quant à eux pour une armoire réfrigérée à 16 degrés Celsius et aérée comme il faut. Frida leur fait directement livrer le vin. Pour ce soir, Frida a insisté pour que ce soit elle qui s’occupe des vins. Avec le vin passé-pris chez elle, Paul, Mohammed et Anaïs ont rapporté  les autres boissons pour l’apéritif, le whisky, l’anisette, le porto, et des choses à grignoter, des tramousses, quelques cacahuètes, des olives de plusieurs sortes. Pour l’entrée, du saumon de chez le père Arthur, certifié venu du grand large, et des crevettes tout aussi certifiées, accompagnés de toasts à tartiner avec de la tapenade, de la crème fraîche aillée ou des piments grillés. De l’eau gazeuse accompagnera qui voudra la soirée et du Champagne grand cru jaillira pour le dessert, sept bouteilles. La soirée sera pétillante. Le pain de campagne ainsi que de bons fromages onctueux ont été commandés puis livrés en ce début d’après-midi. Le gâteau est arrivé aussi. Ça y est, c’est le capharnaüm dans la cuisine sur-occupée. Paul ne semble pas s’en préoccuper. Il file, agile, entre l’osso buco, la table où les 21 coupes des poires belle-Hélène sont installées, une autre où les toasts sont prêts à être servis.

Pour la table du repas, l’espace est dégagé. Paul et Hélène ont supprimé beaucoup de leurs cloisons dans leur appartement. Les enfants sont partis. Le salon est devenu immense, entouré d’une bibliothèque et de mille objets sur les rebords des étagères, placés devant les livres. Des photographies des enfants, des petits enfants remplissent un cadre près de la cheminée. Des tableaux ornent le mur vide. Paul et Hélène ont beaucoup hésité entre un immense appartement au cœur de Bordeaux ou une maison un peu plus excentrée. Ils ont choisi le cœur. Pour la cheminée, la question ne s’est pas posée. Impossible d’imaginer pour l’un et l’autre un salon où lire sans cheminée. Frida, Luc et leur fils Nathan ont fait une excellente affaire à quelques pâtés de maisons de chez-eux, une maison de ville, une échoppe bordelaise avec un carré de jardin à l’arrière et exposé plein sud. C’est Simon, de New-York, qui a été mis sur la piste d’une maison à vendre dans le quartier. Il possède quelques parts dans une agence immobilière qui a pignon sur rue dans plusieurs quartiers de Bordeaux, une entreprise familiale.

Les 21 convives vont se retrouver autour de Paul et d’Hélène dans le grand salon de leur appartement. Une immense table ovale a pris place en lieu et place des fauteuils et des canapés, tous refoulés vers la cheminée pour l’apéritif. La table occupe tout le reste de l’espace. La circulation est toutefois aisée tout autour de l’immense table. Les sculptures du milieu de la pièce ont migré vers les coins.

Frida et Luc seront parmi les tout premiers convives à arriver. L’horloge du salon indique 18 heures 30. Plus qu’une heure. Tout est enfin prêt. Paul va aller se changer. Que va-t-il revêtir. Une chemise en soie, colorée sur fond noir ? Pas assez solennel. Sa chemise sera à fine rayures, d’un ton sombre.

Frida arrive, encombrée. Luc la rejoindra. Paul ouvre la porte tout sourire.

-         J’arrive avec le champagne frais, dans ma glacière.

-         Tu vas bien, ma fille !

-         Je suis si heureuse d’être là et d’être la première… Tu vas pouvoir me raconter un peu, ce que vous mijotez avec Aram.

Que de confidences Paul et Frida se sont confiées, se confient. Leurs vies à Bordeaux facilitent grandement le rapprochement de Paul et de sa fille Frida. Il faut dire pour ses deux autres enfants qu’il chérit : l’une Chloé vit à Marseille et l’autre Tom à Paris. Ce n’est pas suffisant. Plusieurs fois Frida a perçu quelques conversations très discrètes et s’interroge. Pourquoi donc son père lui cache-t-il quelque chose ? Sa mère Hélène a détourné ses questions.

-         De quoi me parles-tu ?

Chloé vit à Marseille, là où ses grands-parents vivaient, Justine et Sam, là où son père est né. Chloé ne se doute de rien. Si ses grands-parents étaient encore là, ils l’auraient accompagnée.

Chloé, la fille cadette de Paul viendra avec Marc, son fils. Marc a déjà 20 ans. Il souhaite poursuivre ses études à Paris. Chloé en parlera aux parisiens, ce soir. « Une chambre aménagée sous les toits au cœur de la capitale », rien que ça ! Marc est un doux rêveur. Il a bien raison, à 20 ans. Il faut tenter. Sara serait prête à l’accueillir au début, le temps de trouver et de s’installer.

Hélène ne va pas tarder.

Paul regarde les 21 coupes, prêtes à recevoir sur la poire la glace à la vanille, deux ou trois raisins secs, un zeste d’eau de vie de poire, après être tout à fait prêtes à recevoir le coulis de chocolat noir, agrémentées en suivant de mini-grappes d’orange confite et quelques brisures d’amandes, grillées par-dessus le tout.

Frida entre dans la cuisine.

-         Tu es sûr de n’avoir point besoin d’aide ?

Si Hélène et Frida savaient ! Ce matin, les poires au sirop achetées à la hâte n’avaient aucun goût ! Qu’à cela ne tienne ! Paul est descendu chez Emile et en est revenu avec des poires mûres.

Les choses ont toutes avancé, il n’y a plus rien à faire hormis de jeter un coup d’œil dans la cuisine. Tout est presque terminé. La table a été dressée en tout début d’après-midi par Paul et Hélène en personne. Les assiettes sont en céramique blanche décorées sur les bords par des motifs colorés, telles des mosaïques. Les verres ballons sont majestueux. Le tissu des serviettes est aussi coloré en harmonie avec les assiettes. Le coton est épais. Pour l’argenterie, le service de Paul et d’Hélène a été complété par celui d’Achille. Le dépareillage ne se voit pas beaucoup. De petits bouquets de fleurs ornent la table. Paul et Frida se servent dans le salon une larme de whisky, pour fêter ça, l’ultime fin des préparatifs.

-         Bravo mon père ! Tous n’ont plus qu’à arriver.

Achille est en bas de l’immeuble. L’ami de quarante ans franchit le pas, rejoint de près par Luc qui arrive aussi.

Achille et Paul, c’est une longue histoire, une longue amitié, solide, fidèle.

Achille a été mis à contribution pour l’osso buco. Il sait choisir des morceaux de viande et des os à moelle de premier choix, comme aurait dit Justine.

La sauce se compose de carottes, de petits oignons, de raisins de Corinthe. Paul ne sait plus au juste les autres ingrédients. C’est Hélène qui a assemblé le tout, c’est à elle que Justine a livré sa recette. L’osso buco ravira les 21 convives.

Hélène arrive enfin avec sa sœur Salomé.

-         Hum ! Que tout cela sent bon !

Salomé a revêtu sa robe des grands soirs, une robe noire agrémentée d’une ceinture colorée en perles, aux couleurs de Séville.

-         Dieu que c’est magnifique, cette table ainsi décorée !

-         Je te l’avais dit, Salomé. Nous tenions avec Paul à honorer nos hôtes.

Hélène et Salomé en arrivant embrassent Paul, Frida, Luc, Achille, puis Hélène monte se changer. Paul lui lance à haute voix :

-         Ma femme, tu es déjà ravissante !

Paul n’en reviendra pas lorsqu’Hélène redescendra. Quarante ans de vie commune. La flamme de Paul pour sa femme ne s’est jamais tarie, ne se tarira pas.

Tom, leur dernier fils, a les traits de Paul, de son père, et un air de Marion, de feue la mère d’Hélène.

Marion et François, s’ils étaient encore là, auraient bien voyagé depuis Toulouse. C’est dans la ville rose que Paul les a connus, dans les débuts de sa vie partagée avec leur fille Hélène. Paul a mieux compris la douceur et l’attention d’Hélène, sa femme était très proche de sa mère, l’est encore.

L’enfance d’Hélène s’est nourrie de musique. Lou, la femme de Tom, est virtuose au piano. Elle n’est pas encore arrivée. Elle nous jouera en début de soirée la sonate dite facile de Wolfgang Amadeus Mozart, selon le souhait de Paul.

La sonate sera délicieuse à entendre.

-         Lou, ce sera magique de te voir jouer, de t’écouter.

*

 

6.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapés parmi les rescapés de l’Arche d’Alliance, qui contient en son sein la liste de la longévité.

-         Que d’autre contient l’Arche ?

-         Des centaines, voire des milliers de listes, pour ne pas oublier.

Hannah s’est démenée pour trouver un vol, au dernier moment.

-         Ça y est Paul, nous sommes partis, nous allons pouvoir vous rejoindre à Bordeaux.

-         Je n’étais pas inquiet. Frida, Tom et Chloé sont arrivés. Je préviens Hélène.

Les saveurs des odeurs de l’osso buco arrivent jusqu’au salon. Les toasts de saumon sont fin prêts. Les olives et les tramousses sont à disposition, versées dans des ramequins sur une table basse, près de la cheminée. Paul a déposé les crevettes dans des pots en couleurs.

Paul et Hélène sont sereins, enfin !

Tout est prêt. Le personnel de service peut faire son entrée.

Les deux jeunes filles se présentent ravissantes et discrètes. Les consignes sont échangées, dans le moindre détail.

Paul et Hélène observent leurs trois enfants. Frida, Chloé et Tom, tous trois en train de discuter. Frida, Luc et leur fils Nathan, Tom avec Lou et leur fille Isabelle, Chloé et son fils Marc.

Mes trois petits enfants sont là, se dit Hélène : Nathan, Marc, Isabelle. Que les enfants grandissent ! Il arrive à Paul de regretter de ne pas voir plus souvent ensemble ses petits-enfants. Vivement des trains à plus grande vitesse entre Bordeaux, Toulouse, Marseille, Paris, va encore pour Bordeaux-Paris, Bordeaux-Toulouse, et encore.

Isabelle profite de la porte laissée ouverte pour apparaitre en toute discrétion bras-dessus, bras-dessous, avec une toile de sa composition empaquetée. C’est la deuxième Isabelle de la soirée, Isabelle l’artiste peintre, d’abord amie intime d’Hélène, puis de Paul.

Paul aime la peinture d’Isabelle. Il la suit, depuis des années. Hélène est fière du goût de Paul.  Deux de ses toiles font déjà partie des murs.

-         Je peux déposer ça dans la chambre ?

-         Isabelle, tu nous mets l’eau à la bouche !

-         Pas ce soir, tu l’ouvriras seul, lorsque nous serons partis !

De Paris, Sara nous a prévenus de son possible retard. Sara devrait nous rejoindre pendant l’apéritif.

-         Je crois que c’est elle qui vient juste de rentrer, je reconnais sa voix, dit Hélène.

-         Déjà !

Sara fêtait hier ses 65 ans. Paul l’a appelée, en fin de matinée.

Sara, ce sont les quelques années parisiennes de Paul, lorsqu’il a rencontré Hélène, toulousaine, montée à Paris passer un examen pour un diplôme de fin d’études. Hélène ne s’est jamais arrêtée d’étudier depuis ces années-là. Paul non plus. Sara, l’amie parisienne, est l’une des seules amies de Paul à ne pas s’être étonnée de ma longévité. Ses études l’ont menée vers l’épistémologie des religions, bien avant qu’elles n’existent. Sara connait la liste de la longévité figurant 21 substances gravées à l’intérieur de l’Arche d’Alliance. Elle ne saurait toutefois faire le rapprochement. Qui a vu l’Arche, qui plus est les tablettes déposées à l’intérieur ?

Je m’interroge, car Sara ne fut pas pour le moins du monde, surprise, n’a pas émis l’ombre d’un doute lorsque Paul lui a dévoilé mon existence.

-         Tu connais un rescapé de l’Arche ?

Nous nous sommes alors vus plusieurs fois en la présence de Paul, puis seul à seul avec Hannah. Paul ne sait pas tout. Avait-elle découvert quelque chose ? Cela ne fait aucun doute, aujourd’hui.

Sara sera ma voisine, tout à l’heure.

Et Yvonne ! La voilà !

Personne n’oublie Yvonne, la résistante Yvonne, du haut elle-aussi de ses 70 printemps. Yvonne est sortie de sa campagne. Pour rien au monde, elle n’aurait raté ça, les 70 ans de son frère Paul, c’est comme cela qu’elle l’appelle, sans lien de parenté.

Yvonne vient avec une soupe de poids chiches au pistou de sa spécialité.

Quelques semaines en arrière, Paul et Yvonne se sont téléphonés.

-         Elle ira ma soupe, avant ton saumon, en première entrée ?

-         Pourquoi pas !

-         Tu verras, elle mettra tout le monde d’accord. Dis-moi Paul, tu crois qu’Aram s’est enfin décidé à nous la dévoiler la liste de la longévité ?

-         Que dis-tu Yvonne ? S’il y songe, Aram ne m’en a point entretenu.

Yvonne est l’une des rares intimes avec lesquels Paul s’entretient de ces choses-là, avec Achille, Sara.

Yvonne a quelque peu alcoolisé la soupe, une coutume de son Périton natal. Ses voisins Francis et Patricia, descendant à Bordeaux, se sont proposés pour déposer la marmite de soupe directement ici ce matin. Comment les remercier, la réchauffer ? Paul a été précautionneux. L’osso buco avait et a encore grand besoin des quatre feux de la cuisinière émaillée. La soupe d’Yvonne a trôné et trône sur son réchaud à gaz, installé sans hâte. Les poids chiches dégagent bien d’autre chose que du pistou.

-         Dis, Yvonne, tu n’y aurais pas glissé quelques abricots dans ta soupe, et non pas un mais plusieurs alcools ?

Paul aime l’élan d’Yvonne, sa fougue, sa franchise. Son rire met du piment dans les conversations. Yvonne a rencontré aux quatre coins du monde plusieurs descendants de la lignée des fils et filles de Whéa, présentés comme tels. Elle n’en a rien conclu, les a observés, en a photographiés.

Yvonne s’est retirée dans son Périton natal, près des siens qui restent. Combien de tours du monde as-tu entrepris Yvonne ? Femme du monde, tu l’as photographié le monde.

-         De quand date notre amitié, Paul ?

-         De longtemps, nous avions 20 ans, toi un Leïca autour du cou, l’œil derrière.

Paul et Hélène, eux, n’ont pas quitté Bordeaux, lui venu de Marseille et elle de Toulouse. Leurs voyages les ont menés à New-York où vit Simon, l’ami de toujours qui vit un autre monde, dans la haute finance, l’Egypte, la Syrie, Israël, la Chine, les Amériques, l’Espagne, l’Italie et Paris, toujours. Tom leur fils y dispose d’un grand appartement, aussi déniché par Simon. Paul apprécie la brillance d’esprit de Lou, la femme de son fils. Elle et lui se sont bien trouvés. Paul en tire quelque fierté, sans prétention. Il est vrai qu’avec Lou, il a partagé quelques moments heureux sur le piano. A Paris, Lou joue sur un quart de queue. Paul aussi.  Le piano a été repoussé pour ce soir dans un coin, à l’étroit.

Isabelle est la petite fille de Paul, fille de Tom et de Lou. Isabelle apprécie le théâtre, elle en joue. Cela tombe bien. Paul, Hélène, Tom, Lou et Isabelle vont au théâtre lorsque les bordelais montent à Paris, deux à trois fois l’an et depuis des années. Après ses années de conservatoire, Isabelle fait aujourd’hui partie de la compagnie de la Lune. Leurs spectacles tournent à Paris, en province. Paul et Hélène se sont déjà rendus deux fois au festival d’Avignon, pour voir jouer Isabelle. Elle prépare une pièce de Jefun. Paul adore son écriture décapante.

Tom m’a dit qu’Isabelle et Sara se fréquentaient quelques fois dans l’année. Sara, elle-aussi vit à Paris, enfin, elle ne vit pas souvent dans son pied-à-terre. Sara voyage pour son travail. Peu d’archéologues vivent dans la capitale.

*

 

7.

Je m’appelle Aram.

Je suis âgé de presque 120 ans, de la génération des fils et filles de Whéa, rescapé de l’Arche d’Alliance, dépositaire de la liste de la longévité. En retrouverons-nous en ce monde toutes les substances ?

De quelles substances me parlez-vous ? Il ne s’agit point d’un met. Rien à avaler ne figure sur la liste de la longévité !

-         Aram ! S’agirait-il de 21 présences ?

-         Ne sois pas si impatient Paul !

-         C’est de souffle cumulé qu’il s’agit, pour porter les énergies créatrices, les inviter à se cumuler.

Nous sommes aux environs de 21 heures. Les derniers convives arrivent. L’apéritif est déjà bien avancé.

Paul et Hélène ont  respecté le tour de table : qui à côté de qui. C’est elle qui a confectionné les petits chevalets où chacune et chacun rejoindra son couvert à la vue de son prénom. Les deux Isabelle ne se tromperont pas, la fille de Tom sera avec Marc et Nathan, Isabelle, l’artiste, à côté de Hannah et d’Yvonne. Paris est loin du Périton, à vol d’oiseau.

Le tour de table est déroulé.

Hélène est face à Paul, Achille face à moi, ce serait aux quatre coins si ovale n’était la table. Ainsi Paul admirera-t-il Hélène droit dans les yeux. Les frère et sœur d’Hélène prennent place de part et d’autre d’elle. Jean et Salomé l’entourent, Frida et Chloé entourent Paul en face. A sa gauche, Achille. Droit devant et en face, je suis entouré d’un côté de Lou, de Tom, et de l’autre des enfants. Mohammed et Anaïs sont plus loin. Les enfants ! Quand cesserons-nous de les appeler ainsi. Isabelle, Marc et Nathan ne sont plus des enfants.

La sonnette retentit. Nous sommes derrière la porte, hilares, avec Hannah !

-         Nous voilà !

-         Bienvenue, mon ami, mon âme-amie, entrez-donc, nous passions à table. Prenez le temps,  tout peut attendre un peu. Votre voyage s’est bien passé ?

-         Parfaitement !

Tous les convives ne nous connaissent pas, de visu. Un court silence envahit le salon, subitement, lorsque je m’avance vers Paul pour l’embrasser. La longévité, c’est beau à voir. Ma physionomie étonne, dégage une sagesse, venue d’un autre temps.

Hannah est ravissante, revêtue d’une robe colorée, des perles rouge en boucles d’oreilles.

-         Nous disions donc, que c’est en face d’Achille, que vous prendrez place. Sara, bien sûr, sera à côté de toi, Aram.

-         Bonjour Docteur !

-         Je vous en prie. Appelez-moi Aram. Enchanté de vous savoir ici Sara.

Simon, le new-yorkais, est accoudé à Luc. Je salue chacun. Je sais que les deux hommes correspondent, par courriels. Paul m’en a parlé. Luc est dans la micro-finance, cela rapproche. J’embrasse Hélène, Lou et Tom, Frida, m’arrête devant Yvonne.

-         Enfin vous !

-         Que voulez-vous !

-         Enchanté Yvonne, depuis le temps que Paul me parle de vous ! Vos photographies ont été publiées dans bien des journaux, avides de réalités.

Je rejoins ma place. Isabelle l’artiste est placée près de moi, puis Yvonne.

Tout le monde est là. Paul est entouré par les siens. La soupe du Périton peut être servie.

Paul fait signe aux deux jeunes femmes chargées du service de remplir les soupières.

-         Chers amis, mes chers. Quel bonheur d’être avec vous tous, ici. Certains sont venus de loin n’est-ce pas Simon, de New-York ? Chère Yvonne, de ta campagne dans le Périton ? Bien sûr Chloé et Marc, de Marseille, mon grand Tom, Lou mon Ange et toi Sara, de Paris, et enfin vous qui arrivez, Aram et Hannah, de Séville ! Quel bonheur pour nous les bordelais ! Vous connaissez Mohammed et Anaïs, Isabelle, notre amie peintre bordelaise, je ne présente plus Achille ! C’est Yvonne qui a préparé la soupe, en signe de bienvenue. Si vous le voulez bien, je demanderai à chacun de se présenter, succinctement, en commençant par Sara. Ainsi, c’est Aram qui conclura. Aram, mon père spirituel, mon vieil ami de 70 ans, déjà là près des miens bien avant ma naissance. Je vous salue à nouveau, Aram, et toi, Hannah. Je vous souhaite à tous un excellent appétit.

La soupe est servie chaude, bouillante, comme il faut. D’elle se dégage une vapeur d’alcool, Yvonne s’est laissée un peu aller sur les proportions d’eau de vie. Serait-ce pour délier les langues, plus promptement ?

Paul lance le tour.

-         A toi donc Sara !

Le silence est de mise

-         Cher Paul, ma chère Hélène, disons en quelques mots que je réside à Paris, dans notre belle capitale. Mes origines familiales, elles, se situent de l’autre côté de la Méditerranée. J’ai connu Paul lorsque nous étions étudiants, et depuis, nous ne nous sommes plus quittés. N’est-ce pas Hélène ? Quelle joie, d’être ici, ce soir, parmi vous ! J’ai aussi la joie depuis de nombreuses années de connaître Aram. Disons que nous avons ensemble, beaucoup travaillé. Mes domaines de prédilection embrassent l’archéologie et les premiers écrits gravés dans la pierre.

La soupe s’apprécie.

-         Moi, c’est Simon. Je connais Paul, depuis… bientôt cinquante ans, Paul ! Je suis heureux pour toi et pour nous que ta femme aime les voyages aériens, comme toi. J’ai ainsi l’occasion de vous accueillir deux ou trois fois l’an dans ma capitale à moi, New-York. Mon occupation principale, c’est disons, la finance. J’investis de plus en plus dans l’art, dans diverses formes. Certains ont des talents d’artistes autour de cette table. Isabelle, bien sûr, pour la peinture. Lou et vous, l’autre Isabelle ce soir, pour la musique. Yvonne pour la photographie. Ce n’est pas toi, Paul, qui me disait récemment qu’Anaïs sculptait quelques pièces, ici ou là ? Si vous saviez mon plaisir d’être là ! Sans parler de toi Paul. Tous ces romans, ces nouvelles, partagées qu’avec tes intimes.

-         Comment ne pas connaître et apprécier Paul sachant que je suis depuis vingt ans l’époux de sa fille Frida, de sa grande fille Frida. C’est un grand honneur, croyez-moi, d’être son mari, Luc. Nous nous côtoyons souvent, avec Paul, avec Hélène, bien sûr. Je ne me suis pas encore lancé dans quelque art que ce soit. J’apprécie la musique, et je sais que Lou va nous jouer quelque chose après la soupe. J’ai en commun avec Simon d’être spécialisé dans la micro-finance, pas pour la même raison. J’œuvre dans les microcrédits pour des particuliers, participe modestement au co-développement.

-         C’est moi, Frida, l’épouse, d’abord la fille, permets-moi mon chéri, la grande fille de Paul. J’ai la joie de résider à Bordeaux, à quelques pas d’ici. Merci Simon. Je connais beaucoup d’entres-vous, ici. Nathan est notre fils, regardez-le à côté d’Achille. Il se présentera. Achille est presque notre frère, pour nous les bordelais, tant il est proche de Paul. Et je suis œnologue.

Paul parlera plus tard.

-         A toi, Chloé !

-         Yvonne, ta soupe est délicieuse et je le dis avec l’accent de Marseille parce que je sais que tu l’aimes, mon accent, et nous, à Marseille, le Périton, on connait pas. C’est plus haut que Paris ? Je suis Chloé, la deuxième fille de Paul, la petite. Nous habitons avec Marc, mon fils, la maison de feus, nos grands-parents, Justine et Sam, à Marseille, leur première maison, là où Paul est né. Je suis vous le voyez, venue avec Marc, mon grand fils. Marc qui aujourd’hui, veut monter à Paris, poursuivre ses études. Il cherche une chambre, avis aux amateurs ! Je plaisante. Merci Sara de t’en être occupée. Une chambre sous les toits à proximité du Grand Louvre. Nous ne pouvions espérer mieux. Comme Frida, un peu moins, je connais beaucoup des nôtres, ici.

-         Marc. Fils de Chloé. Paul est donc mon grand-père. Et je parle aussi avec l’accent. Je l’aime. Je suis étudiant en archéologie. J’ai 20 ans et je suis très heureux d’être là, surtout placé à côté d’Isabelle, ma cousine, car Marseille-Paris, c’est loin pour ma mère ! N’est-ce pas, Sara, tu pourrais l’expliquer à ma mère, toi, que Paris n’est pas si loin !

-         Isabelle, parisienne, et fière de l’être. Marc a commencé à me présenter. Je suis la fille de Tom et de Lou, sa cousine ainsi que celle de Nathan.  Paul est notre grand-père, Hélène, notre grand-mère. J’ai 25 ans, termine le conservatoire et j’adore accompagner maman à la clarinette quand elle joue du piano. Alors j’ai apporté ma clarinette, d’abord pour toi, Paul.

-         Moi, c’est Nathan. Ma mère Frida m’a présenté. Je suis le plus jeune des petits-enfants, de cette assemblée. 17 ans. Paul est mon grand-père, Isabelle vous a dit. Il sait que j’aime m’installer dans son bureau, entouré d’objets qu’il a rapportés de ses voyages. Dans cet appartement, les objets sont partout. Je ne sais pas encore ce que je vais entreprendre.

-         Tu es l’un des rares autorisés, cher Nathan, à siéger dans mon bureau, sourit Paul.

Il se tourne vers Achille qui enchaîne.

-         Dis-moi, vieux frère, depuis combien de temps ?

-         Depuis presque toujours, Achille, tu as toujours été là.

-         Je m’appelle Achille et je vous connais tous, autour de cette table. Aram et Hannah, Simon, Sara, les Isabelle. Lorsque Paul m’a informé de sa volonté de tous nous réunir pour cette occasion-là, je l’en ai remercié. Tu te souviens Paul ?

-         Oui, et tu es le seul avec qui j’ai partagé la composition du tour de table. A toi, Lou !

-         Lou, c’est moi. Vous l’avez entendu. Heureuse d’être la femme de Tom, la mère d’Isabelle, de faire partie de la famille de Paul. Nous avons beaucoup joué ensemble, du piano, avec Paul, avant que sa Fondation ne l’accapare… Merci d’avoir choisi la sonate dite facile de Mozart. C’est l’une de nos préférées, avec Tom.

-         Tom, le dernier fils d’Hélène et Paul, le petit. Je connais aussi chacune et chacun d’entres-vous, à l’exception d’Yvonne, si vous saviez Yvonne ! Combien Paul vous rend présente ici dans ses conversations ! Nous vivons à Paris, apprécions de revenir ici, en province. Je travaille pour le gouvernement. Je suis rattaché au ministère de la recherche. Mes éléments favoris, c’est l’eau, le feu. Quelle joie de tous vous retrouver ! Paul mon père, bravo, avec maman, toutes celles et ceux qui y ont oeuvré, à toute cette organisation. Aram et Hannah, quelle joie ! Vous paraissez les mêmes êtres, inchangés.

-         Moi, c’est Anaïs, la compagne de Mohammed. C’est lui qui a connu Paul, avant notre rencontre. Et quelle rencontre ! Que de soirées avons-nous passées ici, avec Paul et Hélène, à nous entretenir des civilisations qui peuplent notre monde.

-         Anaïs l’a dit. Je suis Mohammed et honoré cher Paul, de notre présence ici, parmi tes proches. Nous ne connaissions pas Aram et Hannah, Simon, votre ami new-yorkais, ni Yvonne, chère Yvonne, je dis chère tant Paul nous a parlé de vous avec affection.

-         Je suis la sœur d’Hélène, Salomé. Je vis à Bordeaux. Mon époux Henri est en mission dans le pacifique. Il travaille pour le Vert monde. Notre fille Claire, l’a accompagné. C’est bien sûr grâce à Hélène, que je vous ai rencontré, Paul, notre très cher Paul, et quelle rencontre ! Vous êtes bien un être d’exception.

Hélène sourit, elle sait vivre avec un homme d’exception.

-         Dois-je me présenter ? Hélène. Merci d’être tous là et vous savez tous que nous vous aimons, avec Paul, mon homme !

Hélène et Paul s’embrassent, du regard. Leurs yeux pétillent. Jean, le frère d’Hélène, continue les présentations.

-         Ravi d’enfin vous connaitre, Yvonne. J’habite aussi Bordeaux. C’est ma résidence principale. Je voyage en Europe, navigue dans le commerce.

-         Je suis donc Yvonne, tout le monde l’aura compris ! Paul, qu’as-tu donc raconté sur mon compte ? Certes, depuis presque sept ans, je me suis repliée dans le Périton. Les clichés avaient envahi ma vie. J’ai demandé à mon fils Bertrand de tout numériser. Nous travaillons sur un projet de livre, sommes en train de sélectionner plus de 700 photographies, que je légende. N’est-ce pas Simon, vous qui savez !

Simon participe au financement de l’œuvre, 700 photographies de l’artiste Yvonne, choisies et légendées par elle, en legs au monde entier.

-         Comment était-elle ma soupe ?

Les soupières sont vides.

-         La photographie est ma passion. Et j’ai saisi la chance d’en vivre toute ma vie. Mon appareil est toujours avec moi, je ne sors presque pas sans lui. Adolescente, le désir m’habitait. Je vous découvre enfin, pour la plupart. Il est vrai que je ne bouge plus beaucoup de mon Périton, à présent. Paul et Hélène savent où me trouver, deux à trois fois l’an. Je suis heureuse d’être parmi vous, mon très cher Paul, Hélène, Frida, Chloé, Tom, et vous Achille, vous tous rassemblés. Isabelle, Paul nous a bien placés côte-à-côte. J’apprécie votre travail, votre peinture. Je suis montée vous voir, à Paris, cet hiver. Vous en étiez redescendue. C’est vous, n’est-ce pas, l’ange qui danse dans l’entrée ?

-         Oui, c’est moi. Je suis aussi toute joyeuse de vous rencontrer, Yvonne. Je vis aussi à Bordeaux. Comment remercier Paul, Hélène. Et vous Simon, c’est grâce à vous que je suis née, une deuxième fois. Je me sens en famille, parmi vous.

-         Mon mari Aram n’était pas sûr, il y a encore quelques semaines, de pouvoir se libérer le jour de ton anniversaire, Paul.

-         Je sais, Hannah. Aram me l’a expliqué. Une autre expérience de 107 ans en cours.

-         Nous sommes si proches, depuis tout ce temps. Aram ne s’arrête jamais. Nous arrivons de Séville. Tu l’as dit, Paul. Aram est bien mon homme, l’homme de ma vie, et Dieu merci, quel homme, quelle vie !

Le saumon et les crevettes arrivent, les toasts vont se déguster façon piment, crème-fraîche ou tapenade.

Aram fait un signe à Paul.

-         Plus tard, avec Aram, nous parlerons à notre tour. Avant de vous re souhaiter bon appétit, mes très chers, après la soupe de bienvenue, je vous propose d’écouter Lou, au piano, accompagnée d’Isabelle à la clarinette. Nous avons choisi une sonate de Mozart.

Le piano est dans un renfoncement, dans un coin de la pièce, en lieu et place de l’ancienne chambre de Tom, lorsqu’il habitait ici avec ses sœurs Frida et Chloé. Isabelle saisit sa clarinette. Ça y est. Lou a débuté. Toute l’attention des convives est concentrée sur le piano, la clarinette, la mélodie et l’accompagnement, en quête du sens. Sept minutes hors du rythme du temps. Les convives applaudissent.

Paul revient s’assoir. Il était venu écouter Lou tout près d’elle et d’Isabelle.

Les conversations sont animées, s’élancent de plus belle. Isabelle parle de ses premières sculptures, Simon et Luc de fondations guidées par l’éthique. Mohammed revient avec Salomé sur l’origine des premières tablettes cunéiformes.

Achille titille les enfants tout en versant avec Lou dans des paroles plus politiques. Chloé rappelle à Paul les ruelles de Marseille.

Sara m’interroge, me chuchote.

-         Cher Aram, arrêtez donc de dévier mes questions !

L’osso buco fait une entrée triomphale. Le plat principal s’accompagne de riz basmati.

Le vin est un Pessac-Léognan 1994. Les convives sont comblés.

Paul est en forme, il lui arrive de suivre deux conversations, voire trois. D’un côté, Frida et Simon s’enflamment maintenant sur l’importance des institutions. Sara me taquine. Elle en sait plus qu’elle ne m’en dit sur la liste de la longévité. De l’autre côté, les plus jeunes posent une foule de questions. Isabelle, la petite-fille de Paul, est vive dans ses propos.

Paul se lève, se tourne vers moi.

-         Il est temps que tu nous dises, Aram.

Le ton de Paul est devenu solennel. Les convives n’en sont plus à l’osso buco. C’est presque l’heure du dessert. En cuisine, le chocolat est fluide, il fond à petit feu, prêt à être versé sur les poires.

         Les 70 bougies s’apprêtent à s’allumer en étoile sur le gâteau.

*

 

7 + 1.

-         Je m’appelle Aram et je suis ton ami, Paul, depuis l’aube de ta naissance, de ta vie. Ami déjà de Justine et de Sam, tes parents. Je t’ai vu naître à Marseille. Je suis âgé de presque 120 ans, descendant des fils et filles de Whéa, la déesse originelle, rescapée de l’Arche d’Alliance, dépositaire de la liste de la longévité. J’ai été chargé de retenir cette liste-là. Pourquoi se nomme-t-elle une liste ? Elle n’y ressemble pas. Sachez tout d’abord que l’Arche d’Alliance est bien vivante, bien conservée, enfouie en profondeur, sous Jérusalem. Mon origine ? C’est un peu compliqué. Il y a quelques milliers d’années, quelques êtres furent choisis par Whéa pour mémoriser des listes préservées à l’intérieur de l’Arche d’Alliance, pour être à même, chacune et chacun rassemblés, de reconstituer les listes contenues en son sein. Je ne peux rien vous dévoiler du reste du contenu de l’Arche, de l’essentiel, tel ne peut être mon propos. Ma lignée fut choisie pour mémoriser la liste de la longévité. C’est une autre lignée que cette lignée-là qui a enfoui l’Arche en profondeur. Je m’y suis rendu une seule fois, comme tous les enfants élus descendants de Whéa. Je me souviens d’une succession de galeries, d’escaliers interminables – quel effort pour remonter ! lorsque, étant enfant, mes parents m’ont amené la voir. Ma sœur Aurore se souvient mieux que moi. Je sais que je viens de la génération des fils et filles de Whéa. Je ne sais pas grand-chose sur Whéa. Elle aurait vécue en moins 3761 avant l’ère chrétienne, en Palestine. La légende raconte qu’elle fit appel à tous ses concitoyens pour récupérer suffisamment d’or pour construire l’Arche. Fut-elle transportée par bateau, par voie terrestre ? Les plans de construction de l’Arche et surtout son contenu sont exarés sur des pierres en écriture cunéiforme d’à peine un millimètre d’épaisseur. 700 pages en pierre et carrées composent ses plans et son contenu. Je sais être un rescapé de cette lignée-là. Nous sommes les dépositaires de la liste de la longévité. C’est ainsi. Ce peut être terrible, par moments, exaltant dans bien d’autres. L’Arche contient tellement de listes que les dépositaires se sont démultipliés, à travers le monde. C’est ici que j’interviens, le plus souvent. Tous les dépositaires des listes de l’Arche, s’ils le sont de naissance, vivent 120 ans et bien plus. Celles et ceux élus par un pair, s’ils le souhaitent, peuvent venir me rencontrer, moi ou un membre de notre lignée, et nous leur transmettons alors la liste de la longévité. A leur tour, ils peuvent alors vivre plus de 120 ans. Mais il y a un revers, un terrible revers.

-         Pourquoi donc est-ce si terrible, interroge Sara, me sentant hésitant.

-         … Parce que justement, ce sont les autres que nous voyons partir, tous avant nous, n’est-ce pas Hannah ?

-         Et nous, nous restons.

Les poires belle-Hélène arrivent succulentes, non pas avec une bougie mais avec 21 bâtonnets qui étincellent leur venue. Rien ne manque. Les brisures d’amandes recouvrent les grappes d’oranges confites recouvertes de chocolat au-dessus des poires.

L’immense gâteau aux fruits rouges fait son apparition. Les 70 bougies en forme d’étoile éclairent les convives. Frida baisse l’intensité lumineuse de la pièce. Paul a fait installer un variateur dans le salon. Il s’approche.

-         A vous tous de souffler, attendez le signal d’Aram. Nous devons tous souffler ensemble. Une légende raconte qu’alors nos énergies créatrices suivront notre souffle et qu’à ce moment-là, 21 énergies cumulées ouvriront des voies inexplorées. Il s’agit bien sûr d’une légende. Personne ne sait vraiment.

Paul ment par omission.

-         Hélène, ma chérie, tu es prête ?

-         Vas-y Aram, envois-nous un signe. Nous y sommes préparés.

Toutes et tous respirent avec sérieux, prêts à retenir leur air pour le souffler au même moment.

Le souffle qui en sort est terrible. Pas une flamme de bougie n’y a résisté. Et personne ne s’est rendu compte de rien. Tous ou presque ont cru à la légende. Et pourtant, c’est à ce moment précis que les 21 souffles ont porté leur énergie si haut. Paul a regardé Hélène, comme si déjà sa femme avait compris le transfert d’énergie. Hannah, Achille, Yvonne, Frida. Tout le monde est resté immobile, comme si le temps s’était arrêté durant deux, trois minutes. Quelques-uns se comprennent, ont compris. Le plus grand souffle est venu de Paul, soulevant quelques serviettes déposées sur la table.

Le gâteau en parts, une cuillère de glace à la vanille nappée de chocolat, un fruit mûr dans la bouche, les desserts se marient bien.

-         Champagne, s’il vous plaît !

Paul, Tom, Jean, Luc, servent le vin qui pétille.

-         Happy Birthday, Paul !

La table est démontée. Les convives vont pouvoir se mélanger sur un air de Jazz. Des suites de conversations occupent les fauteuils et les canapés près de la cheminée.

Je m’approche de Paul et lui glisse à l’oreille.

-         Tu ne leur dis rien ?

-         Je m’apprête à le faire. Hélène, Achille, Frida et Luc sont déjà au courant. Sara le présentait déjà.

Paul reprend son ton solennel.

-         Une dernière chose, mes amis. Ne cherchez pas à tout vouloir comprendre. Aram avait besoin de vous tous, ici ce soir, au-delà de mon anniversaire, pour me permettre de rejoindre les descendants des fils et filles de Whéa. Désormais, je m’apprête à vivre jusqu’au moins 120 ans, comme vous, Aram, Hannah. Tant que nous sommes tous là, chacune et chacun d’entres-vous peut décider d’être à son tour élu. Hélène a déjà décidé de me rejoindre maintenant, dès ce soir. Nous n’aurions pu tous les deux songer autrement. Si cela ne tenait qu’à moi, je vous choisirai tous, pour tous ensemble franchir le pas. C’est ce soir ou jamais. Non, je vous rassure, même s’il n’est pas si courant, pour ne pas dire rarissime d’être en mesure de réunir 21 énergies créatrices qui communient ensemble. Je suis un peu ta descendance Aram, depuis ce soir.

-         Une nouvelle naissance.

-         Qu’en dis-tu ?

-         Tu t’appelles Paul. Tu es âgé de 70 ans, c’est ton anniversaire, tu as été élu par un descendant de Whéa pour à ton tour devenir descendant, rejoindre notre lignée.

Marc se propose d’emblée sans trop de réflexion.

-         Maman, pas sans toi !

Chloé acquiesce.

Paul poursuit.

-         Je te remercie du fond du cœur, Aram, en toute humilité, de m’avoir choisi pour être cet élu-là, car 120 ans, 130, 140 années, qui voudrait ne pas le tenter ? Vous le pouvez, ici, ce soir, ou lors des quelques années devant nous, Dieu merci, vous pouvez prendre votre temps. Nous pourrons à nouveau nous réunir, nous tous, les 21 convives.

Les interrogations tombent d’elles-mêmes. Tous répondent présents.

L’intensité lumineuse de la pièce est à nouveau rabaissée. Attention !  Dix, neuf, … trois, deux, un. Les énergies jaillissent de plus belle. Les deux jeunes femmes du service sont ébahies. Sauront-elles se taire ? Qu’ont-elles vu, au juste ?

S’ensuit un bon Cognac pour siroter la part des anges, accompagné de quelques douces euphories. C’est maintenant l’heure d’ouvrir les présents.

Yvonne sort un cadre de son sac. A l’intérieur, une photographie de sa composition. L’Arche d’Alliance est posée au centre du salon, ici-même où tous sont.

-         Je suis venue photographier ton salon lorsque vous étiez à Pékin, l’an dernier, Frida m’a ouvert. J’ai juste recadré un peu les choses et glissé l’arche dans le salon, en surimpression.

-         La pause semble si réelle !

Hélène se rapproche. Elle et Paul s’embrassent tendrement.

-         Tiens, lui dit-elle.

-         Une bague ?

Paul découvre la même bague qu’avec Hannah je porte, elle en mauve, moi en noir. Hélène a choisi le rouge. C’est la couleur que Paul aurait choisie. Un rouge pourpre. Paul remercie Hélène. Elle lui remet une deuxième bague, plus fine. C’est sa bague à elle, qu’elle a choisie sertie d’une pierre jaune ocre. Elle se marie bien avec le rouge pourpre. Hélène savait. Depuis quand ?

Frida n’a pas non plus hésité à franchir le pas. En cette fin de soirée, 17 bagues manquent à l’appel. Toutes seront serties de pierres aux couleurs différentes.

Les autres présents sont composés de livres, surtout, de deux billets d’avion pour San Francisco, de deux places de théâtre.

-         Paul, nous devons repartir dès l’aube, avec Hannah. Nous allons prendre congé.

Il est bien deux heures du matin.

-         Oui, Aram, revenez vite,  d’ici à quelques semaines. Une dernière chose, mes amies, ma famille, mes intimes, avant que vous ne partiez. Ainsi vous a été livré le secret de la longévité. La liste n’en porte que le nom. Sur la pierre finement taillée et carrée, figure une table ovale, vue d’en haut, avec autour de Whéa, 20 autres convives. C’est cette combinaison-là, 21 êtres unis, qui nous permet de transmettre l’énergie créatrice suffisante pour repousser les ans, associée à toutes les générations passées, pour signifier que seul, nous ne sommes rien, nous n’existons qu’avec et par l’autre.

Sur le pas de la porte, j’interroge Paul pour la dernière fois :

-         Qui de toi ou d’Hélène a-t-il fait inscrire le mot Amour dans le cœur de l’étoile, sur le gâteau ? C’est la traduction exacte du signe inscrit dans le cœur de l’étoile sur le couvercle de l’Arche d’Alliance. Longue vie à vous, Paul et Hélène, et à vous tous, fils et filles de Whéa.

*

 

 

Bordeaux, le 24  janvier 2009.

Jean-Luc Benguigui

            www.jeanlucbenguigui.fr