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Harmonie / petit roman   

 

 

 

 

1.

 

         C’est au comptoir que Sara s’est assise, bien au-dessus du sol, sur un tabouret haut, à hauteur des tapas disposés sur des plats, dans des réfrigérateurs allongés et transparents, posés à même le comptoir, où désormais elle mange : du poulpe à l’espagnole, des anchois marinés, des pimientos façon salade cuite, et une part bien proportionnée de tortilla. Sara raffole de tortilla accompagnée du goût des pimientos grillés avant même d’être cuits.

         Sara fait un signe au garçon. Il est très occupé, préoccupé. Il faut voir la foule empressée tout autour des tapas, lui dans l’action servant qui une portion d’anchois, qui des calamars blanchis, qui un expresso solo. La liste est bien trop longue. Sara déguste enfin sa première gorgée de Rioja, elle qui vient de Bordeaux, où il y a deux heures elle remplissait son réservoir de carburant et filait droit vers l’une de ses destinations anonymes où elle pourrait enfin se retrouver.

         La soirée commence à peine. Sara regarde les choses, les gens dans l’environnement, sans regarder vraiment, comme un regard qui ne veut pas savoir.

         Sara s’est empressée de quitter au plus vite Bordeaux, tant sa séparation brutale avec Bertrand l’a elle-même épuisée, dépassée sûrement pas.

         Elle fût séduite par Bertrand, son amant âgé de vingt cinq ans, par sa fougue, un jeune étudiant certes excellent dans sa maîtrise des sciences et des structures de la matière, mais qui, si ouvert à l’histoire et à la philosophie des sciences, n’a pas su, trop candide à l’évidence, percevoir en elle, au-delà de sa vie privée et de sa vie sociétale, son élan spirituel. A quoi bon revenir sur Bertrand ? Sara ne peut s’empêcher de ressentir dans son corps cette douleur qui se débat contre son attirance physique pour lui.

         Le bar est bien bruyant. Et Sara ne comprend rien, ou presque, aux mots qu’elle perçoit, échappés du brouhaha ambiant. Sara est écrivain. Depuis sa tendre enfance, elle persévère dans l’art et dans sa volonté d’écrire, et ses livres commencent à être lus, juste suffisamment pour les dépenses de sa vie matérielle. Et Sara peut ainsi jouir de vivre sa vie d’écrivain et sa vie spirituelle. Les deux sont intimement liées, elle est issue de grands-parents maternels juifs séfarades d’Afrique du Nord, immigrés plus anciennement de Palestine et de grands parents paternels catholiques de la France profonde.

         Bertrand n’a rien compris, n’a pas cherché à comprendre, il s’est très vite moqué, à la limite du mépris. Comment voulez-vous ?

         -        Tu ne dois pas me suivre, car cela m’appartient et n’appartient qu’à moi.

         Sara a parlé et n’a pas insisté.

         La spiritualité se vit, à l’intérieur de soi, d’abord et avant les repères bâtis dans l’histoire pour rappeler les voies possibles, proposer des représentations.

         A Bordeaux, Sara fréquente la cathédrale Saint-André, aime ici retrouver plus vite qu’à l’accoutumée son calme intérieur, rassembler sa raison et dominer ainsi sa passion créatrice. Plus haute est la cathédrale, plus se matérialise une possible liaison avec le sacré qui est en elle. Sa mère est de confession juive, son père de « souche catholique », comme il aime à le dire, agnostique de surcroît. Sara aime la synagogue, de naissance et par éducation. Non pratiquante, elle bute contre les rares horaires d’ouverture de la synagogue bordelaise, où seule elle peut se retrouver, au-delà des offices où le monde emplie le lieu. Et pourtant, quel édifice pour rassembler, au pied des rouleaux de la Torah protégés dans le tabernacle, ses pensées, ses sens.

         Au-delà de sa colère d’avoir cédé à la tentation d’une histoire perdue d’avance avec Bertrand, elle se détend enfin, sent son corps s’assagir, les « brusquesses » du jour disparaître. Son sourire pointe enfin, elle se retrouve, fidèle à elle-même, sûre de sa décision de mettre un terme à sa vie amoureuse avec Bertrand. Quel candide, tout de même ! A Roch Hachana, dans la synagogue, elle en haut, lui en bas, il a osé s’installer en hauteur à l’emplacement réservé aux officiels, aux élus, aux hauts dignitaires et fidèles, tenants de la communauté et sages compris. Bertrand s’est trouvé dévisagé par quatre cents yeux en puissance, qui à l’allure et en représentation émettaient des signes de « pour qui vous prenez-vous ? » si visibles qu’un sbire dût intervenir.

         - Monsieur, je vous en prie !

         Sara a regardé la scène, entourée de femmes et de jeunes filles, à l’étage, sans réaction aucune. Bertrand n’a rien compris, en a appelé au scandale. Pourvu qu’il ne l’appelle pas. Elle ne connaît pas ce jeune homme, ignorant, prétentieux, se dit alors Sara.

         Sara a trente-deux ans et elle sait l’inutile effort d’expliquer à Bertrand, à lui et à quiconque, qu’au-delà du bâti, des représentations, il s’agit toujours de se recueillir, dans les moments importants. Il s’agit de se rassembler, entre soi et soi, en toute humilité, en toute sincérité, rassembler ses idées, ses forces, ses sentiments, pour être plus vrai encore, en être singulier.

         Mon Dieu ! Dans le bar espagnol, un touriste hollandais engloutit tapas sur tapas, et une, deux, trois bières. La scène frôle l’obscène. Son amie semble gênée. Sara perçoit la gène et elle tente un sourire. Quelle est donc l’importance ? Son compagnon se met lui aussi à comprendre, tout affamé qu’il est. Lui aussi en sourit. Sara détourne son regard, trop occupée dans ses pensées.

         C’est d’abord Paul qui revient dans ses pensées, son grand homme et ami, ou son ami grand homme. Depuis Bertrand, elle et lui se sont éloignés. Paul est l’un de ses pères spirituels. C’est lui qui l’a remarquée, toute jeunette, elle avait vingt-deux ans. Et leur amitié s’est inscrite dans le temps, depuis, une amitié épistolaire, composée de longues lettres, toutes manuscrites.

         Paul Mamoul, grand résistant, catholique, même s’il n’a jamais cru à Jésus Christ fils de Dieu, au-delà des quelques lignes certaines sur le jeune homme bien né, non en l’an zéro mais vers l’an trente, bien après le zéro pointé sur le calendrier chrétien.

         Paul Mamoul, érudit de l’histoire des religions, croyant en son âme et conscience sans religion aucune, Gaulliste, patriote et humaniste, Chabaniste, Aroniste, Juppéiste, n’accordant sa confiance en politique qu’à celle ou celui capable de se rassembler. Il est en toutes circonstances, de celles et ceux habités par cette volonté, ce courage associé à la générosité, qui se sont donnés ou qui se donnent en sacrifice à l’honneur de la France.

         Sara n’a pas osé : oser s’entretenir avec Bertrand de son amour filial pour Paul, l’un de ses mentors, au sens d’être soi et de suivre quelques guides. Bien sûr qu’intimement elle sait tout le creuset du temps qui les sépare, les navre. Paul désire Sara et elle non, bien sûr, tant son attirance relève d’autre chose, intellectuelle, physique mais pas sexuelle, Sara se sent sa fille.

         Sara lasse dans le bar à tapas, éloigne un jeune garçon qui tente l’aventure. Sara n’aime pas les aventures attisées par le sexe. Et au centre du brouhaha d’un début de soirée quelque part en Espagne, sans rien comprendre aux mots prononcés, Sara repousse d’un ton ferme l’agresseur machiste. Il est temps de rentrer, de rejoindre un hôtel. Quatre heures sont bien passées. Pas de panique, tout va bien.

         L’opérateur téléphonique tarde à répondre. Sara est bien branchée. Ce sera au bout du fil l’hôtel San Pedro, avec vue sur la mer, en chambre individuelle. Oh combien Paul sait et Bertrand n’a rien compris. Il confond dans la langue française, l’égoïsme et l’individualisme. Sara sait par ses origines le partage au centre. Elle sait aussi le sens premier selon elle de sa vie sur la Terre. Cette soif presque innée de participer en grain de sable, au propre dès la naissance et au figuré après la mort, à la civilisation. Sara retournera comme tout un chacun à un grain de poussière, enfoui six pieds sous terre, dans le sable ou éparpillé sur l’eau. Elle choisira la terre, trop sûre d’un au-delà possible, croyante dans son corps. Son esprit est alerte.

         Sara est séduisante. Et elle le vit très bien. Paul apprécie et Bertrand a découvert sans doute la féminité pour l’une de ses premières fois.

         Combien d’années lui a-t-il « fallu », pardon, la langue peut déraper au son des onomatopées, pour s’aimer telle qu’en elle-même, avec sa chevelure bien épaisse pour certains, avec ses yeux berbères d’un bleu du ciel à retourner la terre d’un regard, avec ses colliers discrets et resplendissants composés de fleurs roses, rouges, qui éclairent ses robes, souvent noires et moulantes. Sara est attirante, intelligente et belle. Elle regarde les pieds. Qui regarde les pieds ? Sara se laisse aller à une apparition dans la réalité. Elle sort de ses pensées et dans un autre sourire observe les chaussures visibles au pied du comptoir du bar, ici même ce soir où elle a fui juste après sa séparation, du lieu de ses propos tenus à Bertrand sans retenue aucune.

         Sara porte des tennis aux pieds, écrivons des chaussures à l’allure sportive et fines donc élégantes, dessinées puis choisies pour leur classe, leur singularité, loin du paraître idiot donc grossier des chaussures de sport habituelles.

         Dieu que c’est difficile ! Comment expliquer à Paul avec qui elle partageait avant sa rencontre avec Bertrand et depuis bientôt dix ans, ses questions spirituelles, l’émotion partagée, bien au-delà de leurs mots, de leurs lettres, de leurs conversations. Sara respire sa présence avec Paul, à la cathédrale Saint-André. Ils sont venus tous les deux écouter l’ensemble du Palais Royal, reprendre avec des instruments anciens tels qu’au temps de Wolfgang Amadeus Mozart, leur requiem dont les chœurs sont la voie pour Sara d’un possible dépassement de soi. Se rassembler pour mieux se dépasser. La musique monte puis redescend. Elle reste dans l’oreille.

         Et pourtant ! Quelle intelligence de Bertrand, le soir où certes quelque peu éméché mais conscient tout de même, il a déclaré à Sara que tout était dans la limite, que quelque soit le temps choisi, le tempo, la vitesse nous manque, que tout dépassement d’ordre spirituel est mort-né.

         Croire en un au-delà possible dans le sens d’autres civilisations, pour élargir notre espace, suppose de dépasser notre vie dans le temps, décomptée dès la naissance, jusqu’à la mort.

         Bertrand bien ancré dans les sciences, dans la physique, balayait les questions de Sara et affirmait : « M’enfin, toute notre physique se limite à la vitesse de la lumière, et encore. Dans quel monde vis-tu ? Les plus gros accélérateurs transportent des particules quasiment sans masse à des vitesses proches de celle de la lumière ».

         Sara n’est pas portée par les sciences expérimentales. Elle se souvient de l’un des chiffres clefs, appris et réappris, les photons élancés à trois cent mille kilomètres à l’heure.

         -        Tu veux dire que si nous voyagions à deux fois, trois fois la vitesse de la lumière, nous rencontrerions d’autres civilisations ?

         -        L’hypothèse deviendrait vraisemblable. Nous commencerions à voyager dans le temps de notre civilisation. Nous pourrions viser l’éternité en revenant plusieurs siècles en arrière et goûter au futur.

         Bertrand, t’ai-je un jour bien aimé ? songe Sara. Bien sûr que non. Nous vivons dans des temps différents.

         Dans la rue, Sara croise de jeunes gens, des parents, des grands-parents, pour beaucoup habitués à parler fort. L’hôtel de Londres n’est pas très loin du centre.

         Sara apprécie de marcher, de se dégourdir les jambes, le corps et tout ce qui s’ensuit. Paul, Bertrand, les sciences physiques pour l’un, le temporel et l’amour de l’intellect pour l’autre, le spirituel. Comment est-ce possible ? Les pensées de Sara sont brouillées. Aucun des deux, pour sûr, pour l’amour qu’elle rêve de partager. Sara a vite déchanté. Elle continuera à aimer Bertrand tant leur jouissance physique l’a excitée, l’excite encore. Mais son regard est ailleurs, son attirance physique s’éteindra. Et Sara soutiendra devant Paul des étreintes sans lendemain, sa fausse envie de sexe, l’amour est bien un tout, ne peut être qu’un tout, au singulier.

         C’est là que se situe le tourment, son tourment intérieur. Il ne rongera pas longtemps la raison de Sara. Le tourment sera passager. Jamais, au grand jamais, elle n’était allée aussi loin dans une relation amoureuse au sens de la jouissance physique. Sans trahir sa pudeur, Sara a franchi un cap, jusqu’à se sentir comme exilée, elle qui, pour la première fois, jeune femme avertie, la trentaine, a déversé son eau sur un amant qu’elle aurait voulu tout sauf de passage. Bien sûr que la littérature lui avait ouvert la voie. La femme fontaine était déjà partie prenante de son imagination. M’enfin, Bertrand ! Sara sourit, se moque d’elle-même, ne regrette rien. Pourquoi Bertrand ? Ses cheveux au vent en réponse à ses cheveux noirs bouclés ? Sa peau douce et leurs tâches de rousseur en nombre de part et d’autre, leurs odeurs, leurs parfums, dévoilée au jasmin pour elle, associée à l’orange pour lui ?

         L’attirance est physique. En poussant la pensée, ce sont leurs corps qui s’attirent. Leurs gènes ne suivent pas.

         Sara arrive près de l’hôtel, gravit avec en pensée Paul et Bertrand, les marches de cet ancien palais transformé en hôtel, la moquette est épaisse. La fin de la soirée peut se dérouler, sereine et silencieuse, à présent.

         Sara ouvre la porte de la chambre trois-cent-vingt-sept, s’effondre sur le lit, heureuse de s’être retrouvée. Intérieur nuit, tout est calme. Sara n’apprécie pas l’obscurité. Une lampe de chevet restera allumée, fine et discrète lumière, témoin du lieu où Sara se repose du monde.

 

 

2.

 

         Il est temps de rentrer, d’appeler Paul, de vite retrouver leurs conversations, peut-être près du feu, chez elle ou bien chez lui, entourés de livres, la sonate numéro huit en A mineur de Wolfgang Amadeus Mozart en début de soirée.

         Sara n’aime pas conduire, réserver uniquement son attention visuelle à la route qui défile, anticiper en permanence les possibles déviances des autres véhicules.

         Sara songe à Rainer Maria Rilke : « je vis ma vie en cercles qui s’accroissent et sur les choses s’étendent. Peut-être n’achèverai-je jamais le cercle ultime mais je veux le tenter ». C’est Paul qui lui a présenté Rilke, un soir, chez lui, habité par ses mots, ses poèmes plus qu’à l’accoutumée.

         Écoute, lui a dit Paul, cette « âme dans l’espace – me voici, affranchie, chancelante. Oserai-je ? Vais-je me lancer ? » Paul vit les mots qu’il aime lire à haute voix. Paul assure que les plus belles rencontres sont dans les œuvres qui emplissent les bibliothèques.

         -        Ce sont là les rencontres essentielles, l’expression du cœur et de la civilisation.

         Sara revoit le chef d’orchestre, dans la cathédrale Saint-André, ses doigts et tout son corps comme en transe pour diriger chacun des instruments, inviter les voix en chœur ou en solo, sa quête intérieure de retrouver le ton le plus juste eu égard au créateur. Bien sûr qu’à cet instant précis, il communique avec Mozart, tout habité de son œuvre.

         Sara a poursuivi la lecture de Rilke. A Paul, elle a lu cette phrase qu’elle chérit plus qu’une autre et qu’il ne connaissait pas encore : « l’ultime n’est pas de se maîtriser, mais d’aimer à partir d’un centre tel que l’on ressente autour de la détresse et du courroux le tiède et le doux qui enfin nous entourent ». Sara jouit de sa lecture. Imaginez ! Et écrite dans une lettre de Rilke à une compagne de voyage ! Qui aujourd’hui oserait ? Sara ose et en cela Paul a en quelque sorte participé à sa libération.

         Déjà plus de carburant. Ce serait si aisé d’être téléportée, d’un endroit à un autre. La jauge présenterait-elle des signes de faiblesse ? Sara gare son véhicule à l’aire de Cestas, sur la nationale dix, déjà près de Bordeaux. Son dos porte les kilomètres parcourus. Autant hier en fin d’après-midi elle devait quitter Bordeaux, son repère, pour filer droit digérer sa séparation brutale avec Bertrand, autant ce matin, il lui tarde d’arriver chez elle, dans sa petite maison de ville, dans son petit carré de jardin.

         Vu d’un satellite, cela bien sûr ne représente rien. Un lopin de terre, un grain de poussière sur la planète. Quatre murs, une chambre-salon-bibliothèque et un espace à vivre : des dîners, plus rarement des déjeuners partagés en aparté avec l’un ou l’autre de ses amis, au masculin, au masculin-féminin, surtout au masculin. Sara aime converser avec des hommes. Que restera-t-il, songe-t-elle ? La gravure d’Ernest Renan accrochée à un mur, l’amitié pour ne pas écrire l’amour que Sara lui porte tant son œuvre l’a éclairée pour se comprendre soi et comprendre le monde.

         « Presque tous nous sommes doubles. Plus l’homme se développe par la tête, plus il rêve le pôle contraire, c’est à dire l’irrationnel ».

         Bertrand n’a rien compris. Et bien avant de rencontrer Paul, Sara savait les plus grandes rencontres inscrites dans l’histoire, vieille de cinq mille ans, telle une légende patriarcale des juifs bien avant la naissance de Jésus contenant déjà l’une des essences de notre civilisation.

         Ils sont si nombreux celles et ceux avec lesquels elle s’entretient de ces choses-là, avec lesquels elle vit, à des siècles ou bien contemporains. Jean Ferniot, Hubert Beuve-Mery, Michel Serres, Chateaubriand bien sûr, Marek Halter, Jean d’Ormesson, Andreï Tarkovski, Raymond Devos, Jacques Brel, Alberto Giacometti, Raymond Aron, François Mitterrand, Mazarine Pingeot, le Général de Gaulle bien devant bien des autres, et toutes celles et ceux assis face à elle dans sa bibliothèque, certains en photographies. Comment expliquer ce besoin d’être entourée d’amis avec lesquels nous partageons bien de nos intimes conversations. Paul Auster dans L’invention de la solitude écrit : « tout homme est donc un univers, porteur dans ses gènes de la mémoire de l’humanité toute entière ».

         Et l’aire de Cestas ! Cinquante camions et camionneurs, quatre-vingt touristes et autres gens de passage, une station service qui sert de l’essence vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un bar, deux restaurants, un hôtel, un endroit où des vies se croisent et ne se retrouvent pas, pas d’histoires inscrites dans le temps hormis pour celles et ceux qui travaillent sans vivre là, qui se retrouvent donc pour du temps à passer à recevoir des passagers éphémères. Vu d’un satellite, que resterait-il ? Rien, à l’évidence.

         Le réservoir est plein. Sara glisse dans le lecteur un disque de Mozart, encore lui, « de profondis clamavi » puis « Sancta Maria, Mater Dei ». Peu importe le sens du texte, à l’écoute. La musique est assurément une liaison possible avec un au-delà probable. L’habitacle de la voiture vibre jusqu’à ce que Sara se gare, devant chez elle.

         Il est près de midi.

         Pourquoi donc Paul Auster a-t-il précédé sa solitude par le mot invention. « Il veut dire (il pense) ce qu’il souhaite exprimer. Il veut dire (il souhaite exprimer) ce qu’il pense. Il dit ce qu’il désire exprimer. Il veut dire ce qu’il dit ». Sara sait être d’abord seule, seule au monde comme un tout un chacun en quête de sens. Elle a choisi son sens, éveillée par ses sens, la civilisation, inscrite dans le temps. Et si elle sait que le temps est un vecteur qui dépend de l’espace, cela ne change rien. Elle n’a pas accepté le dogme de la chrétienté de l’assurance d’une vie éternelle après la mort de notre vie sur Terre. Elle n’a pas non plus accepté de n’exister que lors de son passage sur Terre, de sa naissance à la mort. Sara s’oblige à ne pas croire à la mort de l’âme.

         Avec Bertrand, elle gardera le souvenir de leur échappée en Bretagne induite par Chateaubriand. Sa retrouvaille avec « les vagues sont éclairées la nuit de ce qu’on appelle la lumière de mer, lumière produite par des myriades d’insectes dont les amours, électrisés par les tempêtes, allument à la surface de l’abîme les illuminations d’une noce universelle ».

         Sara et Bertrand se sont baignés, un soir d’orage menaçant, bien inconscients. Il n’y avait pas d’éclair, juste un ciel lourd, gris-noir. Et tout le clapotis de l’eau, les gouttes lancées en l’air d’un élan de la main se transformaient en retombant en gouttes de lumière. Bertrand était aux anges.

         -        Regardes Sara, l’électricité statique déclenche des micro-éclairs dans les bulles d’air qui se créent dans l’eau.

         Sara était avec les illuminations d’une noce universelle et Bertrand dans sa compréhension d’un phénomène physique. Où est la source, les sources cachées des affections que Sara porte à ses amitiés humaines dans sa vie terrestre et au cours des siècles ? Elle ne s’unit qu’à elle, pour l’instant, n’a pas rencontré l’homme avec lequel elle partagera un amour à vie jusqu’à penser à des enfants, à ses futurs enfants qu’elle porte déjà là, en elle. Sara y pense mais s’est persuadée depuis sa propre enfance que son destin est écrit, par elle en permanence, et par bien des choses qui la dépassent. Elle a confiance en elle, entre elle et elle. Son désir d’indépendance personnelle devra rencontrer une âme-frère elle aussi perchée dans les étoiles. Et ni Bertrand, ni Paul, ni François, ni David, ni tous les garçons puis les hommes qu’elle a rencontrés n’ont satisfait à sa quête d’une vie en famille qu’elle pressent toutefois toute proche, ses gènes sont porteurs.

         Ah ! Ce Bertrand, tout de même ! Elle l’a aimé, même si elle feint de ne pas se l’avouer. Ce jour où il lui a cité Albert Einstein « là où il y a l’amour, il n’y a pas de contraintes », elle avait lu Einstein. Elle ne lui en a rien dit. Le défi d’être une femme est bien plus difficile à vivre que le défi d’être un homme, tant le poids de l’histoire, des traditions machistes est prégnant. Et Romain Gary a raison lorsqu’il nous écrit de ne pas perdre son temps à lire le Livre qui prétend que la femme est issue de la côte d’Adam, au demeurant. Sara a lu le Livre. Et elle a lu Gary : « s’il est une part humaine qui ne peut pas se passer d’imaginaire, c’est notre part d’amour ». Sara poursuit sa quête. Elle sait que les limites sont d’abord fabriquées par soi-même.

         Son téléphone portable vibre sur la cheminée. Paul s’affiche.

         -        Allô Paul ?

         -        Bonjour ma chérie.

         -        Ne m’appelles pas ma chérie !

         Son ton attendrit Paul.

         Viens toi, lui dit-elle, prendre le thé, sachant pertinemment que Paul ne boit pas de thé, juste pour marquer l’horaire, vers seize ou dix-sept heures, à l’heure du thé anglais.

         -        J’ai une surprise pour toi, lui dit Paul.

         -        Une surprise ?

         -        Oui, et bien plus que ça !

         -        Arrive vite ! Je t’attends vers seize heures.

         Sara prend un bain, aux algues réparatrices, écoute sa respiration en apnée sous l’eau du bain, se demande quel collier ornera sa robe noire. Sa mère au téléphone s’inquiètera pour elle, séparée de Bertrand qu’elle aimait bien, tout de même.

         Paul arrive dans un costume gris. Seule sa cravate détonne avec son âge bien avancé. Peu importe. Sara l’embrasse, lui, lui dit à l’oreille oh combien il attendait leurs retrouvailles.

         -        Entre bel homme ! Assieds toi. Je te sers un Aberlour ?

         -        La bouteille est encore là ?

         -        Je te l’avais cachée.

         Sara attrape un verre, un gros verre à whisky, bien lourd, à l’opposé des vapeurs d’alcool qui s’en échappent. Tout est histoire d’équilibre. Sara le sait. Paul le lui a souvent répété. Et le milieu d’après-midi s’enflamme, les propos fusent, tel écrivain, tel film juste sorti ou plus ancien, telle exposition d’une œuvre connue ou inconnue. Sara aime la conversation de Paul qui rebondit sur tout. Lui aime la cadence de Sara capable de tout entendre, son esprit en éveil, sans jamais perdre le sens. Bertrand aurait dit le nord, aurait parlé de direction. Sara et Paul discutent dans d’autres dimensions.

         -        Et cette surprise ?

         -        Attends, nous devons attendre la tombée de la nuit.

         -        L’obscurité ?

         -        En quelque sorte. L’apparition des étoiles, surtout, pour être en mesure de se repérer.

         Sara s’interroge. Quel présent Paul a-t-il voulu choisir en liaison avec l’apparition des étoiles ? Elle pense à un canular. Mais l’expression de Paul est trop sérieuse pour une farce. Ce n’est pas son genre, son humour est ailleurs.

         Ils décident d’une ballade sur les quais de la Garonne, rive droite, dans l’allée fraîchement tracée d’un jardin en bord du fleuve, avec vue sur les façades sculptées au dix-huitième siècle, les façades majestueuses de Bordeaux construites dans la courbure bien échancrée de la Garonne.

         Sara et Paul n’échangent alors que peu de paroles. Leur marche revient plutôt sur leurs retrouvailles. Ils ont vite oublié le temps passé depuis la rencontre de Sara avec Bertrand.

         Elle et lui sont de ceux qui sans nouvelle plusieurs années se retrouveront à toute heure du jour et de la nuit pour reprendre leurs conversations, leurs questions intérieures, leurs élans extérieurs.

         Enfin la nuit arrive. Il est dix-huit heures trente. Sara est tout excitée, elle ne le montre pas.

         Paul la quitte et lui dit de le rejoindre devant la cathédrale Saint-André à vingt et une heure, de relire leur correspondance dans laquelle ils se sont entretenus d’Ernest Renan.

         -        A tout à l’heure.

 

 

3.

 

         Sara enfile un jean, un pull. L’air s’est rafraîchi. Elle a comme un pressentiment. Son esprit est bien libre. Qu’attend-t-elle ? Elle relit des lettres de Paul, certaines des siennes, ses notes des Souvenirs d’enfance et de jeunesse d’Ernest Renan. Pourquoi lui ? Il est l’un de ses messagers « la vérité est quoi qu’on en dise, supérieure à toutes les fictions », et plus loin dans le livre « les vrais hommes de progrès sont ceux qui ont pour point de départ un respect profond du passé ». Sara sait que « le bonheur, c’est le dévouement à un rêve ou à un devoir ». Elle sait son rêve d’enfant de voyager dans l’espace et qu’elle en reviendra changée. Renan lui a appris à savoir le vide, le vain, le creux et le frivole de l’ordre temporel.

         Sa lecture et bien d’autres lui ont aussi appris que toutes les religions tendent à vouloir simplifier l’esprit humain. Comme si la question première résidait en un ou en plusieurs Dieux ! Le temps est un allié et Sara sait attendre.

         « Dieu est en nous », écrit Renan. « Le Messie est en nous », écrit Sara. Bien des textes sacrés accumulent des contresens. Et Renan poursuit : « le libre esprit ne connaît pas de limite », « la foi absolue est incompatible avec l’histoire sincère ». « La quête du vrai est notre principale raison d’être », nous écrit Michel Serres. La vérité est en nous, lui répond Sara, sans le connaître, seule debout devant le livre de Michel Serres dans sa bibliothèque. Et Jean Sulivan ? Michel Serres le connaît-il ? Dans Une lumière noire, l’un des livres les plus chéris de Sara écrit sur Hubert Beuve-Méry, Jean Sulivan insatiable chercheur pour comprendre, livre ses réflexions : « la vie n’apprend presque rien aux hommes intérieurs, elle ne livre que ce que nous portons déjà, elle révèle et explicite ». Au-delà de l’excessif en première lecture, il faut lire la suite pour apprécier : « en un sens le réel n’est communicable aux profondeurs de la conscience que si, dépouillé, il devient presque imaginaire » et « le désir passionné de réaliser le secret qu’il porte en lui ».

         Sara est attirée par ce dernier propos, elle si intimement persuadée du secret qu’elle porte en elle, sans le savoir vraiment.

         Sara rejoint aussi André Malraux quand il écrit « l’homme n’atteint pas le fond de l’homme, il ne trouve pas son image dans l’étendue des connaissances qu’il acquiert, il trouve une image de lui-même dans les questions qu’il pose ».

         François Mauriac nous a écrit en 1965 que « l’acte de foi […] exige un effort, constitue une victoire […] un refus du refus ».

         Et François Mitterrand, « une vie réussie, c’est une vie qui approche l’unité d’un être ». Sara sait que pour s’approcher de cette unité, les cathédrales et les synagogues n’y suffisent pas. Elle doit monter plus haut.

         Allongée sur le canapé face à sa bibliothèque, Sara ferme les yeux. Elle part de sa tête, suit son corps, ses bras, ses jambes, puis sent le canapé sur lequel sont posés son corps, sa tête. Le canapé est posé dans la pièce, la pièce dans la maison, la maison est entourée de rues. Elle sent aussi les rues, s’éloigne jusqu’aux boulevards, ça y est, elle voit la ville d’en haut, la courbure du fleuve, elle fait partie d’un tout, puis les communes avoisinantes précèdent la forêt des Landes, l’océan Atlantique, la région Aquitaine, puis la France, l’Europe, le monde, la planète Terre.

         Sara imagine sa vision intérieure vécue d’une fusée qui partirait de Terre pour s’élancer vers le ciel, vers d’autres planètes, d’autres horizons, d’autres galaxies. Ce rêve lui revient, sans cesse depuis l’enfance. Elle sait qu’elle partira, qu’elle reviendra aussi.

         Il est presque vingt et une heure. Sara prend un carnet Moleskine, un stylo encre, car on ne sait jamais.

         C’est bien la première fois que Paul lui donne un rendez-vous de la sorte.

 

 

4.

 

         Sara se souvient du chantier tout autour de la cathédrale, des immenses dalles de granit gris venu de Chine apposées une à une, puis scellées les unes aux autres sur une couche de sable. Elle s’y arrêtait souvent, en voisine d’abord, sa petite maison n’est pas loin, en curieuse, surtout. L’effet est garanti : la place, la cathédrale, un havre de paix. Plus de voiture, ou presque, à proximité. Seul le tramway ose s’en approcher. Il est beau, le tramway de Bordeaux, tout en rondeur et en transparence, il s’intègre bien au site, à la majesté de la pierre blonde de la cathédrale sur le granit gris disposé tout autour. Il ne fait pas grand bruit, les rails ont été posés sur du caoutchouc pour atténuer le son, les vibrations intempestives. Le tramway est passé, la place a retrouvé son calme. Quelques touristes et autres bordelais traversent d’un bout à l’autre. Il n’y a pas grand monde. Nous sommes dimanche soir. Et la pendule du Palais Rohan à proximité indique vingt et une heures.

         Paul est en retard, non, le voilà qui apparaît, il a revêtu son costume gris et sa cravate en couleur d’un pardessus noir, mis son chapeau. Sa silhouette n’appartient qu’à lui.

         Les voilà bras-dessus bras-dessous longeant la cathédrale.

         -        Nous avons rendez-vous porte nord.

         -        Rendez-vous ?

         -        Oui, avec un homme que tu ne connais pas, mais que tu vas apprécier, j’en suis sûr.

         Paul sourit, déjà si sûr des prochains propos de Sara.

         -        Ton ami Fabien ?

         Paul sourit à nouveau. L’intuition de Sara s’est déjà si souvent révélée qu’il n’en est pas étonné. Fabien son grand ami, rencontré dans la Résistance. Lui et ses camarades le surnommait Monsieur Fabien le sage. Un personnage secret, très solitaire aux dires de Paul, parti en Amérique dans les années cinquante, de trois années l’aîné de Paul, il s’est enrichi dans les affaires, préside une fondation.

         -        Le voilà !

         Monsieur Fabien impressionne Sara, au premier coup d’œil. Un grand manteau beige marron, des mains gantées, ses pas et ceux de Paul se rejoignent avec empressement. Mon Dieu, quelles embrassades ! Leurs yeux pétillent dans la nuit, d’amour, d’intelligence, de vie.

         Paul présente Sara à son ami Fabien, physiquement s’entend. Monsieur Fabien a quelque chose de Michel Bouquet. Monsieur Fabien enchaîne :

 

         -        Paul m’a beaucoup parlé de vous. Moi, désormais si rarement pressé, sachez mon grand bonheur de vous rencontrer. Je peux vous embrasser ?

         Sara est enchantée par le regard et la voix de Monsieur Fabien. Paul l’avait prévenu. Le jour où il lui présenterait son plus fidèle ami viendrait bien du temps après leur propre rencontre. Dix années ont passé. Sara a su attendre.

         Paul poursuit :

         -        Si nous allions dîner ?

         Fabien suit :

         -        Tu as réservé le bistrot ?

         -        Bien sûr.

         Le Bistrot du sommelier, chez Valverdes et frères. Une carte comme Paul et Fabien les apprécient. Fruits de mer, veau élevé sous la mère, saveurs de légumes oubliés : du pâtisson, de la courge, et un sommelier, pour conseiller le vin avec le mets qu’il faut.

         Les deux compères s’en vont heureux de s’être retrouvés, enfin. Sara est bien entourée. Elle se sent protégée, entre la marche de Paul, celle de Monsieur Fabien.

         -        Que cette ville a changé, elle s’est embellie.

         La route est un peu longue. Monsieur Fabien rappelle son chauffeur place Gambetta. Sara se retrouve un peu coincée à l’arrière de la berline entre les deux manteaux. Tous deux s’en aperçoivent, échangent des propos plein d’attention.

         -        Paul vous a parlé de notre surprise ?

         -        Votre surprise ?

         -        Nous vous avons choisie.

         Sara s’interroge.

         -        Nous vous avons choisie pour vous et pour votre écriture. Paul m’a transmis vos premiers manuscrits, puis vos deux premiers livres édités, en suivant. Nous cherchions un écrivain qui n’écrit que ce qu’il aime. Vos histoires sont touchantes, vos personnages prennent appui sur le passé pour mieux porter leur avenir. Nous avons aimé.

         - Pourquoi vous, au pluriel ?

         - Je préside une fondation un peu particulière. Mon ami Paul, votre ami, en fait aussi partie.

         Sara regarde Paul. Elle sait qu’elle franchit un pas, un grand pas, ressent tout l’honneur, la confiance que ces deux hommes âgés lui délivrent ce soir. Paul lui prend la main, en père protecteur.

         Fabien reprend :

- Vous savez où Ernest Renan situe l’erreur.

         Sara le sait :

         - « Regarder comme durable ce qui n’est que passager et attribuer à la réalité ce qui n’a d’existence que dans l’imagination ».

         Paul taquine son ami Fabien :

         - Renan écrit aussi que lorsqu’il s’agit de merveilleux, l’homme juge avec les opinions de son siècle bien plus qu’avec ses propres yeux.

         Le chauffeur est arrivé.

         Les frères Valverde saluent Paul et Fabien comme des habitués.

         - Nous vous avons réservé votre table à l’étage et à l’écart.

         - Près du piano ?

         - Nous avons déplacé le piano près de votre table.

         - Non, je ne joue toujours pas de Piano, dit Paul. C’est pour Fabien.

         Fabien retire ses gants, son manteau. Ses mains sont fines et immenses à la fois, accordées à un joueur de piano.

         Ils commandent les mets parmi les plus raffinés, continuent à échanger leur lecture d’Ernest Renan. Paul et Fabien réinterrogent Spinoza, l’un des plus grands des juifs modernes pourtant exclu de la synagogue. C’est dans l’ordre des choses, il disait quelque chose de plus. Renan aurait écrit « dépouillé des habitudes instinctives qui sont le fruit d’une éducation purement raisonnable ». Sara a lu « la condition essentielle de la vraie critique est de comprendre la diversité ».

         Ils en sont au dessert. Il est vingt-deux heures trente.

         - Bon, venons-en à ce qui motive d’abord cette rencontre.

         Le ton devient grave, soudain. Les autres convives sont assez loin.

         Monsieur Fabien se lance :

         - Que diriez-vous d’être notre premier écrivain dans l’espace ? Nous vous proposons un vol dans notre prochaine navette, vous et votre plume. Vous emporterez votre carnet Moleskine…

         La pupille de Sara s’ouvre grand. Le désir monte en elle. Un vol dans une prochaine navette ?

         - C’est un vol spécial, entièrement financé par la Fondation que je préside. Il ne s’agit pas de décoller puis de se fixer en orbite au-dessus de la Terre. Nous irons beaucoup plus loin, c’est une aventure, je ne vous le cache pas, très risquée.

         - Qu’attendez-vous de moi ?

         - Rien de particulier et tout à la fois. Que vous témoigniez de votre vérité, c’est tout. Paul m’a dit votre rêve de voir la Terre vue du ciel. Nous vous offrons bien plus. Vous irez si loin que la Terre deviendra presque insignifiante. Le voyage sera long.

         - Vers une autre planète ?

         - Non, rien de tout cela. Vers une région de l’univers que nous avons découverte avec le télescope Hubble, il y a bientôt six ans, derrière l’étoile Sirius.

         Paul intervient, à ce moment précis :

         - Pythagore nous a appris avant d’autres que « la naissance du cosmos, formé de matière et d’énergie, n’est pas une création tirée du néant mais une transformation partielle du chaos : univers-espace-temps illimité ». Nous avons réussi à capter la trace de cette énergie première, liée à la naissance du cosmos, au chaos.

         Sara, à Paul :

         - Je me souviens du soir chez toi où tu m’as parlé de Pythagore, de l’harmonie.

         Fabien, en chuchotant :

         - Nous voulions vous faire comprendre comme l’a si bien compris Pythagore que « tout acte est un rapport de forces, c’est-à-dire un point commun ».

         - Je connais la suite, dit Sara, « plus encore, rien ne peut être si l’acte, quoique étant, n’est pas lui-même conduit selon une loi et en vue d’une harmonie », un équilibre.

         Tous trois se regardent, soulagés de se sentir moins seuls.

         Paul poursuit la lecture de Pythagore :

         - « L’existence du monde étant basé sur l’harmonie des nombres, c’est-à-dire l’harmonie des contraires, c’est-à-dire encore l’harmonie de tout ce qui est créé dans le Cosmos, quand l’harmonie s’évanouit, les corps se dissolvent ; l’harmonie est donc la loi de la vie ».

         Dix-neuf siècles avant Copernic, Pythagore avait calculé la rotation de la Terre en vingt-quatre heures et sa révolution en une année de trois-cent-soixante-quatre jours et demi…

         Sara déguste sa part de gâteau au chocolat amer, en harmonie avec un zeste d’orange et une crème dont seuls les frères Valverdes détiennent la composition. Le tout Bordeaux se presse pour goûter cette crème.

         - Quand partons-nous ?

         - Comment avez-vous deviné que nous vous accompagnions ?

         - Je projetais mon prochain livre, un carnet de voyage. Je ne savais pas la destination. J’écrirai l’âme de nos conversations.

         Sara se sent habitée par quelque chose qui la dépasse. Paul et Fabien sont ébahis, c’est leur tour. Sara savait en son for intérieur, sans vraiment le savoir. Comment fait-elle ? Déjà bien plus loin qu’eux et tellement plus jeune.

         A l’intérieur, le sang de Sara bouillonne.

         Elle si peu encline à boire un alcool fort :

         - Puis-je sans vous offusquer commander un cognac bien en âge ? Je ressens le besoin d’une douce euphorie. Je serai du voyage.

         Sara savait qu’au-delà de sa vie physique, sa vie rêvée viendrait un jour.

         Shimon Peres le dit si bien : « le judaïsme n’est pas une religion, c’est une foi, la différence étant qu’une religion est une organisation, une hiérarchie alors qu’il n’y a entre les juifs et Dieu pas d’intermédiaire que nous reconnaissons ».

         La mère de Sara prend le dessus. Son père agnostique ne comprendrait pas, ne voudrait pas comprendre.

         La soirée se termine. Le cognac s’est bien évaporé. Paul et Fabien ont bien accompagné Sara dans sa douce euphorie.

         Monsieur Fabien se glisse jusqu’au piano. Pour Sara, ce sera la sonate numéro huit en A mineur de Mozart. Mon Dieu ! Monsieur Fabien est un virtuose, c’est le morceau qu’il lui fallait, pour rassurer son âme, déployer son énergie.

         - Chalom ! lui dit Paul lorsqu’ils la déposent devant chez elle.

         Sara sait la signifiance du salut hébreu : « paix sur toi ! » Sa maman lui a toujours dit que « la vérité n’est jamais assez finement tissée pour un juif », ou quelque chose comme cela. C’est peut-être Albert Londres, dans Le juif errant est arrivé qui l’écrit.

         Mon Dieu ! Quelle soirée ! Quelle surprise ! Sara se retrouve dans son canapé, face à sa bibliothèque. Qui doit-elle prévenir ?

         Elle appelle ses parents, tombe sur sa mère vite décontenancée.

         - Comment cela, tu pars en voyage pour six mois ? Tu as toujours dit que tu n’aimes pas partir plus de trois, quatre semaines. Tu as un nouvel amant ?

         - Non, un livre à écrire.

         - Ah ?

         Sa maman se tait d’un coup. Le mensonge a bien pris.

         - Et où vas-tu mon cœur ?

         - En un endroit du monde sans poste, sans téléphone, sans courriel. Ne t’inquiètes pas pour moi. Je reviendrai avec une œuvre, majeure pour moi, pour vous. Je ne pars pas toute seule, mais je ne veux plus de question.

         - Tout de même six mois !

         - Qu’est-ce donc que six mois, maman, comprends-moi, il en va de mon prochain livre, tu verras, vous serez avec papa comme à chaque fois mes premiers lecteurs, je vous aime.

Sara a déjà raccroché.

 

 

5.

 

         Le vol se passe bien. L’escale à New-York dure plus que prévue. Avant Paul et Sara, Fabien était déjà reparti pour les Etats-Unis. Paul et Sara ont voyagé ensemble, en aparté, jusqu’à Houston.

         Fabien a bien fait les choses. Une voiture les attend à l’aéroport. Sara a rangé son carnet Moleskine et son faux Mont-Blanc de Chine dans son sac à main. Aucune œuvre emportée, juste ses souvenirs, sa mémoire. De l’avion à l’aérogare, cela n’en finit pas. Elle sent Paul fatigué. Il lui dit que c’est là son dernier voyage, avec elle, avec Fabien, qu’il sait sa force de vivre ce voyage, qu’il affrontera les décalages horaires, de temps, d’espaces.

         A Houston, Fabien les guide vers la piste de décollage. L’approche fait froid dans le dos. Plusieurs enceintes grillagées sécurisent le lieu, tenu bien à l’écart du monde.

         Nous ne sommes pas loin de Cap Canaveral, sur une deuxième base tenue secrète.

         La navette est immense, démesurée. L’équipe de la Fondation se présente, détaille leur minutieuse préparation. En piscine, en apnée, en chambre d’apesanteur, de longues heures dans le simulateur de vol viendront à bout de leur appréhension. Les premiers jours sont éprouvants. Les tests physiques aussi. Quinze jours plus tard, Sara revêt enfin son casque toute seule, l’encastre sur sa combinaison, prête à sortir dans l’espace.

         - Je suis prête, dit-elle.

         Ils lui ont prévu un enregistrement sonore, pour les mots qu’elle prononcera avant de les écrire, en cabine, sur son Moleskine, lorsqu’elle sortira hors de la navette dans le vide interstellaire.

         Sara imagine déjà la vision de la Terre vue de l’espace. Aucun autre rêve n’aurait convenu davantage à sa passion          d’écrire. Elle reste silencieuse. Paul a peiné dans la piscine, avec tout l’attirail qui va avec. Elle l’a aidé à remonter à la surface. Leurs regards se sont répondus. Monsieur Fabien et lui ne sortiront pas, leurs âges obligent à plus de précaution.

         Ils partiront avec des scientifiques, des logiciens, des biologistes. Sept terriens au total, sans compter Sara, Paul et Fabien.

         Elle sera la seule écrivain, chargée de raconter au monde l’impression de sa vision distante de la Terre, de sa vie hors de l’attraction terrestre, dans une gravitation autre, un espace donc un temps autre, et toute la diversité qu’elle se plaît à chercher à comprendre l’aidera à ne se fier qu’à ses propres impressions.

         Là sera l’art d’écrire, près de Sirius.

         Après Renan, c’est Chateaubriand qui reviendra à point nommé. Paul emportera Les mémoires d’outre-tombe, pour « éclairez les jours de la vie, ils ne seront plus ce qu’ils sont », pour « l’intelligence courte croit tout voir, parce qu’elle reste les yeux ouverts ; l’intelligence supérieure consent à fermer les yeux, parce qu’elle aperçoit tout en dedans ».

         Sara aime Chateaubriand, la beauté de son écriture, ses amours secrètes pour madame de Récamier.

         Paul lui lit l’un de ses passages préférés : « si du rivage de ce monde nous ne découvrons pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas : le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre œil et la lumière ».

         Et vu d’un autre monde, d’un rivage lointain, le temps se dévoile-t-il ?

         Chateaubriand sait que « les morts instruisent les vivants », que « le ciel a droit aux adorations de la Terre, et ne doit rien à personne ».

         Fabien entre dans la conversation :

         - « Mieux vaut relever du ciel que des hommes ». Vous êtes notre madame de Récamier.

- « La source cachée de mes affections », poursuit Paul.

         Sara sourit, heureuse de se sentir là, son âme est prête à s’envoler.

         Le jour J est déjà là. Fabien a rangé Les Mémoires d’outre-tombe. Le départ est proche. Revêtus de leurs combinaisons, c’est anonymes qu’ils partiront, sans aucune publicité, aucune image ne sera diffusée dans le monde.

         La Fondation a tenu secrète leur destinée. Seul le futur livre que Sara écrira informera le monde. Bien après, les images de leur voyage seront délivrées. La vérité des impressions, ce sont d’abord des mots, une langue, source de liberté.

         La dernière minute est muette, avant que les moteurs ne se mettent à vrombir plus haut que le tonnerre.

         Ils sont bien attachés, chacun et l’un à l’autre. Paul sait toujours trouver les mots pour rendre l’instant plus vrai. C’est Hubert Beuve-Méry qu’il cite juste avant le bruit des moteurs qui devient assourdissant. « Cette quête du vrai est notre principale raison d’être ». Le fondateur du journal Le Monde aurait bien été du voyage, pour sûr, sa « chair entière en ébullition d’espérance ».

         Sara réalise le secret qu’elle porte en elle depuis toujours, s’élever dans l’espace.

         Vue du hublot, l’Amérique rapetisse, ça y est, la Terre entière leur apparaît, présente son visage. L’image est magnifique. Quelques nuages épars trônent sur l’Océan Pacifique.

         Paul, Fabien et Sara sont invités à revêtir leurs casques. La navette va franchir le cap de la vitesse de la lumière dans six minutes.

         Les moteurs à propulsion électromagnétique sont bien arrimés. Tout est prêt pour tenter l’aventure d’un changement de temps.

         Paul, à Sara :

         - Tu te souviens le soir de ta rencontre avec Fabien, à Bordeaux, sur les pavés de granit gris autour de la cathédrale Saint André ? Je t’ai montré Sirius. C’est vers là que nous allons. Si tout se passe bien, nous brancherons alors notre télescope et nous pourrons voir la Terre au début de la civilisation telle que nous l’entendons.

         Mon Dieu ! Paul est si sûr de lui, de ce qu’il avance. Il cite Andreï Tarkovski « convaincu que le temps est réversible ». Sara avance sans être sûre, rassemble son courage.

         Tous s’évanouissent, à la sortie du temps terrestre. Et ils ne se réveillent que bien plus tard, lorsque la navette est en train de dépasser Sirius, commence sa décélération.

         Plus aucun contact avec la Terre n’est alors possible.

         Dans ses rêves, Sara songe à Bertrand, son amoureux de vingt cinq ans débarqué il y a quelques semaines. Que fait-il en l’instant ? Observe-t-il le ciel, pourquoi pas vers Sirius, jusqu’à y découvrir une traînée de lumière ? Son esprit scientifique le laisse-t-il croire à une étoile filante perdue dans l’univers ? En aucune façon il ne saura imaginer Sara dans une navette spatiale lancée à une vitesse supérieure à la lumière même.

         Son esprit est bien trop limité.

         Que découvriront Paul, Fabien, Sara, que nous ne saurions connaître ?

         Sont-ils bien arrivés ?

         Nous observent-ils au bout de leur télescope ?

         Quelles vérités Sara nous donnera-t-elle à lire  ?

         Reviendront-ils vraiment ?

 

 

6.

 

         A l’arrivée, c’est par une impression féconde de flottaison que Sara revient à la vie. Le réveil est agréable.

         Paul est déjà le visage accolé au hublot en admiration béate devant la splendeur des étoiles, des nébuleuses rouges, oranges, rose tyrien.

         Fabien dort encore. Ses membres commencent à peine à se mouvoir.

         Le capitaine du vaisseau navette a l’air préoccupé.

         - Nous devons accélérer votre sortie dans l’espace. Les vents sont plus importants que prévu et les forces gravitationnelles échappent pour certaines à nos calculs. Rassurez-vous, nous maîtrisons la situation. Vous vous sentez d’attaque ?

         Bien sûr que Sara se sent d’attaque. Quelle drôle d’expression ! Il n’y a pas de combat à mener pour ce qui la concerne, pas de nouvelles forces gravitationnelles à comprendre, elle en est bien incapable. Son esprit est léger. Ce qu’elle voit les yeux ouverts dépasse son entendement. L’espace est magnifique.

         Fabien à son réveil peste contre le dysfonctionnement du télescope impossible à réparer.

         Sara sait intimement que l’important est ailleurs, lié à sa sortie dans l’espace, seule en un endroit de l’univers où l’énergie du chaos a laissé une trace.

         Les portes du sas sont bien bouclées.

 

         - Quel est donc ce technicien qui a eu l’idée saugrenue d’installer un gyrophare pour prévenir de l’ouverture prochaine du sas extérieur ?

         Ça y est, la porte s’ouvre, Sara sort dans l’espace. La Terre est bien trop éloignée pour la distinguer à l’œil nu. Sara sort seule dans l’univers.

         Elle ferme les yeux. Elle ne répond plus. La communication avec Paul et Fabien et avec l’équipage s’interrompt d’elle-même.

         Pas de panique à bord, comme si la certitude de son retour ne faisait aucun doute.

         Sara n’est plus dans aucun champ visuel, à l’opposé de la porte, des hublots, son corps flotte.

         Un jeune homme apparaît, sans casque et sans combinaison dans une bulle d’air. Qui est-il ?

         Il y aurait bien quelque chose dans ses yeux qui pourrait ressembler à Paul, autre chose dans son expression à Ernest Renan, une passion amoureuse digne de celle de Chateaubriand pour madame de Récamier et tant d’autres traits encore, bien connus. C’est un jeune homme singulier et pluriel, d’une fulgurante beauté extérieure et intérieure, sans doute aucun. Ses yeux sont lumineux.

         L’air semble respirable dans la bulle qui entoure le jeune homme et Sara désormais.

         Sara retire son casque, sa combinaison.

         Sans un mot, ses mains caressent le torse du jeune homme, son cou, ses cheveux, son visage. Tous deux se dévêtissent. Nus dans l’espace, leur étreinte peut commencer.

         Le jeune homme caresse la poitrine de Sara, son doigt glisse déjà dans son sexe. Elle ressent un recommencement, une jouissance comme déjà vécue. Elle sent son ventre qui l’appelle, pressent son ensemencement. Elle sent le sexe du jeune homme entrer en elle.

         Sara jouit, déverse son eau qui se transforme en gouttelettes de lumière, la fontaine ne tarit pas.

         A l’intérieur de son corps, elle sait l’enfant futur qui déjà exulte d’être là, protégé dans son utérus.

         Sara savait cette naissance, sans savoir où, ni comment, ni qui serait l’élu. Serait-elle enceinte du Messie, à l’abri de Sirius, invisible de la Terre ? Personne n’en saura rien, à l’exception de Paul.

         Le jeune homme a déjà disparu, éphémère vision. Seule la bulle d’air est restée. Sara revêt ses dessous, sa combinaison, son casque et réapparaît enfin devant le hublot face à Paul.

         Son regard en dit long, rempli d’étoiles. Paul sait-il, comprend-t-il ?

         - Que t’est-il arrivé ?

         - Le Messie est en chacun de nous, lui murmure Sara.

         Paul sent Sara changée et aussi soulagée.

         Sara sait que son Messie sera au féminin.

         Elle appellera sa fille Harmonie.

 

7.

 

         Il est temps de rentrer, de revenir sur Terre. Les moteurs ont été rechargés, le magnétisme est bon.

         Le retour passe presque inaperçu. A l’approche de la Terre, c’est Paul qui se réveille le premier. Dans son sommeil, Sara caresse son ventre, elle sent son enfant là. Paul a une intuition. Il n’en parlera qu’à lui-même, pour l’instant. Paul sait attendre.

         Sara ouvre un œil. Son visage est détendu, ses yeux tout aussi pétillants qu’il y a quelques semaines, à son retour de sa sortie dans l’espace. Son premier sourire est pour Paul, en apparence. Elle pense à Harmonie. Son Moleskine est tout prêt d’elle. Elle a beaucoup écrit, des mots, des phrases, ses impressions.

         Fabien est satisfait, remercie l’équipage, se tourne vers Sara :

- J’ai pensé que vous seriez heureuse de vite rentrer chez vous. Un avion vous attend à Cap Canaveral. Avec Paul, nous avons quelques affaires à régler…

         Les deux compères clignent d’un œil malicieux.

         Sara remercie Paul, Monsieur Fabien.

         - Comment vous remercier ?

         - A très vite ma chérie, dit Paul.

         Sara ne relève pas. Paul l’embrasse. Sara le serre dans ses bras. Monsieur Fabien glisse à l’oreille de Sara :

         - Prenez le temps d’écrire, de saisir vos impressions. Nous saurons attendre, enfin pas trop, tout de même… Nous sommes impatients de lire votre livre.

         L’avion reconduit Sara, à Bordeaux.

         A l’arrivée, elle appelle sa maman.

         L’attente lui fût bien longue. Elle sent sa fille changée, dans la voix.

         Dans sa petite maison près de la cathédrale Saint-André, Sara à peine arrivée allume un feu dans la cheminée.

         Elle ne révèlera rien du père de son enfant, ni à sa famille, ni à ses amis. Elle inventera un homme de passage. Son secret restera juste entre elle et elle. Elle se demande pour Paul. Elle devra le lui dire. Elle commencera ainsi :

         - « Presque tous nous sommes doubles », Renan a bien raison. « La vie est au bout de cette dissection à outrance » et « la réalité est quoiqu’on dise, supérieure à toutes les fictions », « le libre esprit ne connaît pas de limite ».

         - Que veux-tu donc me dire, l’interrogera Paul.

         - J’ai presque fini d’écrire notre épopée. Tu pourras bientôt lire. J’hésite pour l’épilogue. Je choisirai Renan : « l’immortalité, c’est de travailler à une œuvre éternelle ». Je suis enceinte, Paul, ensemencée lors de ma sortie dans l’univers-espace-temps. Ma fille s’appellera Harmonie. Elle naîtra, en être près de Dieu. Le Messie est en moi.

         Sara prend la main de Paul, la place sur son ventre. Paul ne montre aucun étonnement.

         - Écoute, lui dit-elle.

         Paul entend le cœur d’Harmonie battre dans le ventre de sa mère.

         - Chalomha Harmonie, dit Paul.

         Tous deux se sourient, bien en paix.

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Bordeaux, novembre 2006.

 

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