
Je sauverai les apparences
roman
Arrivé
pile, j’ai écrit, face à toi.
Quel
titre as-tu choisi pour signifier le livre, donner l’envie de
lire ?
Tordre
le cou aux idées reçues ?
Non,
personne ne l’ouvrira, c’est trop énigmatique.
Sauver
les apparences ?
C’est
plus intime. Vois plus grand mon chéri, tords le panoramique dans tous les
sens.
Je
tords.
Je
tique.
Je
« tortique ».
Ca y
est, je crois que j’ai trouvé ! Je sauve les apparences.
C’est
mieux, pour les curieux. J’aimerais mieux au futur, pense à nous : je
sauverai les apparences.
En
réponse aux millions de livres qui ont déjà fait la une ?
Ne dis
pas n’importe quoi !
Je
pile, avec toi.
*
J’ai
tenu parole, en honneur tout honneur envers les hommes et les femmes de parole.
Oui,
je te l’avais juré. Ca y est, je l’ai écrit, le livre, avec nos évidences. J’ai
composé nos kilomètres d’expressions partagées, pour une grande part
celles que nous avons déroulées ensemble.
Ma
parole, tu en as mis partout, quel bonheur !
Je suis
lessivé. Je te l’enverrai en express, encore quelques retouches, deux trois
touches. Mon livre te réconfortera. Je l’ai écrit en grande partie pour toi.
J’en
suis sûre.
J’ai
suivi ta mesure, sans trop de démesure. J’ai parfois repoussé les limites, vectorisé
tes mots.
J’ai
poussé l’Orient express à la force du poignet, des wagons d’idées reçues tout
confort, d’expressions manufacturées, un paquet empaqueté à destination de
toi. J’y ai mis le paquet, j’y ai
travaillé. Je les ai écrites comme tu l’as voulu, au féminin, je crois que cela
a payé. Tu me diras. C’est presque sec, pas encore verni.
Je ne
suis pas trop verni, en apparence, tu l’as toujours su.
Je
préfère le verbe être au verbe avoir. Cela n’a pas grand-chose à voir. Et tu le
sais aussi.
Comment ?
Non,
je n’en fais pas toute une histoire. J’ai juste pris mon courage à deux mains
pour m’encourager. Je n’ai pas de quoi en être fier. Je suis indemne, quoique…
Je
suis comme je suis.
Je
n’ai pas ce que j’ai. Je l’ai vite découvert, expressément à découvert.
J’ai
ce que je suis.
Je
suis de ceux qui savent ce qu’ils sont. C’est clair, limpide. Circulez !
Il n’y a plus rien à voir ! Je lève les yeux au ciel. La fermeture
éclaire.
Je me
suis entraîné à articuler. J’ouvre grand la bouche.
Fais-moi
du bouche à bouche !
Je me
suis mis à apprendre la cuisine, à composer des petits plats avec toute mon
affection.
J’ai
roulé dans la farine certaines de nos expressions fétiches.
J’ai
inondé le mur de la cuisine de Post-it. J’ai attrapé la serpillière quand ça a
débordé. J’ai tout essoré.
J’ai
collé, décollé. Les Post-it ont pris l’eau.
Aide-moi
au lieu de te moquer ! Il s’agit de savoir qui est avec qui !
Je
m’en suis occupé, tout en m’imprégnant de nos expressions fétiches sur les
Post-it.
J’ai
pensé à des contextes, je les ai notés, histoire de surprendre un peu les
Post-it suspendus. Le meilleur a eu 17 sur 20.
Pas
mal !
Je
l’ai surpris au bon moment en train de converser avec une lapalissade si
solitaire qu’à l’accoutumée, elle ne discute avec personne. Elle était dans le
bain.
L’exercice
s’est toutefois avéré très vite plus délicat. D’abord, ça a bouchonné. Trop de
monde sur la route roulait vers certains clichés. Aucun panneau de
signalisation n’avait prévenu quiconque. Et toi, tu n’as rien dit. Les Post-it
faisaient fausse route. Il paraît qu’ils avaient prévenu à la télévision et à
la radio. Des embouteillages, avait dit Bison futé. Les dés étaient pipés.
Le
temps de déboucher, des formules capricieuses n’en ont fait qu’à leurs têtes.
Pour commencer, elles se sont mises à se
détacher du groupe et à virevolter dans l’air, à se poser n’importe où. J’ai
pensé à toi. J’en ai retrouvée une derrière la cuisinière. Elles ne se sont pas
perdues, non, juste égarées. J’en ai surpris une autre sous la table le regard
hagard, encore une autre dans un verre à pied. Ce n’était plus le pied.
C’était
asocial ?
C’était
n’importe quoi ! Je ne voulais laisser personne sur la paille.
Au
courant, j’ai dégagé l’espace. Je suis monté sur mes grands chevaux et j’ai appelé
l’escabeau à la rescousse pour coller du liège sur le mur. Je suis descendu
chez Madame Simone chercher tout ce qu’il faut. Elle m’a encore demandé de tes
nouvelles. Je ne lui ai toujours rien dit. Je ne veux pas lui faire de peine.
Je n’ai surtout pas oublié les petites épingles pour la touche finale. Pour
tout dire, je n’ai rien trouvé de mieux que de plaquer du neuf sur du vieux,
tout ça à cause de quelques Post-it qui se sont isolés du groupe. J’ai évité la
grève. Je me suis empressé de tous les épingler. La vie est un combat. Chacun
s’est d’abord prostré sur son chacun pour soi, prosterné sur son quant à
soi !
Tu en
es venu à bout ?
T’inquiète !
Je n’ai pas eu besoin de consigne particulière. Je retirais le groupe entier
lorsque c’était la pagaille. Allez hop, j’emporte le paquet ! Je ne vais
pas me laisser marcher sur les pieds ! Prêt à passer à l’écriture
celui-là, cela lui fera les pieds !
J’ai
évité la forme d’un catalogue, la succession de mots suspendus à un fil. Tu
n’aimes pas beaucoup les successions. J’ai retenu tes conseils.
J’attends
toujours ton coup de fil. Ma ligne est peut-être en dérangement.
Tu
hésites à vérifier ?
Oui,
je ne voudrais pas avoir à vérifier.
Certains
Post-it se sont retrouvés à l’autre bout du mur. Cela n’a fait ni une, ni deux.
Ton
coup de fil, lui, s’est contenté de rester accroché à la corde à l’aide d’une
épingle à linge, dos au mur, la corde que j’ai tendue dans le salon avec des
souvenirs de toi, accrochés à mon cœur, nos souvenirs refusent de sécher. Le
sol est tout mouillé. Même ton chien Teddy s’y est mis et Dieu sait que je
n’aime pas les chiens qui pleurent sur le parquet. Tu imagines ? Des
larmes de chien que chaque jour j’aspire parmi toutes les autres larmes, de la
famille, des amis. J’ai retiré les photographies où nous étions ensemble tant
nos propres larmes n’en faisaient qu’à leurs têtes et remplissaient des seaux à
n’en plus finir. J’attends ton coup de fil.
Tu
n’as qu’à tenir à jour des listes pour commencer, t’accrocher à un fil.
Tu
n’aurais jamais dû me dire ça, avant de partir pour de bon.
Tu as
hésité ?
Pardi !
Mais je tiens bon !
Valse
hésitation, je marche sur un fil.
Encore
heureux qu’il n’y ait pas de bouton !
Le fil
à bouton ne supporterait pas le poids de ton coup de fil !
Ma
grand-mère avec précaution, je lui en sais gré, m’a avec raison prévenu lorsque
j’ai tendu une corde à linge au-dessus du garage pour y faire grimper la
glycine de mon jardin. La corde ne tiendra pas. La plante arrache déjà l’acier,
mon fiston !
Pourquoi
choisis-tu une corde, une voie de garage ?
C’est
en toute conscience. Un point c’est tout.
A
vouloir tout expliquer, on finit par perdre les pédales. Il paraît que des arcs
ont plusieurs cordes. Laquelle choisit la flèche ?
T’occupe
mamie ! Mets plutôt tes sandales, l’hiver sera rigoureux, ils l’ont
annoncé.
Si je
n’avais pas été son petit-fils, elle m’aurait pointé du doigt.
Quel
chenapan celui-là ! Quel bleu ! C’est sidéral !
Le
filon est bon, pas le petit fiston.
Le
temps a passé. Ce n’est pas tout. Il ne s’agirait pas de perdre le fil pour de
bon. La corde à linge tiendra bien la glycine le temps qu’il faudra.
J’y
viens, je viens.
Allez
viens !
Venir ?
Advenir ? Survenir ? S’abstenir de revenir, je t’appartiens, tu me
contiens, je me maintiens, tu me retiens, je te soutiens.
J’appuie
sur le bouton, là où ça fait mal.
Toutes
les intrusions dans une nouvelle conversation commencent, s’ensuivent par un
« quel temps fait-il » ? Moi qui ne regarde pas la télévision
comme tout le monde, j’allume la radio le matin. C’est utile.
On m’a
parlé du beau temps et de la pluie chez la boulangère !
Ah
bon, et c’était digne d’intérêt ?
Pas
vraiment.
Alors
ces contextes, tu avances ?
Au
début, je me suis mis à rechercher des contextes qui collaient au texte, à
alimenter le flambeau à la façon d’un gros rouge qui tâche. Cela entachait,
faisait tâche en souvenir de nous, de nos souvenirs à mettre en mots. J’ai
rompu les amarres. J’ai arrêté de jouer les gros bras. Je n’avais pas les bras
assez longs.
« Mettre
en mots », c’est une drôle d’expression à épingler.
Je me
suis mis au vert pour quelques temps, façon de parler.
Tu
t’es mis de ton côté ?
Oui,
recroquevillé dans une coquille d’œuf à taille humaine.
Il
m’importe maintenant même si je ne suis pas de la partie, de connaître à
l’avance le temps qu’il fait. C’est pour la répartie !
La
météo se gâte.
Je ne
voudrais pas être dans une piscine lorsque l’orage déboulera.
Quel
rapport ?
Je ne
voudrais pas voir jaillir une boule de feu arrivée de je ne sais où pour
s’immobiliser au-dessus de moi.
Tu te
mets le doigt dans l’œil !
Je
t’en mets plein la vue !
Il n’y
a personne pour t’épier, te cueillir, te recueillir.
Je
suis pris à mon propre diapason.
Tu as
l’impression que ça sonne faux ?
Heureusement que l’autre jour j’ai acheté un
accordeur électronique. Je pressentais l’orage.
Il
fait aussi fonction de métronome. C’est rassurant. Il sait compter, décliner
des tic, tac, tic. Il est né régulier. Disons qu’il a été programmé pour se mettre
à son compte, à son service, à sa charge.
Plus
de décharge en vue.
Les
piles dureront longtemps. Je suis un accordeur des quatre saisons. Je
n’applaudis pas des quatre mains. De toutes les façons, je devais bien y mettre
les mains. Il fallait à tout prix que je sorte de l’eau. Mektoub.
Je
barre la route à la boule de feu. Elle se barre. Je sors de ma torpeur. Je me
fraye un chemin. Plus de frayeur.
J’aperçois
une libellule. Elle panique. Je la sauve des eaux.
Le
destin, si tu ne le manipules pas un peu, tu ne verras jamais une libellule
sauvée des eaux !
Attends,
à la sortie de l’eau, que vient faire une libellule ?
Rien,
justement. Elle n’avait rien à faire là. Chacun est responsable de soi et il
est aussi grave de manipuler que d’être manipulé.
N’est-ce
pas mon cher Watson ? Lui au moins a du prendre l’Orient express, pas le
radeau de Robinson et Zoé. Qui aurait cru Zoé ? Eve n’est jamais sortie de
la côte d’Adam. Je dois faire en sorte d’y prêter attention. La côte relève de
la gageure. La Bible n’a jamais commencé par « Au commencement » mais
par « Au recommencement ».
J’abandonne
mes notes, bien épinglées, à l’abri des regards, à l’abri de l’attache du
temps, plus exactement je mets de côté l’ouvrage pour un autre temps. Trop de
cœur à l’ouvrage.
Quand
je m’y remettrai, je m’y remettrai !
Et ce
sera une avancée majeure ? Allons donc ! Martèle ton courage,
prends-le à deux mains, sous-entendu vraiment !
Donne-moi
du courage Salomé ! Parle-moi ! Ta voix a bien raison, raison de moi,
raison gardée.
J’ai
la côte avec toi !
Il y a quelques semaines, j’ai cru t’entendre,
entendre ta voix crue, le matin, dans la salle de bain. Je me lavais les mains.
J’entonnais un refrain sans fin.
Et mon
œil ! Tu ne sais pas chanter !
Enfin,
ce n’est pas tout à fait ça. Pour le bain, il n’y avait qu’une douche, je botte
en touche. Pour la voix, il faut dire que j’avais écrit bien tard, un peu bu,
c’est certain.
Je
continue d’écrire, en cachette, j’ai du changer de cache, par précaution, ça
rime avec omission. J’ai saisi tous les Post-it dans l’ordinateur et je les ai
articulés. Le couper-coller fonctionne bien. J’ai continué, tracé un peu, tout
ce temps est tellement passé, tu dois bien le savoir, là où tu es, t’en douter,
toutes les passes à franchir, passer, repasser, chérir, renchérir, saisir tout
ça d’un coup, se ressaisir. J’en étais avec le verbe mettre, précaution avec
omission mise sans protection.
Quelle
caution pourrait nous protéger ?
Que
vas-tu mettre aujourd’hui ? C’est une question de forme, donc de femme.
Une forme au féminin pour la douceur des choses et qui devient brutale par la
force des choses lorsque le masculin s’emmêle les pinceaux. Dieu qu’il y a
longtemps que je ne t’ai offert une robe à ton goût, une perle ! Je te
reparlerai des robes, pas des perles. Une histoire raconte qu’une pie qui aime
les perles transporte de nid en nid depuis la nuit des temps des colliers de
perles toutes façonnées par des huîtres qui se cachent, coquines dans leurs
coquilles. Avec tous ces colliers, les huîtres vont bien réagir ! Je
t’offrirai une robe échancrée, pas trop courte, au-dessus du genoux, moulante
sans être voyante, un peu volante, abricot ou framboise, et un collier de
perles que je débusquerai.
Pour
tout te dire, je m’y suis mis, j’ai repris le pli, j’ai déplié quelques
idiotismes revenus d’ailleurs, couru
après toi tant j’y crois.
Tu
croisses ?
Je ne
te répondrai pas !
J’opte
pour de nouvelles expressions que j’ai retenues par envie, pour un jour
t’envoyer tout ça par les airs, droit vers toi, au gré des vents
interstellaires, au-delà de là-haut, dans l’espace.
Rien
ne passe, ne se passe. Mais chut ! Tu as compris, toi qui as le goût des
jardins secrets. Motus et bouche cousue !
Dis,
tu mettras ta robe à fleurs abricot ? Pourquoi avais-tu donc tenu à une
robe de mariée que tu pourrais remettre en d’autres occasions, pour d’autres
fois encore ? Tu voulais vivre avec moi une foule d’autres fois ? Tu
m’as donné ta main. Je n’en suis pas revenu !
J’arrête
mon manège car personne ne m’écoute.
Tu crois ?
Explique-moi !
Envoie-moi un signe pour raviver le feu, un guide.
Je te
construirai un album de photographies qui ne jauniront pas, le nez dans le
guidon, un album de mariés.
Nous
offrirons du champagne à tout le monde, brut de décoffrage.
Remets-toi !
Dans
l’album, le champagne coule à flot !
Et moi
je mets le feu au beau milieu des convives !
Un feu
de joie ! Lorsque au bras de ton père tu as débarqué, tu as fait la pluie
et le beau temps. Il n’y en a eu que pour toi. Un feu de Dieu. Tu m’as embrassé
et tu m’as dit tout bas :
Il n’y
a pas le feu, nous avons toute la vie devant nous, à présent !
Quel
présent !
Je
cultive nos souvenirs et ils se développent, parfois vivent après moi. Quel
émoi !
Calme-toi.
C’est
grave, Docteur ?
*
C’est extraordinaire,
toutes ces évidences qui traversent le temps ! Grâce à Dieu, je ne tombe
plus du septième étage, plus maintenant !
J’ai
un harnais accroché à un fil suspendu dans mon jardin depuis que je les
cultive. Je bouture des expressions. Je les cueille, les ramasse, les taille.
Ma
grand-mère m’en a léguées des tirades entières en tout genre. Enfin, pour le
tout-venant ! Mektoub. C’est le destin. Ce type d’apport ne coûte rien. Un
peu de terre, d’eau et de soleil. Cela germe de partout. Elles me collent à la
peau, un peu comme des Post-it.
Tu te
souviens ?
Je
crois te les avoir à peu près toutes racontées, ou presque. Quel débit
avions-nous dans le verbe ! Nous prenions l’avion pour un oui, pour un
non. En route pour le destin.
Penses-tu !
Tu pousses un peu ! Il ne faut pas pousser.
La
route est longue.
Une
jeune pousse pas plus haute que trois pommes ou qu’un petit Poucet se régale
avec un pous-pous, allez ouste ! Débite !
Le
jardin est grand.
Pour
nos retrouvailles, j’opterai pour une piste de danse revêtue de planches bien
débitées puis rabotées, poncées, cirées.
Tu
ponceras le bois à la pierre ponce ?
Nous
danserons la valse. 1, 2, 3, 1, 2, 3…
Je
débite.
Débit
de boisson.
C’est
une ambiance à boire un coup au bord de la mer avec des pêcheurs qui rentrent
au port, à l’arrière plan.
Choisis
la table avec la toile cirée pour voir la mer !
Le
ciré, la casquette du pêcheur vissé sur le front, je mets les voiles. Je suis
parti avec ma ligne et avec mon épuisette.
Tu
gardes la ligne ?
C’est
ici que nous accosterons, au milieu de la mer. Il y a un banc pour jeter
l’encre, un banc rempli de poissons. Je le sens. Si mon destin ressemble à
cette pêche, je nous promets monts et merveilles. Nous ancrerons alors notre
vie dans la réalité sans nous faire un sang d’encre.
Arrête
de te jeter des sorts, jette tout ça !
Je
jette l’épuisette. Elle revient pleine. La ficelle est un peu grosse.
Emprisonnées
dans le contexte, les expressions ne résonnent pas. Dès lors qu’elles l’emportent,
le texte, elles le lancent ! Et vlan ! Quel con le texte,
parfois !
Mon
cœur est à vau-l’eau.
Comme
un homme à la mer ?
Je
t’ai dit avoir prononcé longtemps en toulousain avec un accent à coucher dehors
« boudu con » pour comprendre à 20 ans qu’il s’agissait du bout du
sexe de la femme ! Mon Dieu, c’est fou ! Ce n’est pas du flan.
C’était l’année où je t’ai rencontrée. Quel accent ! Tu te souviens ?
La
rumeur a enflé.
Tu
parles d’une rumeur !
Je
t’ai dit de venir sous la table, c’était plus prudent. Nous avons assisté
à une partie de jambes en l’air pas triste entre une dame et un monsieur
bras-dessous bras-dessus puis à des éclats de voix. « Tu me prends pour
une conne ? Non mais ! Sinon alors dis-le ! Alors quoi ! Pour
une cochonne ? » Boum ! Un coup de poing a volé dans le pif du
monsieur. Un gnon bien de Toulouse. « Prends ça ! Tu l’as
mérité. » Urgences. SAMU. Hôpital et tout le tralala. « Tu n’avais
qu’à pas m’énerver ». Cela ne vaut pas le coup de rétorquer. Comprendra
qui pourra. « ça tangue un
peu. J’ai peut-être le nez cassé ». Et elle : « comprends-moi,
je ne suis pas la conne que tu crois ! » Pour qui elle se prend cette
fille-là ? Et ce type ? Et puis zut alors !
Tous
les lieux-communs peuvent aller comme un gant. Il suffit de choisir le
contexte.
Ton
à-propos, ta répartie me manquent Salomé !
Ne
prends plus de gants. C’est fini.
Tu
aurais rajouté :
Je
tire le diable par la queue.
Je me
méfie des queues pour ce qui concerne les animaux, c’est tout de même bestial
d’avoir deux queues !
Je
dévore encore certes, juste des formules toutes faites, à ta vie et à la vie
tout court.
Pas de
risque que tu deviennes un ogre.
Les
années n’ont pas amoindri le report dans le temps de nos trop courtes
conversations.
Il
était temps que je m’y mette, que je passe à autre chose. Diable ! Je ne
vais tout de même pas me faire peur, je suis bien frénétique, enfin, c’est
entre moi et moi, ce n’est pas grave.
Je
tords le cou à bien de mes idées reçues.
Mon
appétit de vie finit par revenir.
Je me
remets, me reprends.
Je
prends des douches, du repos, du soleil dès que possible. Je prends un café
expresso assis à des terrasses ensoleillées. J’entretiens les clichés.
Il
m’arrive même de prendre mon temps.
Jamais
de le reprendre ?
Je
prends l’avion, le train, la voiture, le vélo, le bus, le tramway, le bateau,
l’aviron. Je cherche l’intrus.
Je
prends la température. Elle est stationnaire. Il fait froid ce matin comme les
autres matins. Les satellites géostationnaires approuvent l’évidence. Ils ont
été programmés pour ça. Ils ne nient pas les évidences.
Lorsque
j’ai eu affaire à Katia, elle a repris ses affaires.
J’ai
repris ma distance.
Elle
t’a pris en grippe, pour un malade, un déjanté, un abruti, un… ?
Ce n’est
pas la peine de devenir grossière, cela n’en vaut pas la peine.
Tu
peines, je peine, nous peinons. Repeins la vie en rose, en rose bonbon !
Pardon ?
Non,
c’était pour la rime, je frime. Il n’y a pas de risque, là où je suis, et puis
c’est entre-nous.
Je te
choisirai une robe rose avec des boutons.
Ce
sera bonbon ! Ce ne sera pas vraiment dans tes moyens.
Ce
sera extra !
*
C’est
parti !
Déjà ?
Je
lève la tête.
Top
départ !
3, 2,
1. Allez hop ! Je déclenche.
Le
chronomètre ne s’arrête plus. Il y a belle lurette qu’il n’est plus monté sur
ressort. Du quartz aux quatre coins du monde, s’il vous plait, pour le
monde entier !
Dépêche-toi,
secoue-toi. Il ne va plus en rester !
Je
paresse.
Le
temps appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Allez ! Appelle tous les
livreurs, les affréteurs, et poste-toi là pour recevoir le quartz.
Ah
bon ?
Mais
oui, et n’attends pas d’autres explications pour te poster !
Les
quartz passent, sont déjà dépassés dans notre quête de l’infiniment petit. Ils
sont passés de mode, ils ont passé l’audimat, car la course à la recherche de
particules élémentaires a débouché sur une découverte, un phénomène phénoménal.
Une particule dix puissance moins neuf fois la taille d’un quartz a pu
être isolée ! On n’a pas encore su fabriquer le microscope électronique
pour la photographier. On a juste sa trace dans un accélérateur de particules.
On a construit une chambre forte et un lit douillet pour la protéger des
regards. Le quartz, c’est du passé, il est passé.
Un
ange passe aussi, ce n’est pas pour la même raison.
Tu
imagines ? Tu as déjà vu la trace d’un ange isolé dans un accélérateur de
particules ?
Rien
ne dépasse sur un ange. Pas de course vers l’infiniment petit ou grand. Un ange
n’est ni grand, ni petit. Il est comme il est. Et il n’a pas besoin de quartz.
Pas de trace. Impossible à isoler.
Mon
ange !
Je
n’ai plus le choix, l’heure tourne, les jours s’enchaînent, il s’agit
maintenant de foncer sans y penser. Je reprendrai plus tard le fil de notre
conversation, de nos réflexions, de notre intimité. Les particules
infinitésimales sont en lieu sûr.
J’ai
imprimé toutes les expressions que nous avons récoltées. Je les ai articulées
comme j’ai pu. C’est un début. J’ai acheté un carnet Moleskine pour commencer à
écrire vraiment. J’utilise la plume de paon. Mon stylo fait la roue pour se
détendre lorsque je le serre de trop entre mon index et mon majeur. Il me met à
l’index. Il est devenu majeur sans que je ne m’en aperçoive.
Je
repars dans l’action, franchir de nouveaux obstacles avec ma plume de paon.
Souhaite-moi
bonne chance, tu es mon étoile, mon poids plume, tu le sais.
Bonne
route ! Appelle-moi en arrivant…
Cela a
failli partir.
Un
léger retard à l’allumage a perturbé la situation.
Le son
du top départ a mis presque une seconde pour me parvenir. Ce n’était pas prévu.
J’ai
manqué d’oublier les cartouches d’encre bleue. C’est bon, il n’y a pas eu
d’autre imprévu à l’horizon.
Embrayage.
ça y est, je monte vers le ciel. Je vois déjà la lune. De
là-haut, combien de secondes entre le top départ et 3, 2, 1, partez ?
C’est
parti !
*
J’ai
du fil à retordre, du fil sans fin, je cours après ton ombre, cela sent le
vinaigre, par endroit ! Le vinaigre doux, toutefois, balsamique ou mieux
agrémenté de noix. Un zeste d’huile d’olive. Tout s’embrouille !
ça, au moins, ce n’est pas du fil de fer. Encore que…
J’ai
du fil à démêler, une pelote entière, de fil de fer fin. Plus je tire, plus des
nœuds se forment, déforment la pelote,
de fil en aiguille. Où vais-je couper avec mes tenailles ?
Avec
le tuyau d’arrosage, c’est plus facile. Là, pas question de couper, rien que de
la patience et du bon sens. Au moindre pli, ça ne fait pas un pli, l’eau est
stoppée, le tuyau plie.
J’avais
tout de suite senti l’embrouille. Je déroule le tuyau dans le jardin, je
l’étale. L’eau est puisée dans un puits creusé au-dessus d’une nappe phréatique
reliée à une rivière, elle-même à un fleuve, c’est mal barré lorsque ça tire
sur la pompe. Elle s’épuise. Il n’y a plus qu’à étaler le tuyau et à aller
chercher l’épuisette.
La
mer, c’est encore loin ?
Toutes
les rivières puis les fleuves vont à la mer. Encore que… Dans certaines
contrées, des fleuves et des rivières se retrouvent au-dessous du niveau de la
mer, coincés dans les terres.
C’est
la panique à bord. Certains fleuves ne vont plus vers la mer. L’eau devient
stagnante. Vers où barrer ? Il n’y a plus de vague, d’embrun. Et cela fait
des vagues. Les enfants ne croient plus que les fleuves vont à la mer. Les
livres scolaires sont obligés de mentir pour se vendre. Vendues les
vagues ! Beignets, glaces, chocolats glacés, tout se vend !
Le
vent se lève.
Dans
un delta, ça s’entremêle aussi, à s’y méprendre en Zodiac, tant il y a
d’affluents. Et cela me fait aussi penser à du fil à retordre.
Là au
moins ça s’écoule.
Ton
analogie n’est pas vraiment logée à la bonne enseigne !
Qu’est
ce qu’il te faut !
Rajoute
des arbres dans le Delta et là tout se compliquera.
Par où
donc naviguer ? Je n’ai ja ja jamais navigué. On s’en sort comme on peut.
La forêt n’est pas mal non plus pour ce qui est de se tordre pour s’en sortir
avec des arbres. Je me retrouve au milieu, seul dans une pinède où des troncs
s’élancent vers le ciel à perte de vue.
Vers
où veux-tu qu’ils s’élancent ?
Les
troncs ne montrent rien d’autre que leurs troncs tous pareils à première vue.
Comment
se retrouver ?
Le
soleil…
Oui,
bien sûr. A haute température, il fera fondre le fer.
Liquide,
le fil de fer !
Je
suis les lamelles de soleil perçues en fines tranches séparées par les troncs.
J’arrive enfin vers le soleil sans tronc. Le fil de fer se
présente : « Que faites-vous donc là ? Je délimite la
forêt de pins. Retournez d’où vous êtes venus ! »
Ah
bon ? Et je vise quoi, maintenant, à rebrousse chemin ! La nuit noire
derrière les troncs de pins ? Arrêtez de me lisser à rebrousse poil !
Le fil
de fer n’en revient pas, lui qui sait autrement se présenter en d’autres
circonstances plus lisses. Vendu dans les commerces du monde entier pour
clôturer les champs, il en connaît un rayon. En rase campagne, il devient
impossible de marcher droit. Même là où la forêt est dense, des barbelés
délimitent les terres, et pas seulement pour le bétail. L’instinct dirait de se
méfier de ses voisins ! Foutaise !
Les
cancans ont la vie dure.
Tous
pareils.
Les
faiseurs de cancans sont inscrits au cadastre et accrochés à leurs titres de
propriété. Pardi ! Au cas où ça se fâcherait…
Comment
s’y retrouver, à présent, dans tous les interstices de toutes les parcelles de
la campagne française ? De plans d’Etat en contre plans de voisinage en
plans d’Etat revisités. Avec ou sans barbelés, trop de clôtures forgent de
mauvaises habitudes, des ragots. Et les habitudes, lorsqu’elles sont mauvaises,
il faut en changer. Pour les ragots, je n’ai encore rien trouvé.
Des
clôtures découpent les montagnes du monde entier, les plaines.
Le
monde devient piqué.
Piquetée
la campagne ! Tu détesterais ça, toi qui enfant a eu le privilège de la
parcourir, à pied, à cheval. Dans des coins reculés où bien des expressions
traversent les hameaux. Quel bonheur de les entendre !
Dressiez-vous
le camp à la dure le soir lors de vos escapades équestres adolescentes ?
J’imagine
ta guitare accrochée à l’arrière de la selle. Je ne t’ai jamais posé la
question.
Que
chantais-tu ? Une mélodie de ta composition ? Le son
montait-il au-dessus du foyer ? Les notes s’entendaient et la braise
crépitait ? Les bûches suivaient le rythme ? Elles sortaient du
bois ? Elles gambadaient autour du feu ? Un arpège accompagnait ta
voix, lui prenait la main ? Une bûche, c’est combien d’allumettes ?
Arrête
avec tes questions, tu m’épuises !
*
Je me
sens à l’étroit.
Je ne
vais pas me mettre à coller des allumettes pour construire un château et ne
vais tout de même pas craquer comme une allumette, non, il ne faut pas
exagérer.
Il n’y
a pas le feu.
Il n’y
a pas de fumée sans feu !
Pour
les nouvelles matrimoniales, mon foyer, enfin, mon histoire avec Katia est
partie en vrille. Je n’avais plus envie.
Et
alors ?
Alors
quoi ? Légitime défense.
Le
lait était sur le feu ?
A deux
pas, toutes les routes auraient pu nous mener à Rome.
Oui,
ça aurait pu marcher.
Qu’est-ce
que tu en sais ? Je courais après le vent. Je suis avec toi. Hors de
question pour ma part de partir bâtir des châteaux en Espagne. Je devenais son
jouet, par moment, gauche et gentil.
J’ai
dépassé mes limites, ai enfin atterri, réemprunté mes chemins de traverse,
couru après la distance. Sans hésiter une seconde de plus, j’ai bifurqué.
Tu
comprends ?
Désormais,
tu tiens la distance par la main ?
J’ai
rencontré Alice, mais cela n’a rien à voir. Et c’est déjà presque fini.
J’ai
eu chaud.
Tout
cela s’est passé si vite. Un caractère trop tiède.
Je
peux toujours courir, mes jambes sont à ton cou ! Je sais maintenant où
sont mes culs de sac !
Je
n’avais jamais vu ça ! De la folie. En trois mots, il était urgent que
j’explose ma seconde vie matrimoniale, puis ma troisième.
Des
OVNI ?
Non,
des DVBI, des Départs en Vrille Bien Identifiés.
Cela
partait droit dans le mur.
Alice
est entrée puis est sortie de ma vie à la table d’un café à la suite de mon
histoire avec Katia.
Ça a
jeté un froid. L’atmosphère de ma rupture glaciale n’y a rien arrangé.
Tu les
as aimées ?
Oui.
Ne
regrette rien.
Je
maintiens le cap, rétablis mon assise, retrouve mon unité.
L’unité
de ton être.
Je
fais un plein d’atouts.
Tiens,
tout arrive ! Toi qui cherchais la rime, ragot est proche de garrot qui
fricote avec tarot. Le cœur pique et gagne à tous les coups.
Merci !
Que ferais-je sans toi ?
*
Avec
Katia nous avons été saouls comme des barriques, c’est clair.
Tu
avais rarement un coup dans le nez…
Qui
es-tu pour dire rarement ? Je détournais ses coups.
Mais
alors lorsque vous preniez un vol plané, poisson pané ?
Tapissés en deux ! Nous nous sommes pris
les pieds dans le tapis.
Glouglou,
fais gaffe, tu bois trop goulûment.
Raide
comme un piquet.
Plein
comme un œuf, un bœuf. Ventre à terre.
Plus
dure sera la chute.
Nous
faisions les zouaves, pour perdre la mémoire et perdre aussi le Nord, pour un
temps.
Comment
faire une omelette sans casser des œufs ?
Mets
les œufs dans le même panier !
Je
continue de boire, jamais comme un trou.
Je
noie parfois mon chagrin, trinque à ta santé, enfin, c’est l’expression.
Je
repense à nos têtes au carré, à nos quelques escapades inoubliables, stoppées
juste à temps, histoire de ne pas vraiment perdre le Nord, car on ne sait
jamais…
Scotchés
comme du ruban adhésif, abrasif, c’est toi qui avais trouvé la rime.
A part
l’arbre, il n’y a pas grand chose pour rimer avec « if ».
Nous
ramions dans un coin du monde loin du monde et entourés de monde.
Nous
avions choisi une grande ville à mille kilomètres à la ronde, à vol d’oiseau,
vu qu’on a pris l’avion. Et à mille kilomètres à la ronde, le monde en ville se
transforme. Toutes les extravagances sont permises et passent inaperçues, ou
presque. Nous avions choisi un monde à part, un monde à nous.
Non,
en ville, c’est toi qui te transformes. Tu te transformes en observateur
car ici tu es un étranger.
Diable !
Je n’y avais pas songé.
Un
étranger. Quel mot étrange à prononcer !
Un cas
simple, le tien !
Qui
sommes-nous au milieu du monde ?
Que
savons-nous au juste du milieu ?
Il y a
du monde partout, ça grouille.
On se
moque du monde.
Le monde
ne tourne plus rond.
Ah
bon ?
C’est
le monde à l’envers.
Tu
t’en fais tout un monde.
Pour
tout l’or du monde, le monde est avant tout et son contraire.
Ne
boude pas le monde. Il faut de tout pour faire un monde. Ne sois pas trop dans
la lune.
Je réentends
ma grand-mère.
Trop
de monde dans la lune.
Couillon
de la lune !
Non,
dans la lune, la tête haut perchée, légère comme l’air.
Au
clair de lune, tu te retrouves comme un Pierrot.
La
lumière du soleil se réfléchit sur la lune.
Accroche
une échelle pour t’empêcher de glisser.
Les
pieds sur terre et la tête dans la lune, nos souvenirs scintillent, deviennent
lumineux.
Je
retiens ta lumière et t’envoie mes pensées.
Je
cherche les contrastes.
Je
plie comme un coquelicot dans un verre d’eau. Pas de risque, il ne se noiera
pas. Je ne cueille pas les coquelicots, quoique…
Nous
avions construit à temps un véritable pied à terre sur la lune.
Quel
monde !
*
Où
commence la non-assistance à personne en danger ?
Derrière
les écrans de façade, de fumée.
Qui
lève l’ancre ?
L’indicatif
présent est sur le pont, le futur à tribord, le passé est passé par-dessus
bord.
Qu’est-ce
donc cette non-assistance, nous tous qui assistons sans voix à bien de nos
assistances sans réagir.
C’est peut-être
au-delà des grandes causes.
Mais
Dieu sait qu’elles sont déjà louées, les causes !
Le
danger est partout, c’est la nature humaine.
Cela
fait cinq mille ans que cela dure, le mal contre le bien contre le mal contre
le bien contre…
Qui a
commencé, la poule, l’oeuf ?
Non,
les coqs.
Les
entourloupes humanitaires, en version grands studios de cinéma, le démontrent.
Des poules crèvent l’écran. Les vrais messages aussi. Mais ce n’est pas une
raison. Les coqs veillent au grain.
Tu
vois trop de documentaires, de toiles qui te parlent.
Je ne
me bats pas à armes égales.
N’attaque
pas mais apprends à te défendre sans en faire tout un plat.
Les
bons documentaires sont réalisés par quelqu’un qui est allé voir. Il n’y a pas
de secret, ce n’est pas pour amuser la galerie, il n’y a que cela de vrai, se
rendre compte, aller voir.
Je
préfère les films qui racontent une histoire, qui en mettent plein la vue. Le 7ième
art, tu te rends compte !
Qui
n’aime pas croire au père Noël ?
Etre
suspendu hors du temps durant deux bonnes heures dans une histoire.
Ne
plus être sur ses gardes.
Je
monterai la garde.
Attention
danger, prends garde !
La
route est longue.
Voilà
encore un animal. Je crois bien qu’il s’agit d’un cerf, qui s’élance dans un
triangle blanc entouré de rouge et pointé vers le ciel.
Quel
drôle de panneau de signalisation !
Que
faire s’il surgit ?
Qui ?
Le
cerf !
Apprête-toi
à freiner, rien d’autre.
Comment
cela rien d’autre ?
Que
peux-tu faire ? Malgré le fil de fer qui grillage les bordures d’autoroutes,
des cerfs prennent un malin plaisir à tenter l’aventure.
Il n’y
a pas que les cerfs, les seigneurs sont partout.
Le
monde court à sa perte.
*
Tu
adorais te prendre pour l’idiote du village, un peu courte, juste pour observer
les réactions, pour jouer, sans faire de tort à personne. Cela n’a pas mal
tourné. Tu es partie en tournée, en province. Tu as été acclamée.
Tu
imagines en ville ? Perdue au milieu d’un nombre incalculable d’idiots à
l’hectare ? Nous, les idiots des villages mis bout à bout dans
l’urbain ! Nous tournerions comme des toupies. Nous tournerions en rond.
Une valse nous enivrerait.
Une
valse, oui, mais sans bal, car les idiots des villages sont des pas-finis.
Trop
bons, trop cons.
Cons
comme des balais qui ramassent des feuilles à la pelle.
Je
crois que c’est Papi Gabin qui prononce à peu-près ces propos de Michel
Audiard : « … le jour où l’on mettra les cons sur orbite, tu n’as pas
fini de tourner ». Tu adorais Audiard.
Tu
m’impressionnais et je t’impressionnais.
Double
pression avec deux verres, et que ça saute !
Les
idiots ne sont pas forcément cons ! Ils savent meubler une conversation.
C’est moi qui me sens con avec un idiot, moi qui n’ai même pas inventé la
poudre pour ce qui est de meubler une conversation ! Je ne fais pas
l’idiote comme toi, enfin, parfois.
Ne
sois pas bête comme tes pieds !
Je me
retrouve dans mes petits souliers. J’avale ma pression.
*
A
devenir maigre comme un coucou.
Malin
comme un singe.
Ou
serré comme une sardine.
Je te
pose un lapin.
Est-ce
du lard ou du cochon ?
Tu te
vexes comme un poux !
Je
deviens rouge comme une écrevisse !
Tu te
fermes comme une huître !
Pas
comme une huître plate !
Tu
vois des mouches partout, mouche-toi !
Je me mets
le doigt dans l’œil. La situation est embarrassante au propre et au figuré. Je
suis fait comme un rat !
Tu
détestes le verbe faire et tu détestes les rats !
Pourquoi
tu dis faire ? Et en plus se faire ! C’est affreux. Les hommes en
général parle des femmes en disant « se les faire ». C’est
détestable.
Jamais,
au grand jamais, je ne dirai désormais faire ou se faire, enfin faire, oui, à
toutes les personnes et à tous les temps, en tous cas plus jamais se faire, ou
il faut que. Tu as raison.
Tu
sais ce qu’en disent les rats ?
Beurk !
Je n’aimerai pas être coincé comme un rat, ni être un rat de bibliothèque.
Je
saute, je me détends et songe plutôt à la gazelle, même plate comme une
limande, majestueuse, une reine. Un songe d’été se passe de saison. Pour elle,
je deviendrai fier comme un paon ou un coq, enfin, un coq en pâte, la patte sur
la panse. J’aurai intérêt à bien manger pour grandir et faire le coq à sa
hauteur !
Seras-tu
à la hauteur ?
Je
serai gai comme un pinson, à la Prévert.
Tu
passes du coq-à-l’âne.
Je
saute, à l’abri.
Comme
un cabri ?
Comme
une jument.
Méfie-t-en,
une jument se cabre. J’ai rencontré des femmes qui se sont cabrées.
C’est
pas bien beau à voir.
Les
juments sont des garçons manqués.
J’y ai
eu droit avec Katia, maladroit comme je suis, têtu comme une bourrique.
Je
nage comme un poisson dans l’eau, le bec dans l’eau. La barrique prend l’eau.
Je dérive. Il fait un froid de canard qui me cloue le bec. Je me rhabille comme
un clou. Je dors alors debout comme un cheval et je roule comme un
escargot !
Où est
donc la jument ?
Toujours
cabrée. Méfie-t-en.
Pourquoi
tu dis ça ?
Je
suis une femme. Je connais les juments et les garçons manqués.
Je
t’écoute. J’apprends à rire comme un cheval pour éviter les cabrages
intempestifs. Je mouille ma chemise. Autant dire que je ne voudrais pas être un
caméléon qui change d’avis comme de chemise, qui retourne sa veste.
Traverse
aux passages cloutés.
Depuis
le temps, ils ne sont plus cloutés du tout.
Et qui
repeint les lignes blanches sur le Caméléon ?
C’était
une façon de parler.
C’est
sûr ça ?
Je ne
suis pas un corbeau.
Moi je
ne suis pas un mouton à cinq pattes. Je ne saute plus à saute mouton, ni à
l’élastique.
Réveille-toi !
Il y a
longtemps que Colin ne s’est pas réveillé et que Pierrot dort comme un loir.
Passent les jours et les semaines. Je ne cours plus après les contes de fée, ou
alors au ralenti, comme une girafe qui court à s’en tordre le cou.
Le
ridicule n’a jamais tué personne.
La
canicule si !
Je me
demande bien si quelque part un chef d’orchestre joue de la baguette comme par
magie, une baguette de pain au vestiaire pour casser la croûte.
Il est
temps que je fasse des baguelettes sur tout ça. Le soleil me tape sur la tête.
Tu es
cerné de toutes parts !
Comme
un mouton sorti de son troupeau !
Je te
sais concerné.
Ce
n’est pas de ma faute si la vie prend des cernes.
Ne
sois pas consterné. C’est la faute à Gaston et à ton con de tonton.
Envoie-moi
une baguette magique. Transforme-toi pour revenir ! J’attendrai ton
retour. Le jour et la nuit j’attendrai... Reviens-moi !
Tu
brancheras les décibels dans le salon ?
Tu
descendras du paradis ?
Tu es
si belle dans le cadre au-dessus de la cheminée. Tu culmines, chemines, quelle mine !
Tu as miné notre maison.
Que
nous réserves-tu ?
Je
monte un peu les retours, je ne t’entends pas.
Le son
est mal réglé, les enceintes doivent être mal orientées.
Je
monte encore, je ne me démonte pas.
Amplifie,
trouve un son ample !
Je
fais fi des retours, les colonnes suffiront.
Buren
est passé par-là. Tout va bien.
J’arrête
de te provoquer ! Je sais bien qu’il n’y a pas de retour, que tout ça,
c’est pour rire. Rassure-toi. Je ne te suis plus comme un chien. Je suis devenu
sans le vouloir un chien sur trois pattes. Certes, je cours plusieurs lièvres à
la fois. De temps à autre, j’en soulève un, rien que pour toi.
Il
m’arrive bien sûr de prendre une veste, la glace reflète alors mes yeux de
merlan frits.
Le
miroir !
Oui,
je sais, le miroir, pas la glace. Blablabla.
Tu te
fâches ?
Sans
toi parfois Salomé, je tombe comme une mouche. Ta disparition a un ton noir
d’orage sans éclair.
…
Où
es-tu mon éclaircie ?
Je
distribue les cartes, pour toi je fends la bise. Tu as les cartes en main. C’est
peu dire.
C’est
un peu fort de café toutes ces cartes à jouer !
Je me
relève, m’aguerris.
Il
faut que je reprenne de la caféine, que je reprenne le taureau par les cornes
sans ornement, par la force des choses.
Je
hurle mon existence.
J’affronte
les lions, me jette dans l’arène, contre vents et marées.
Quand
on parle du loup, il sort toujours du bois, tu t’en doutes.
Un
lion n’a rien à faire en cage. Il pourrait se transformer en oiseau, ou mieux
en alcool, deviendrait volatile. Quelle aisance alors, quel voyage !
Il
deviendrait muet comme une carpe.
Arrête
de faire l’autruche, Salomé !
Je
suis agile comme un python !
Tu
sais, jamais une autruche ne songera à enfoncer sa tête dans le sable. C’est
une idée reçue.
Tords-lui
le cou !
C’est
comme les chauve-souris. Jamais l’une d’entre-elles ne s’est accrochée aux
cheveux de quiconque, quoique puisse en dire ma grand-mère.
Nous
sommes tous des veaux, en définitive.
C’est
le propre de l’homme.
Oui,
le rire est bien tragique. Et des générations de lycéens ne l’ont pas encore
compris.
A
cause du figuré ?
Oui,
le figuré est le propre de l’homme.
Propre.
Je ne
suis pas sale comme un porc !
Je ne
mélange pas les serviettes et les torchons.
Je ne
mets pas la charrue avant les bœufs.
Je
m’éloigne des faisans, des courtisans, des frustrés !
Tu te
mets à aboyer comme un chien, les babines en éveil ?
Tu
sais Salomé, j’ai du chien ! Je te suis resté fidèle dans mon cœur, dans
mes tripes, dans mon corps.
Ne reste
pas tout seul. Avec l’âge, tu deviendrais doux comme un agneau, à supposer
qu’un agneau ne morde pas.
Le
seul que j’ai approché m’a mordu les doigts, tu le sais bien !
C’est
pourtant dès demain que tu devrais partager ton atmosphère avec une autre femme.
Atmosphère,
atmosphère… Ce n’est pas demain la veille.
Je
veux juste dormir comme une marmotte, du sommeil du juste, contre un poteau
rose, ne plus verser de larmes de crocodile en pensant à toi. Je dors d’un œil,
le sommeil ne vient pas. Je laisse partir mes songes. Lorsque les poules auront
des dents, je battrai de l’aile. Je ne me brûlerai pas car mes attaches ne
seront surtout pas comme celles d’Icare, je les mouillerai avant de m’envoler
vers le ciel. Je serai une poule mouillée. Et au demeurant, il pleuvra des
cordes. Il pleuvra comme une vache qui pisse, à torrent.
Tu as
déjà vu une vache qui pisse à torrent, autrement que dans quelque conversation
avinée au comptoir d’un village de la France profonde ?
Tout
cela ruisselle sur moi comme la pluie.
Tu
n’es pas né de la dernière pluie !
L’histoire
est trop salée. La mer n’est plus trop loin.
Au
point où tu en es, il t’est difficile de faire le point.
Tu
sais Salomé, moi aussi je reste frais comme un gardon, au moment même de sa
sortie de l’eau. L’eau est gelée. Le gardon replonge dans la rivière et sait
avaler l’eau qui contient l’oxygène qu’elle libère en lui. Cela est inscrit
dans ses gènes. Tout va bien. Le gardon rit comme un pingouin.
Tu vas
bien ?
ça va. Je ris aussi. Tu ne voudrais pas toi aussi, te
libérer en moi ?
Un
gardon sait être chaud comme un lapin…
Oui
mais pas sobre comme un chameau…
Comme
un chat botté qui joue des bottes pour sa protégée ?
Tes
mots me manquent, Salomé !
Tu as
retrouvé la chatte du voisin ?
Madame
Simone dit qu’elle a la main baladeuse.
Elle
rêve d’un câlin avec ton chat ?
Non,
avec le chat du voisin ! Je n’ai plus de chat.
Il
s’est envolé ?
Oui,
la chatte de la voisine lui a donné des ailes.
Mais
où est-il allé ?
L’histoire
ne le dit pas. Un chat est un chat.
La
chatte de la voisine a du donner sa langue au chat.
J’ouvre
la porte-fenêtre, installe le hamac dans le jardin.
Je
retrouve mon coin de soleil.
Ouvre
grand Salomé, passe par la porte-fenêtre.
Tu
m’ouvriras ?
Nous nous
ouvrirons, rejoins-moi dans le hamac.
Aidons-nous
et le ciel nous aidera.
*
Tu es
jolie comme une fleur.
Superbe
comme une orchidée ?
Belle
comme le jour.
Tu as
un cœur d’artichaut ?
Tu es
ma narcisse.
Tu te
sens bête comme un poireau ?
C’est
pas carotte.
Je ne
voudrais pas que tu deviennes un légume !
Je me
prends pour un rosier.
Je
serai ton poirier.
Entre
la poire et le fromage ?
Je
couperai la poire en deux.
Je
jonglerai avec trois pommes allongée avec toi dans le hamac.
Nous
mangerons des cerises. Des noyaux dispersés dans le jardin, un cerisier
germera.
Tu
récolteras ce que tu auras semé.
Oui,
je te préparerai une omelette à l’oseille.
Tu as
encore de l’oseille ?
C’est
la fin du temps des cerises.
C’est
la fin des haricots.
Salomé,
je rougis comme une tomate.
Lorsque
tu glisses sur une peau de banane ?
Je me
retiens, me rétablis puis te roule une pelle avec toute ma tendresse !
Tu
t’autorises enfin ?
Quel
beau châssis tu revêts ! Tu embrases mon âme. Et ce n’est pas du
flan !
Je te
colle à la peau ?
Je
voudrais être avec toi comme cul et chemise, t’embrasser dans le cou.
Tirer
au flanc et grimper aux rideaux ?
Je
poserai les tringles cet hiver. Madame Simone me fera les rideaux. J’ai gardé
un tissu dans le ton. Des fruits de saison. Des fraises, des groseilles, des
cassis, des mûres.
Tu me
sers une grenadine ?
Tu me
fais fondre comme neige au soleil. Tu es belle comme un sou neuf.
Ça
coule de source, tu respires le bonheur. Oui je t’ai juré fidélité. Et nous
avons lavé notre linge sale en famille, sans nous embarrasser, nous nous sommes
embrassés.
Les
rideaux n’ont pas déteint au lavage ?
La
machine a bien joué du tambour.
Sur la
table, j’épluche le journal du jour. Je m’en sers ensuite pour les épluchures.
Je ne suis pas encore passé au compost dans le jardin.
Tu
n’as aucune excuse !
Des
courgettes, des navets, quelques aubergines cuites sur du gros sel, elles sont
cuites. Je rajoute un doigt de vinaigre, un fin filet d’huile d’olive. Une
pincée de sel. Des herbes, deux trois tomates du jardin, des poivrons, des
pommes.
La
mayonnaise prend pour les asperges.
Un peu
de poivre dans l’histoire. Elle devient épicée.
Je
fais griller le thon façon barbecue. En deux temps, trois mouvements, pour les
deux côtés du thon. J’imagine le thon, con comme un thon, comme mon tonton.
Je me
sers une rasade d’anisette et quelques amandes.
Tu
prendras quelque chose ?
Je ne
bois pas la bouche pleine, euh si, pardon, la bouche ouverte…
C’est
ne pas parler pas la bouche pleine, l’expression.
Pardon,
je ne me remets pas de mes émotions.
Tu
perds le fil ?
C’est
cela.
Je
n’ai plus d’épingles et plus de Post-it. Enfin, de toutes les façons, je ne
t’en parle même pas.
Tu ne
vas pas en faire un fromage !
Dans la
cuisine, tu décèleras une odeur de pas-deux.
Je
sortais une formule à l’emporte pièce…
Dans
la pièce à côté, il y a toujours la vaisselle. Tu peux mettre la table.
Tu as
fait le ménage dans ta vie ?
Pourquoi ?
La
table est déjà mise, pour deux.
ça alors !
Jette
un œil si tu veux !
Je
soupçonne madame Simone d’être passée par-là. C’est elle qui a fait les
courses. Je lui avais concocté le menu.
Il
fait chaud.
Dans
le frigo, il fait un froid à couper au couteau. Attrape-moi la tasse…
Tu as
déjà bu la tasse ?
Je ne
peux plus m’arrêter.
C’est
louche, cette odeur de fenouil, on dirait de l’anis. C’est peut-être mon
anisette qui sent l’anis.
C’est
ta saveur qui me manque le plus, ton piment, dans la cuisine, la maison, le
jardin, et partout ailleurs.
Le panneau
de liège n’accroche plus que de la poussière. Comment maintenant faire pour
mettre les petits plats dans les grands, aniser ou ailler mon existence ?
Je mets nos souvenirs en conserve, l’ouvre-boîtes se coince à chaque fois,
c’est la même histoire. Katia pestait contre les fabricants, Alice contre moi
qui n’ai jamais changé d’ouvre-boîtes. Toi, tu riais. Pétrie de bonne humeur.
Tu t’y prenais à plusieurs fois, y parvenais à chaque fois. Nous n’allons tout
de même pas nous laisser faire par un ouvre-boîtes ! Laisse faire. Ne sors
pas la totale du genre une tirade de mots grossiers à la queue leu leu. Pas la
peine de conclure l’ouverture de l’embouchure. J’ai gardé ton ouvre-boîtes, me
débrouille comme je peux, je me démène pas mal, avec le temps.
L’ouvre-boîtes
s’amuse.
Et
alors ?
J’ai
mis en boîte mes bouts de vie avec Katia et Alice. Cela avait tourné court. Pas
d’ouvre-boîtes pour m’en sortir. Je l’avais juste égaré un laps de temps, juste
à temps. Et tous les mots grossiers que j’aurai pu prononcer avec.
Et
après tu as dit quoi ?
Après
je n’ai rien dit.
Dit
rime avec radis qui rime avec pardi.
Je ne
veux pas être un cornichon, ni une courge, cela fait trop limité comme signe
extérieur.
Que te
faut-il ?
Nous
nous méprenons sur les courges. Regardes, c’est beau une courge !
A part
pour la soupe, c’est bon à rien.
Une
courge skie dans la soupe à la fonte des neiges.
Il y a
pourtant des courges sur le tissu des rideaux que j’ai descendus chez madame
Simone. C’est du cousu main.
Ah, tu
verras, tu verras, tu verras. Il y a un cheveu sur la soupe et la soupe
est froide !
Quelle
courge tu fais !
*
Libre
comme l’air,
Tu
parles !
Tu
t’es pris un râteau ?
Une
douche froide. Je longe les murs, j’essuie les plâtres.
C’est
gros comme une maison. L’air que je respire ne me tire plus vers le haut.
Tu es
libre ?
Libre
d’aller et de venir.
Tu vas
où ?
Je
vais. Je viens. Je vis. Je suis. Un homme libre.
Tu
parles !
Tu es
incrustée partout, toute fraîche émoulue. Autant m’en persuader, avant un âge
trop avancé.
Je
suis libre de mouvement.
Je
suis libre de lire des journaux libres. Avec prudence. Entre celle ou celui qui
s’évertue à te conseiller de penser ce qu’elle ou il pense et celle ou celui
qui ne raconte que des faits, le décor est posé. C’est le désert, les analyses
sont hors champs. Non, tous les faits ne s’inventent pas, pas plus qu’ils ne se
racontent. Liberté, je réécris ton nom, à la craie, pour ne pas t’oublier.
C’est mon enfance qui vient, qui revient, qui survient. Le toucher de la craie
sur le tableau noir ou plutôt vert, au juste. La liberté de signer le tableau
et de tout effacer d’un coup de feutre, ou presque, de tampon.
Et la
poussière de craie, tu y as pensé, à toutes ces générations de professeurs qui
ont écrasé et respiré la craie à plein poumon depuis toutes ces années ?
Liberté,
j’écris ton nom.
*
Je
suis bleu. Un concours de circonstances, m’a-t-elle dit.
Alice
t’a balayé ?
D’un
coup, le cœur net.
Autant
balayer devant sa porte.
Combien
de pelles nous faudra-t-il lorsqu’il neigera ?
Alice
avait surgi de nulle part.
Elle a
pris peur.
Une
peur bleue !
Il
faut dire que j’avais construit un sacré barrage entre elle et moi.
Tu
l’as idolâtrée tout haut. Tu me l’as bâtie en monstre sacré, à la hauteur d’un
barrage sur le Pacifique. Ce sont les sculptures que l’on met sur un piédestal,
pas les êtres !
Le
courant ne pouvait pas passer..
Elle
t’en a pourtant fait voir de toutes les couleurs, à commencer par vos virées
sur la grande bleue.
Bleu
azur.
Bleu
turquoise, son cocktail préféré.
Bleu
outremer, du rhum blanc et des citrons verts.
Elle
raffole du bleu couleur blue-jean.
Elle
passe outre la mer.
Elle a
lazuré notre chambre en bleu blue-jean. Elle s’attaquait au couloir lorsque je
l’ai arrêtée.
J’ai
vu.
Un
bleu à coucher dehors, de mauvais goût.
Je
l’écris parce qu’elle est partie. Si elle m’entendait !
J’ai
recouvert les murs azur en blanc, puis j’ai passé l’éponge. Avec du bleu
pastel. C’est plus doux. Blanc et par endroits incrusté par une pointe de bleu,
comme le pastel cuit dans les céramiques de Séville, pour rappeler la mer. Avec
des touches d’ocre, de rouge pourpre.
A
Séville, si tu allais à la mer, tu la trouverais vide !
J’emprunterai
un bateau-paquebot ! La mer m’apprivoisera. Je laisserai ma caisse sur le
quai, juste avant d’embarquer sur cette drôle et géante caisse à savon cinq
étoiles garanties par Vacances et Loisirs !
Te
cassera-il du sucre sur le dos, le paquebot ?
Ma
cabine sera assez éloignée des moteurs.
Auras-tu
le mal de mer ?
Le
gîte sera supportable.
J’imagine
la scène sur le pont ! Nous partons pour une longue traversée en
croisière et je lance une bouteille à la mer. En moi, l’océan se déchaîne. Dans
le creux de la vague, la vie n’est pas une sinécure. Nous n’avons plus vingt
ans, nous sommes au bord de la méditerranée. Nous marchons sur la jetée,
direction l’horizon. Nous courons sur la mer. Notre vie se met en scène.
C’est
le pompon !
Autour
de la mer, le bleu appelle le blanc pour faire fuir les mouches. A moindre
frais l’éponge fait l’affaire, l’affaire est dans le sac. Le blanc emballe le
bleu qui s’essuie par touches successives sur le blanc. Je peins le mur avec
l’éponge, par à-coups. Il devient blanc comme un linge, bleu, par endroit, un
cachet d’aspirine qui aspire son mal de tête de ne plus être assez blanc, qui
s’entête. Des nuages apparaissent. Le bleu se rêve en gris, puis en noir, en
arrondi.
Comme
les sculptures de Botero ?
Le
blanc pense à Joséphine de Picasso, plus légère.
Et à
la grotte de Platon ?
Qui
reste-t-il pour y penser ?
Ne
sois pas grotesque. Pourquoi remonter si loin ?
Et si
je ne t’avais connue qu’au travers de nos conversations, dos à dos.
Pas
besoin d’une grotte pour ça.
Aurais-tu
eu des formes arrondies et des seins comme je les ai aimés ?
Je
n’aime pas les grottes. Il y fait sombre, humide, froid.
Tu me
manques !
Tu ne
manques pas d’air, juste d’oxygène. Pour t’inspirer le bonheur, en silence.
Comme
si le vent pouvait transporter cet oxygène-là !
En
bleu et blanc, cela te surprendrait.
*
Tu te souviens
de mon voisin ?
Pas
vraiment.
Cet
homme-là est devenu un faux-jeton. Je l’ai plusieurs fois pris la main dans le
sac, j’ai aperçu ses pots-de-vin de main à la main. Il gagne bien sa vie, les
mains plein les poches ! Et il s’imagine tenir droit comme un i ! En
fait, il zigzague sans cesse. Il se passe la brosse à reluire. Il veut toujours
avoir le dernier mot. Tu te rends compte ?
Et
alors ?
Et
alors, il aime qu’on lui cire les pompes. Il se prend pour le nombril du monde.
Il fait un boucan d’enfer, il pète plus haut que son cul. Certes, tu me diras
qu’il est solide comme un roc, costaud comme une armoire, dur comme du noyer,
mais son regard est de marbre, son cœur sec comme un coup de trique. Il est
cinglé !
?
C’est
un homme mûr, endurci par le poids des ans, sans passion. Il se la coule…
Toujours
en douce, j’en suis sûre.
Comment
tu as deviné ?
Continue !
Tu ne
pourrais pas le voir en peinture. Une fouine, je te dis, sapé comme un ministre
ou comme un as de pique, c’est selon ! Beau comme un astre ou comme un
camion, ça dépend, tu en penses quoi ?
Je
n’en pense rien, je ne connais pas ce type. Je ne sais même pas comment il
s’appelle, comment il s’habille…
En
tous cas, il ne s’habille pas comme un sac. Il joue des coudes. Il ment comme
un arracheur de dents, le plus clair de son temps, il s’en rend compte, les
coudées pas vraiment franches. Il perd son âme. Il est froid comme un
glaçon !
Pourquoi
te déchaînes-tu ainsi, il te débecte à ce point ?
Oui,
il n’a aucun élan du cœur ! Que des arrières pensées ! Qu’il arrête
son cirque ! Stop ! ça
suffit ! C’est le nouvel amant d’Alice. Elle est tombée dans le
panneau !
Arrête
avec ce type, c’est sans intérêt.
Je
jette trois glaçons dans mon whisky. Que personne ne me fasse remarquer qu’un
glaçon dans un whisky, cela constitue un crime de lèse-majesté. C’est une
déconvenue, rien de plus !
Si je
puis me permettre, les convenances, c’est plus joli à entendre.
Comment
l’arrêter ce type-là ? Il n’est pas beau à voir, en dessous. Tu t’en doutes,
et en prime, il se met à table pour un oui, pour un non, trop facilement,
malhabilement. Pas fiable. Il ment comme il respire. Tout ce que je déteste.
C’est pour cela que ça me met en boule. J’ai les boules.
Arrête !
Tu en fais trop. C’est pour Alice que tu te mets dans cet état-là. Tu n’es plus
en état.
*
J’éclate
de rire.
Au nez
et à la barbe ?
A la
barbe ? Je ne vais tout de même pas me raser ici. Te faire le coup de la
vie conjugale conjuguée en pente douce, pas de coup en douce. Je ris presque aux
éclats, sans me forcer. Jusqu’où ?
Je
m’envole dans mon rire. Le rire libre, le rire fou, en roue libre, à l’inverse
d’un rire trompeur, d’un rire jaune, un rire, tiens, transparent.
Le fou
rire ?
Oui,
tu vois la roue maintenant que je te le dis ?
Je me
constitue un matelas de rires, au cas où. Alors quand un fou rire passe, je
l’attrape au vol. Je ne vends pas la mèche, je ne voudrais pas avoir à avoir le
dernier mot. Je n’ai pas de mèche. Je suis plutôt frisé. Cette fille qui se
marre sur le canapé, elle me donne envie de rire, elle me défrise. Sans rire.
Comment l’aborder ? Je vous offre un café ? Non, pas à cette
heure-ci. Je lui souris et je l’emballe.
On
n’est pas dans un film…
Je
m’assois, tout simplement. J’aborde la question en réponse. Pardonnez-moi, une
envie de vous offrir un café. Vous prenez quelque chose ? Non, sans
façon ? Je me lève et le fou rire me prend. Outrage à une demoiselle bien
élevée qui doit se demander si elle me gifle et quel mal m’en a pris d’agir de
la sorte. La porte ! Le garçon apporte le café, confus, le fou rire se
marre bien et moi j’ai honte. Je n’ai pas pris mes lunettes de soleil.
Je
descends aux toilettes. Comment vais-je m’en sortir. Attendre jusqu’à la tombée
de la nuit ? Tomber dans l’escalier et repartir en ambulance. Je n’ai plus
15 ans. Je me passe de l’eau sur la figure, m’apprête à en prendre plein la
gueule, figure, c’est bien fait pour moi. Je remonte. Le serveur est parti. La
demoiselle feint de ne pas me voir. Je m’assois, bois mon café tiède. Elle me
regarde et elle éclate de rire. C’est contagieux vous croyez ? Elle
s’appelle Alice. Oui, je prendrais bien un café, me dit-elle ! C’est comme
ça que mon histoire avec Alice a commencé, ou presque.
*
Tu
connais la musique ?
Je
brode.
Tu
pousses un peu !
J’ai
tendance à grossir.
Tu as
une tendance à exagérer les choses.
Ai-je
une tête bien faite, capable d’orchestrer toute la mécanique intellectuelle
dont j’ai besoin pour avancer ?
Avec
un peu de recul, je ne connais pas la musique. Je l’apprécie, voilà tout. A bon
escient et à bon entendeur, salut !
Il
m’arrive de chantonner des notes, celles qui me font vibrer. Des musiques me
sont intelligibles, éligibles au podium des traces que je trouve indicibles.
C’est parfait, plus que parfait.
J’exagère
toujours.
Côté
cœur, ouh là là ! Je n’ose plus y penser.
Au
niveau planétaire, la chienlit continue.
Comment
des peuples parmi les plus raffinés ont pu, peuvent commettre des
barbaries ?
Tu ne
vas pas me ressortir des diatribes sur le bien et le mal, sur le plus jamais
ça, des évidences sous le coude…
Comment
tu y vas ! Ce sont plutôt des poncifs de bras cassés !
Ne vas
pas plus vite que la musique !
Pas de
risque, je n’ai pas tout à fait le rythme dans la peau.
Tu
t’intéresses à trop de choses, tu furètes. Tiens, le furet, tu l’avais oublié.
Colle-le avec les fourmis.
Non,
j’ai aussi omis les fourmis…
Tu te
disperses. C’est sur toutes les lèvres.
Et
alors, j’aime me disperser !
Ai-je
une tête bien faite ?
Tu
connais la musique. Une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine.
J’ai
une tête qui s’entête à rester dans les faits.
Nos
amis les sens sont plus vrais que nature.
Nos
natures s’accordent-elles ?
En
voix off, tout est là.
La
musique ne trompe pas l’oreille.
Et les
autres sens, tu y as pensé ? Les as-tu gardés en l’esprit ?
Je ne
suis pas sourd comme un pot. C’est une question d’ouïe. Je tourne autour du
pot. Tu vois ce que je veux dire ?
Ne
prête pas attention aux bruits de couloir…
Je
n’apprécie pas les commérages.
Lorsque
ça sent le roussi, prends l’air, aère-toi l’esprit, donne-toi un coup de pouce.
Ma
tête va beaucoup mieux.
Je
m’exerce à avoir du nez. C’est une question d’odorat. Nez à nez avec moi-même,
je lève un peu le pied.
Je
m’organise des couloirs aériens.
Je reste
bouche bée, la bouche en cœur. C’est une question de goût. Et je retiens mon
souffle, les yeux plus gros que le ventre.
Je
m’en bats l’œil. C’est une question de vue. Je jette un œil.
Entre
quatre-z-yeux, je te connais comme si je t’avais tricoté.
Le
matin, pourtant, quel temps pour qu’émergent mes sens, quel temps pour me
désembuer, retrouver mes esprits et les yeux en face des trous. Cela n’a aucun
sens. Le geste est quasi quotidien.
Tu
inspires un grand coup puis descends en apnée.
Je
remonte à la surface des choses.
Des
choses superficielles ?
Des
choses artificielles.
Sur la
Terre comme au Ciel, j’écoute, je n’entends rien.
Ce
sont les basses que j’attends, celles qui font vibrer mes tympans, émises par
des haut-parleurs puissants, bien wattés. Des voix, des cuivres. Une guitare
sèche. Une contrebasse amplifiée. Je ferai des pieds et des mains pour entendre
des basses, le cœur bien avancé.
Ne
pousse pas ta voix. Je suis juste à côté. D’ici, je t’entends bien.
Subrepticement, des bouts de conversations pointent leurs nez, parviennent
jusqu’à moi, sortent de l’inaudible, s’isolent de la musique, par moment, un
doux brouhaha d’où émergent quelques propos épars.
Je
croise le regard de la fille dont le corps est moulu dans un canapé.
T’y
serais-tu faufilé ?
Mektoub.
Je touche du bois, mes grigris. Et je claque des doigts. Pas question de
toucher. J’ai la gorge un peu sèche.
Un
petit whisky, petit c’est l’expression, une bonne tirade s’il te plait, avec de
la glace !
*
Juste
avant de partir.
De finir.
De
fuir.
De
t’enfuir.
Juste
avant de mourir.
Inverse
la vapeur, ne t’arrête pas là, pas comme ça, quelle idée !
S’arrêter ! Tu n’as même pas marqué d’arrêt ! Tu n’as qu’à toujours
rester en mouvement !
Evite
la question.
Pose
des repaires. Nous faisons la paire.
Tu ne
pourras rien y changer.
Ta
guitare n’est plus accordée.
Il ne
faut pas prendre tes rêves pour des réalités.
Sans
toi, tout se désaccorde. Je suis pressé comme un citron. Reviens pour citronner
ma vie. Presse-toi ! Je volerai un citron.
Vol à
la tire ?
Pas de
cicatrice en lice.
Je
n’aime pas la mort.
Je
n’aime pas cette expression : « manger les pissenlits par la
racine ».
Ni
« un légume », ou « être liquide ».
La
mort tue à petit feu.
La
mort tue d’un coup.
A tout
les coups, elle gagne du terrain.
De la
réalité avec toi, j’en ai pris pour des années.
Je ne
veux plus te ramasser à la petite cuillère.
Je ne
veux plus voir le bout de ton tunnel.
Je ne
veux plus broyer du noir.
Je ne
veux plus avoir le souffle coupé.
Je ne
veux pas être mangé par les asticots ni être brûlé mort.
Souvent
je viens te voir, enfin, je me rends sur ta tombe qui revêt toute une
ondulation de rides qui portent en elles toute ta vie vécue, une vie bien trop
courte qui a fait feu de tout bois.
Tu
sors du cimetière bien avant que la nuit n’inonde le paysage.
Où
es-tu ? Tu fais partie de quoi, à présent ? Qu’est devenu, advenu ton
ADN ?
Qui a
les rênes en main ?
J’ai
un poil dans la main et je rejoins De Gaulle lorsqu’il écrit : « trop
travailler rend fou ! »
Je
ressens une flemme phénoménale, énigmatique et flegmatique. Je m’en balance. Je
suis épris de liberté. Je bulle au soleil, sans me casser la tête, ni les
pieds, d’ailleurs. Je m’y prends comme un pied. Une véritable lanterne rouge !
*
Depuis
que tu es partie, mes jours sont longs comme un jour sans pain et sombres comme
un puits sans fond.
Ton
temps s’étire. Arrête de tournicoter !
Je
tourne en rond. Un temps à ne pas mettre le nez dehors.
Prends
toujours une longueur d’avance !
Je
perds mon temps.
Cela
fait des lustres que tu es partie. Figée comme une image dans le temps.
Quel
temps !
Es-tu
toujours rapide comme l’éclair, dans tes starting-blocks ?
Pan !
Flash !
Image dans l’instant impressionnée dans la chambre noire. C’était charrette.
Pourvu
que ça dure !
C’était
l’heure.
Pas
l’heure, un leurre, une impression comme une autre…
J’étais
rentré à pas d’heure. Tu en avais fait toute une histoire, une tartine. Tu ne
me connaissais pas. Je t’ai dit ce soir-là dans la nuit :
Tu
peux compter sur moi. Je suis quelqu’un sur qui tu peux compter.
Tu
sais, tu comptes plus que tout, à présent !
Le
compte est bon.
Tout
compte fait, au bout du compte, nous n’avons pas arrêté de compter l’un pour
l’autre.
Tu as
foutu le camp.
J’ai
arrêté de compter.
Je
n’en ai pas eu pour mon compte.
Je
traverse le temps.
Je
prends enfin mon temps.
Je te
crois.
Tu
fais bien.
*
J’aurais
pu être un boudin, et jamais, au grand jamais, je ne me le serais dit, ou alors
à distance, par respect envers moi.
La
nature est terrible, joue des tours, est contre nature !
Ne
mange pas de boudin, c’est du sang !
Ne
mange pas de cheval ! C’est comme manger du chien !
Ne
mange pas des tripes, c’est pas le trip !
Je me fais
un sang d’encre, du mauvais sang. J’apprécie le poulpe en salade.
Je
n’affectionne pas la chair liée aux sentiments entre l’homme et l’animal, à
supposer que quelque sentiment puisse exister entre un homme et un animal. J’en
doute fort. Je ne mange pas d’animaux domestiques, non par goût, mais par
éducation, comme tout, et cela m’a aussi été transmis pour partie dans mes
gènes, par la génétique, oui, toute universelle qu’elle est ! Comme
tout !
Imagine
les gésiers, qui filtrent les excréments ! J’en raffole, surtout confits
et en salade, cuits à la graisse d’oie.
Parfois,
oui, l’éducation est débile !
Je te
fais une grimace.
Je ne
me lasse pas de tes grimaces.
Tu es
vivante. Tu me masses, comme toi seule sait le faire. Je veux encore succomber
à tes massages pas sages.
Je ne
veux pas que cela finisse en eau de boudin.
*
22,
voilà les flics ! Je déteste pourtant l’expression « les gendarmes
couchés », par respect. Nous ne faisons pas la paire, certes, cela va de
soi. Et pourtant ! Le 2 en soi, quel partage. Et sans gendarme, pas de
démocratie.
Jamais
2 sans 3.
Confusion.
Je
repars à 0.
Pas
question, nous n’avons plus 20 ans. Ce serait suicidaire.
Mets-toi
sur ton 31 !
3, 1.
Où est donc passé le 2 ?
Le
temps passe, pas de 2.
Je
n’ai compté que 21 marches.
Je
sais. La plupart des escaliers ont 21 marches. Va savoir ! On est pourtant
en démocratie…
Je
vais m’asseoir.
Ne
coupe pas les cheveux en 4.
Trop
facile, pas la peine de se tordre en 4.
Oui,
mais je monte aussi les escaliers 4 à 4.
Enfantin !
Je
connais quelqu’un qui est resté 107 ans ainsi.
Où
ça ?
Assis,
sur le palier ! Après avoir gravi les 21 marches 4 à 4.
Un
gendarme qui montait la garde ?
Oui,
il n’a pas pris garde.
Et
après ?
Après ils
l’ont empaillé et ont vissé sur le socle une plaque républicaine.
Pas de
5.
Pas de
6, pour l’instant.
7
jours, 7 nuits.
Laisse-moi
te faire le coup du 7. C’est admis, établi. Et lunaire de surcroît. Une flopée
de 7 s’engage sur l’établi. Musique. Tu commençais toujours par écouter le
numéro 7.
Par
superstition ?
Bien
sûr que non ! Mektoub. Je pourrais si j’osais t’envoyer les 7 branches de
la Menorah, mais c’est trop compliqué, trop marqué. Cela ferait des histoires.
Je t’offre le chandelier en prime de risque. Je te le laisse sur l’établi. Pas
pour que tu tiennes la chandelle, sans façon.
Prends-moi
sur l’établi…
Que
Dieu nous garde…
Et
nous protège.
Je
t’offrirai une pluie de diamants éternels.
Tu
penses souvent à Dieu ?
Non, à
l’éternité. Le présent est futile. Regarde, je multiplie 7 par 2, j’obtiens du
carbone 14. Le diamant devient du carbone à haute température.
Reset !
C’est
reparti pour des millénaires !
Reconstituer
la pierre ? Il n’y a quasiment aucune chance d’y arriver.
Pourquoi
les 70 familles, le 7 et le 0 ? Les 70 langues de la tour de
Babel ?
Moi
qui cultive dans mon coin la langue française, presque en catimini, je me
retire admirer en silence celles et ceux qui jonglent avec plusieurs langues.
Toi
qui jonglais avec la langue des chiffres, suis-moi donc. Avec tes mots,
avec tes rêves, avec tes émotions, avec 6 ou 7 balles…
Ah
voilà le 6 ! Je te l’avais bien dit !
Tu
jongles avec 7 balles ?
Je
tourne 7 fois ma langue dans ta bouche !
Comment
tu y vas !
Je multiplie
7 par 2 et j’éteins la lumière en partant, ce n’est pas le 14 juillet ! 7
fois 2 font 14. Et en légende sur la table un idiot a gravé : il est midi
à 14 heures.
Celle-là,
on ne me l’avait jamais faite !
Surpris
par ce qui n’a rien à voir, je ne le montre pas, je ne porte pas de montre.
C’est l’été.
Je
mange du melon, ce dont tu raffolais, à midi en pleine chaleur. Je te sers du
melon.
Je
crois avoir dit 4, le village des 4 routes se trouve être dans le Lot. Les
melons viennent du Lot.
Et à
nouveau le 7, accompagné du 1. 17, c’est Police-secours.
18,
c’est les pompiers, écarte-toi. Le trafic est encombré. On n’est plus dans le
Lot !
18
moins 3, cela donne 15, pour le SAMU, certes un sigle mais celui-là est
accueillant.
Multiplication du
5 par 2 égale à 10. Culture décimale. Attention ! N’en prends pas
trois rations, non sans trop.
9 fois
sur 10, je fais apparaître le 9.
Pas de
11.
Les 12
coups de minuit sonnent pour le réveillon.
Tu
imagines 24 coups ? La scène, à Madrid, un 31 décembre ? Les madrilènes
avec leurs grappes de raisins prêtes à être mangées à minuit, un grain à chaque
son de cloche ? Les touristes non pas avec leurs grappes mais avec leurs
sachets de 12 grains de raisins chacun ? Au 12ème coup ça
continue, un 13ème, un 14ème, jusqu’au 24ème
coup. Les madrilènes poursuivent leurs grappes et les touristes se retrouvent
coincés avec leurs sachets vides. Il est midi à 14 heures ou bien minuit à 24
heures ?
Je ne
suis pas sûr d’avoir eu le bon son de cloche.
J’ai
eu chaud dans le dos.
Dans
une situation qui cloche, qui n’aurait donc eu chaud. C’était chaud toute cette
incompréhension.
Attrape
un linge !
40
degrés à l’ombre, des pointes à 45 sont prévues à midi. Je l’ai entendu à la
radio.
L’eau
manque, on l’a mise sous cloche, c’est te dire !
Pas
d’eau, pas de culture, pas de champs irrigués, pas d’irrigation sans eau, il
manquait plus que La Palisse.
Je
vais me faire cuire un œuf. Sur le capot d’un 4 x 4 en périple dans le désert.
Pas de quoi cuire un œuf.
Splatsch !
Pas de
cocotiers, pas d’ombre au tableau, mon oeuf cuit, ça marche.
Je ne
cours pas.
A
combien le capot peut-il monter, à cette température-là ? 50, 60
degrés ?
Tu
aurais mieux fait d’enlever la poussière, sous l’œuf pour la cuisson, meilleur
aurait été le goût.
C’est
une affaire de goût.
Tu
aurais mieux fait de ne rien dire.
J’étais
à mille lieux.
*
Entre
rien et quelque chose, je choisis quelque chose.
On a
rien sans rien !
Rien
comme une aiguille dans une botte de foin.
Comme
une cage d’escalier sans âme.
Je
déteste les cages, tu le sais, Salomé !.
Toi,
tu sais ce que veut dire un quignon de pain.
Rien
ne protège de rien.
Ne pas
s’enflammer pour rien.
Tu
ménages la chèvre et le chou.
Rien
comme l’absence de tes yeux attentifs et attendris.
Attention,
je ne peux pas me passer de toi.
Ton
rien ne permet pas de me faire oublier ton tout qui s’enracine.
On
oublie rien, jamais, surtout pas les racines, les racines et les ailes pour
s’évader un peu.
Passage
éclair sur Terre. Voilà tout.
Arrête
avec ton voilà tout.
Tout
n’est qu’une représentation de plus.
Je
suis sûre que le rien correspond à quelque chose.
Oui, à
comme si de rien n’était.
*
J’ai
la mine éteinte, Salomé !
Le
visage fermé, un peu plat.
Oui,
vide comme un plat vide. Plutôt pas lumineux.
Ne juge
pas ton regard, toi qui me dévisage parfois, qui m’appelle au secours.
Mon
regard fait mine de désespérer. Ne t’inquiète pas. Pas plus car ce pourrait
être grave. Je n’ai pas de désespérance en vue. Tu es là, je le sais.
Tu
perds l’espoir ?
Oui, mais
pas l’espérance.
Attrape
la caisse à outils !
Ce
serait le clou de la soirée !
Tu es
pris en tenaille !
Je ne
suis pas marteau !
Tu es
vissé sur place !
Ne me
scie pas davantage !
Je
t’envoie une pointe de jour.
Un
échafaudage pour ravaler la façade ?
Du
béton armé pour sceller notre amour.
*
Je
pars comme un voleur ! Je m’en serais allé.
N’attends
pas que le tableau sèche. Enveloppe-le.
Je
m’éclipse, en tournant la tête à 180 degrés. Je vois la lumière alentour.
L’éclipse devient invisible. Un soleil de plomb plombe l’air et diffuse en
pleine lumière ses rayons dans mes veines. Il fait une chaleur d’enfer. Je te
brosse le tableau. Au rayon des expressions, je n’ai plus froid aux yeux.
Les
faits sont têtus.
Je
prépare la suite.
Accroche-toi
au pinceau, j’enlève l’échelle ! Eclipsée !
Et la
peinture, elle tiendra ?
Tu
vois le tableau ?
Accroche-toi
aux branches. J’adoucis le pamplemousse avec un zeste d’orange pressée.
Tourbillon
intérieur. J’emporte le tableau sous le bras.
*
Ce qui
m’a tout de suite plu chez toi, c’est ta franchise.
Toi,
c’est le premier mot que tu m’as laissé : « On s’est amusés
comme des petits fous dans les fraises… ».
Je
m’imagine avec toi dans un grand bol de fraises, j’ai du bol, des fraises pas trop
mûres disposées tout autour de nous !
Non,
je ne marche pas.
Pourquoi ?
Mon
petit doigt me dit que ça n’existe pas.
Et
alors ?
J’écoute
mon petit doigt.
Je
m’évertue encore à conquérir notre paradis perdu.
Je
suis pris en flagrant délit d’invention continue.
Ce
n’est pas la première fois. C’est pour la bonne cause.
Je
commande un fauteuil pour deux.
Dieu
seul le sait. Pas de parjure.
Je
reste sur ma fin. J’ai faim, faim, faim de toi, j’en perds toute ma finesse. Je
ne suis plus très fin.
*
Vers la
fin, il ne reste plus de place sur la place.
C’est
la place au silence ?
Je
pile.
Tu
fais face ?
Hors-saison,
je mise sur le sable.
Il n’y
a plus de saison en place dans le temps. En basse saison, cela tient encore.
C’est une catastrophe pour la haute.
N’exagère
pas ! S’il y avait autant de catastrophes que tu dis, nous n’en serions
pas là. Et plus là pour le voir.
*
Vers
la fin, il ne reste plus d’espace sur la place.
En
l’espèce, le temps a un malaise. Etant donné l’acabit, on le transporte à l’hôpital.
Avec le gyrophare et la sirène qu’il faut à tous les carrefours, pour éviter
les feux. Embarqué sur une civière à temps ! Il aura certes eu le temps de
laisser son empreinte. Il nous faudra du temps pour nous en séparer.
Avec
quoi vais-je saupoudrer ma vie maintenant ?
Plus
question de me demander quel temps il fait.
Ils
maugréent à l’hôpital. Ils ne sont pas habitués à avoir le temps comme patient.
C’est bien la première fois que cela leur arrive. Le temps prend toute la
place, l’espace, et j’en passe.
On lui
trouve une chambre, un oreiller ?
Il ne veut pas de couverture. On la lui a
retirée.
J’ai
envie d’écouter à sa porte, de loger mon œil droit dans la serrure, là où passe
le corps de la clef.
On ne
m’a pas donné la clef.
Elle n’est
donc pas à ta portée.
En
musique, dans ces cas-là, un sol à la place d’un fa et c’est le capharnaüm. Les
musiciens ne s’en sortent pas.
Tiens-toi
à mille lieux de la porte, ça vaudra mieux !
Que
fait-il donc, le temps, à l’hôpital ?
En
interne, personne n’est encore venu l’ausculter. L’interne a bien rempli la
fiche signalétique au bord du lit. Nom : le temps. Prénom : absent.
Age : incertain. Groupe sanguin : indéfini. Symptôme : prend la
place de l’espace sur la place. Effet : l’espace est en dépression. ça se termine là.
L’espace-temps
ne s’y retrouve pas.
Dépressurisation.
Pas
d’autre consigne sur la fiche ?
Le
temps est en observation.
Serait-il
capable d’hibernation ?
*
Vers
la fin, il ne reste plus d’espace sur la place.
Le
temps a pris toute la place. Repousser les limites de l’espace n’a plus aucun
effet. L’espace n’a qu’à se réconcilier avec le temps. Pour cela le temps doit
être libéré. Tel est le scénario le plus probable entre les mains du conseil
des décideurs. Vue la hauteur de la décision, on est allé chercher les
décideurs les plus expérimentés, qui savent prendre une décision, des décidés,
des vrais, bien absorbés.
Que
fait-on ?
Doit-on
tenir, maintenir le temps en observation ?
Doit-on
ne plus y tenir et libérer le temps ?
« Nous
avons besoin de votre doigté ».
Les
décideurs se réunissent en conciliabule. Tout autour de la table, ils
planchent.
Impossible
de savoir combien de temps. Plus de temps pour battre la mesure. Personne
n’attend. On offre aux membres du conseil des Chamallows lors des pauses bien
méritées. Rien ne filtre des discussions sans fin. Une chape opaque a été
installée par une équipe spécialisée pour recouvrir l’édifice. Le conseil est
imperméable à toute prise de son ou d’image intempestive. En lieu et place des
pourparlers, on a fait venir des bouteilles d’eau. Les chamallows donnent soif.
Dites,
qui a donc eu cette idée saugrenue des chamallows ? Virez-moi ça !
Pardon monsieur, c’est la fille du patron qui bat la chamade en mangeant des
Chamallows à Saint Malo. C’est ce que le personnel raconte ? Oui,
Monsieur !
Le
verdict n’est pas tombé. Une fois n’est pas coutume. Les décideurs ne se sont
pas décidés. Individuellement, on leur a appris à décider mais pas à partager
leurs vues. Ils n’ont pas l’esprit d’équipe.
Les
règles sont modifiées à la hâte.
Le
doyen d’âge du conseil des décideurs aura deux voix la prochaine fois si à
nouveau c’est jeu égal.
Le
doyen n’a pas à s’en mêler. Une voix a basculé. Les journaux exultent. Elle a
basculé dans quel sens ? Le doyen se tait, respecte scrupuleusement la
règle édictée. On n’est pas doyen pour rien. Etre doyen d’âge, c’est savoir se
taire.
Depuis
quand ?
Depuis
toujours.
L’interne
de service fera une déclaration à la presse. Pas de conférence ni autre déférence
particulière. Ne donnons pas plus d’importance à la chose qu’elle n’en a.
N’ameutez pas la presse.
L’interne
se tient prêt.
Moteur.
Le temps, première.
« Nous
avons tous perdu notre temps. De notre temps, personne ne se serait permis de
faire une chose pareille. Nous pensions nous trouver en terrain conquis. Nous
n’avions pas sitôt installé le temps dans sa chambre qu’il avait déguerpi. Il a
plié bagage. Gardons notre calme. Gardons la tête froide. Les autorités nous
assurent de leur maîtrise de la situation si inhabituelle ».
On
cherche le temps partout. Cela est catastrophique. Tout le monde s’y met.
Tout
le monde s’ennuie, retombe en enfance. « Maman, je ne sais plus quoi
faire… ».
Vous
imaginez demain matin dans le journal ! « Le temps ridiculise le
conseil des décideurs spécialement affrétés pour décider de son sort. Le temps
est sorti incognito ».
Je
n’imagine pas.
Il a
du sauter par la fenêtre. Elle n’était pas gardée. Le gendarme est parti.
Il n’y
a pas de dommage à signaler. Les assurances n’auront pas à couvrir le sinistre.
L’événement est déjà couvert par la presse.
Tout
le monde s’éloigne. Plus personne ne reste à gendarmer.
*
Vers
la fin, il ne reste que le temps sur la place.
Le
temps occupe tout.
L’espace
n’a pas pu faire face ?
Je ne sais
pas si c’est l’espace qui s’est réconcilié ou si c’est le temps qui a pris les
devants. Un trait d’union est arrivé et a mis le temps devant et l’espace
derrière. Lui est resté au milieu. Il s’est fâché tout rouge et a hurlé :
« Désormais vous serez l’espace–temps ! Un point c’est
tout ! ». Le temps était fort aise. Il chantonnait : « Tous
derrière, tous derrière et moi devant… »
Tout
le monde s’est réconcilié. Ceux qui étaient avec le temps, ceux qui étaient
avec l’espace, et ceux qui étaient pour l’espace et pour le temps, ou ni pour
l’un, ni pour l’autre, les indécis.
Les
terrasses ont de nouveau envahi l’espace de la place.
Pour
éviter que les notes ne s’envolent à tout va, le patron du bar a installé sur
chacune des tables une plaquette de liège tirée à quatre épingles.
Je
traverse la place. La tonalité de ma ligne téléphonique est revenue ! Tu
vas bientôt m’appeler. Je sortirai mon épingle du jeu.
Je te
cherche en terrasse.
Tu vas
bien apparaître pour m’enflammer sur place ! Avec ta robe pourpre et
ocre qui sentira le sud, tu enflammeras la place. A ton invite, je te prendrai
par la main et nous danserons la valse.
Nous
traverserons la place en long, en large et en travers.
1, 2,
3, 1, 2, 3.
On ne se
lasse plus de voir passer l’espace-temps sur la place.
Où
es-tu ?
Je
suis là.
Que
fais-tu ?
Je
descends…
N’oublie
pas ta guitare en descendant. Le marchand de sable ne saurait tarder.
Tu te
procureras le sable ?
*
C’est
la fin.
Il n’y
a pas de fatalité.
La
chute ne sera pas fatale. Il fallait bien s’y attendre.
C’était
fatal, au final.
Finalement
j’ai rencontré la bonne étoile ! J’ai enfin eu l’étincelle !
Une
nouvelle gazelle ?
Oui,
en chair et en os ! Un peu plate. Jolie, intelligente. Tout ce qu’il faut
pour plaire.
Prends
soin d’elle.
Tu me
dis ça à chaque fois !
Ne lui
parle pas trop de moi, attends qu’elle te plaise vraiment.
J’attendrai.
Cela prendra le temps qu’il faudra. Pendant ce temps, nous ferons des
messes basses comme tu les aimes. Nous nous retrouverons sur la place de
l’espace-temps en attendant.
Déjà
tu recommences ! Elle s’appelle comment ?
Salomé.
Je te jure, je ne l’ai pas fait exprès !
!
J’étais
sûr que tu dirais ça !
Quoi !
Je n’ai rien dit.
Tu
t’apprêtais à dire.
Qu’est
ce qui te dit que c’est elle ta bonne étoile ? Je n’arrive pas à prononcer
son prénom.
Mon
petit doigt. Moi non plus je n’y arrive pas.
Ne lui
parle pas de moi. Attends.
Sueurs
froides.
Si
c’est ton petit doigt qui te l’a dit… Mektoub ! Ne te sauve pas…
Aide-moi,
je me fais déjà des nœuds dans l’estomac rien qu’à penser à elle.
Je
sais, moi aussi
Sauve
qui peut dit l’expression.
Arrête !
D’une manière ou d’une autre, tu y mettras les formes…
Tu
veux dire que je sauverai les apparences ?
<>
à
Bordeaux, septembre 2005.