
Je vous
ai entendu, cher ingénieur-professeur J
Lettre à
Jean-Marc Jancovici, 12 janvier 2008.
Bordeaux, le 10 janvier 3777.
Cher ingénieur-professeur J,
Je vous ai vu et écouté. Et je vous ai
entendu.
En cette année 2008, je ne sais qui eût
l’idée, qui donna la consigne d’enregistrer ce soir-là votre conférence en
vidéo puis de l’inscrire sur la toile que vous nommez Internet.
Je rajouterais bien volontiers cette
information au profil de celle ou de ce citoyen que je ne connais pas.
Déjà j’écrivais dans La mer intérieure sur le futur du monde,
bien imparfaitement. Je n’avais pas alors songé à la question de l’énergie.
Quel oubli béant ! Je dois vous le dire, c’est pour une large part notre
conscience de la perte possible de l’énergie qui nous a sauvé, sauvera la
mémoire de l’humanité, intellectuelle, diverse, universelle. Notre instinct de
survie l’emportera sur les ignorances. Vous rendez-vous compte ? Un
enregistrement daté de 17 siècles, ce n’est pas si courant !
Nous en sommes pour ce qui nous
concerne et depuis bien des lustres à poursuivre la mémorisation en
superposition de supra-toiles. Internet était un embryon. Je vous écris de l’an
3777. Dix-sept siècles, vous me suivez ? Bien entendu que vous suivez. La
vidéo est demeurée intacte, extraordinaire de sincérité, de vérité. Elle est
datée du 10 janvier 2008. Nous avons réussi à sauver les banques d’images pour
l’essentiel, hormis des documents restés confidentiels. Nous avons inventé des
mémoires à énergie quasi nulle. Nous savons produire de l’énergie
électromagnétique. J’écris nous, vous comprendrez, nous toutes et tous, au
cours des siècles, non pas ma personne bien sûr. Je me dois de vous dévoiler
quelques signes avant-coureurs sans vous dévoiler notre futur. Je n’y suis pas
autorisé.
Sur la vidéo, ingénieur-professeur J,
votre démonstration est implacable, brillante, scientifique donc juste, par
essence. Terriblement juste. Celles et ceux qui savent, vous remercient encore
aujourd’hui ainsi que monsieur A, l’homme politique visionnaire qui vous a
invité ce soir-là. Elles et ils sont si rares, alors et toujours peu nombreux,
les femmes et hommes politiques qui sont habités tout entiers, par cette vraie
volonté de partager les évidences de la science. Tout au moins ce qu’ils en savent eux, femmes et
hommes politiques qui ont brillé, continuent à nous guider éclairés par la
science, le réalisme. C’est nécessaire pour vivre, en êtres responsables. La
politique n’est-elle pas cette soif raisonnée de guider son peuple sans
« se raconter des salades » ? Les salades n’existent plus. Elles
ont disparu à l’aube du troisième millénaire, trop gourmandes en eau. Nous
pourrions à volonté nous en entretenir. Tel n’est pas mon propos, le sens de cette
lettre.
Les rêves appartiennent et continuent à
appartenir à chacune et à chacun. Seuls ou ensemble, décidons ou ne décidons
pas d’en vivre le plus possible, mais ne nous cachons pas. Ce n’est pas
vraiment la terre qui est devenue malade, quoique. La biodiversité a pris des
coups irréparables. Comment voulez-vous ? Nous nous sommes adaptés, avec
le temps. Les conditions de la survie de l’humanité tout entière (le devoir de
sauver toutes et tous les citoyens du monde, conscients et inconscients) se
sont progressivement et considérablement resserrées. Je ne suis ni ingénieur,
ni homme de science. Je ne vous délivrerai pas les nouvelles équations. Je lis
pour ce qui me concerne les conclusions littérales qui en résultent. Si vous
saviez !
Et vous, vous surgissez, ce matin en
vidéo. Enfin un précurseur ! J’ai apprécié votre conférence, 17 siècles
plus tôt, avec votre équation, qui se tient droite, débout, sous les yeux de
quelques uns de vos contemporains, avec en résultante : nous ne survivrons
pas si nous continuons ainsi à consommer toute l’énergie fossile que nous lègue
la Terre, elle-même créée à partir d’une
terrible explosion de gaz qui un jour a créé la planète. Et plusieurs millions
d’années après, l’énergie s’est fossilisée. Pour qui nous
prenons-nous pour nous être empressés de tout vilipender ? Quelle
étrange façon de nier l’évidence connue et reconnue ! Quelles ressources
en énergie à jamais perdues, façonnées au cours du temps de l’humanité, en
particulier au cours de ce dernier millénaire que j’ai la joie de vivre !
Et vous, vous surgissez, avec votre
équation, déjà posée, 17 siècles plus tôt ! Les réserves pétrolifères,
gazières, minières, tout a bien sûr disparu. Le plus terrible pour ce que j’en
sais, c’est vers 3000 que cela s’est produit, lorsque l’uranium a totalement
disparu dans son état naturel, le seul économiquement possible. La profondeur
où la femme, l’homme, ont pensé extraire les dernières énergies fossiles a
dépassé toute considération ! Combien de volonté a-t-il fallu pour
convaincre celles et ceux qui ont continué à désirer et à vivre hors du monde,
qui ont oublié l’une des premières consciences, celle de s’informer. Et
pourtant, Dieu merci, que de citoyennes, de citoyens envers qui nous sommes
redevables de nous avoir ouvert les yeux ! Des catastrophes ont été
évitées de justesse. D’autres n’ont pas pu être évitées, juste amoindries. Bien
des trous dans la croûte terrestre ont du être rebouchés, à la hâte. Les grands
cataclysmes ne furent pas très nombreux mais terriblement meurtriers. Certains
scientifiques ont parlé à juste raison d’holocaustes lorsque les dernières
supra-centrales nucléaires durent être arrêtées. Quelques centaines de
centrales, pour l’un des plus grands malheurs auquel a pu être confronté
l’humanité, ont fui. Dans l’air, la radioactivité s’est dégagée. Des milliers
d’années pour décontaminer, attendre l’arrêt du phénomène physique seront
nécessaires. Au cœur de votre époque, Tchernobyl était pourtant un signe
annonciateur d’autres réalités. Des milliards de tonnes de béton et autres
matériaux composant les centrales arrêtées, tous radioactifs, nous ont amenés
jusqu’aux zones dites interdites. Le peuple n’a pas supporté et, à juste
raison, s’est insurgé. Des êtres civilisés ont réussi à convaincre, tant la
radioactivité a produit des ravages. Mais déjà vous savez. Et je ne vous
entretiens pas ici des bombes confectionnées avec l’atome. D’immenses galeries
ont du être construites dans la croûte martienne et des esprits éveillés ont
décidé d’envoyer tout ce qu’il restait sur Mars. Plus aucun nouveau risque de
contamination.
Vous aviez bien raison d’essayer de
convaincre vos contemporains. Plus la courbe sera douce en descente, avec en
abscisse le temps et en ordonnée les quantités encore disponibles d’énergie
fossile, moins dure sera la chute. Hélas, dans certains pays et dans un premier
temps, les dogmatismes ont tenu bon, lorsque tout a augmenté d’un coup par la
force des choses. Si vous saviez toutes celles et ceux qui ont refusé
obstinément de voir venir, le nombre de journalistes qui se sont fourvoyés sur
la fusion à froid, des vérités scientifiques détournées, malmenées, falsifiées.
La fusion à froid n’a jamais été découverte. Aucune découverte n’est venue
compenser les énergies fossiles. Nous connaissons la justesse de votre
équation. Pas de contradiction même si j’y viendrai, je vous suggèrerai in fine
un autre paramètre principal. Seuls les réalistes à vrai dire et bien des
artistes ont survécu intellectuellement, sont restés combatifs, venus de tous
les milieux, présents dans tous les pays du patrimoine Monde. Ne vous inquiétez
pas outre mesure. Le peuple a su dans l’ensemble se rassembler, se rationner,
l’immense majorité. Et vous y êtes pour quelque chose, croyez-moi ! Déjà
en 2008, sont venus vous écouter des femmes et des hommes responsables, des
citoyennes et citoyens lambda, tous riches de leur attention. Poursuivez,
ingénieur-professeur J, notre combat ! Vous en êtes un pionnier. Par la
force de la démonstration, vous tentiez d’en venir, revenir à la science, à des
faits, propriétés physiques en équations bâties à partir de la réalité de
phénomènes observables, mesurables, d’informations premières. La physique ne
dépend pas de nous, de chacune, de chacun. Elle est identique dans tous les
pays. Oh combien de femmes, d’hommes politiques, de grands, de moins grands ont
du se battre pour persuader, faire entendre raison. Je suis sûr que vous vous
dîtes à 17 siècles de distance : « Mais enfin ! Entendez-moi,
écoutez-moi ! » Les phénomènes physiques sont tous uniques, c’est de
là que provient l’expression « quel phénomène ! »
Bien sûr que l’Histoire fût terrible,
elle l’est encore en certains lieux. Les rationnements ont fait force de loi.
Celles et ceux qui se sont accrochés à des vérités crues, qui ont cru et tenu
bon au fond d’eux-mêmes et sur tous les continents s’en sont sortis,
psychologiquement. Combien de catastrophes auraient pu être évitées, avec
davantage de partage de vérités scientifiques, d’informations premières, vous
le dites si bien, ingénieur-professeur J, j’y reviens, des centaines ! A
nous tous de déclamer, imprimer, diffuser, expliquer, à nous tous de nous
mouiller ! Qu’est-ce donc l’énergie ? Eclairer, chauffer, refroidir,
générer de l’eau douce, fabriquer, transformer la matière pour se loger,
s’habiller, voyager, arroser, se nourrir, s’instruire, se soigner, se
divertir...
En 2492 exactement, je lisais que les
rationnements furent tels dans certains pays pauvres, que les listes des
interdits se sont supplées presque d’elles-mêmes : l’eau douce d’évidence,
les aliments surtout, l’électricité, les objets usuels, les tenues
vestimentaires, quels chahuts pour la mode ! Beaucoup d’esprits alertes
ont pourtant tenté de prévenir dans les années 2700. Plus de silicium ! Et
plus question de brûler du charbon, trop de gaz à effet de serre ! La
croûte terrestre s’est mise à s’agiter, creusée avec démesure. Des zones
entières durent être interdites. Irruptions volcaniques, accidents nucléaires,
fuites de déchets radioactifs. Bien entendu, vous le savez, tout était presque
prévisible, observé, mesuré. Votre équation est-elle la somme ou bien la
multiplication ? Je n’avais jamais encore vu autant de courbes mesurées
durant votre période de vie sur terre. Plus le peuple prolifèrera, retardera la
pénurie des matières faussement premières, plus nous devrons nous entasser non
plus à l’horizontale mais à la verticale. Le rêve d’une maison individuelle
avec jardin s’éteindra de lui-même. Vous imaginez les cheminées ?
Disparues. Supprimées les virées et les discussions sans fin autour du feu. Le
foyer a été déplacé à la vue et au su des situations qui se sont imposées à la
fin des années 2500. Les immeubles ont tous été construits optimisés à
outrance. Au sommet, les espaces collectifs, puis les appartements. 26 mètres
carrés pour quatre personnes, pas un de plus. Des chambres à la taille d’un
lit. Je suis né quelques siècles plus tard, en 3726.
J’ai eu beau détourner mon profil en n
clones, tenter de repousser les progiciels-infiltrateurs, quel effort pour
contourner les surveillances, vous adresser cette lettre ! Je n’y serais
pas parvenu, bien entendu, sans l’aide et l’intelligence de quelques amis
scientifiques. Ils ont créé des leurres pour s’immiscer dans les couches
infimes et les flots de photons qui circulent désormais partout autour du
globe.
Nous occupons environ un tiers de la
surface que vous occupez cher ingénieur-professeur J, un autre tiers a été
envahi par les eaux. Quatre-vingt pour cent de nos salaires, et quel qu’en soit
le revenu, sont prélevés à la source, selon notre quotient de consommation
énergétique calculé par l’administration du patrimoine Monde. Nos politiques
ont enfin écouté nos ingénieurs, réussi à entraîner le peuple et la situation
s’est presque stabilisée. D’immenses panneaux solaires couvrent tout ce qu’il
convient de couvrir. Les anti-éoliennes, anti-barrages et autres anti ont du
laisser tomber. En définitive, nous nous sommes entassés, les uns au-dessus et
au-dessous des autres, dans des tours de 700 étages. D’immenses voiles à
réflexion photonique sont positionnées à mille kilomètres d’altitude pour nous
chauffer et rallonger les jours dans les régions nordiques encore habitables.
Tous les animaux sont devenus domestiques, ou presque. Les derniers animaux
sauvages non domestiqués sont regroupés dans les trois dernières réserves
naturelles. Je n’ose vous révéler le nombre exact d’hectares. Nous ne mangeons
plus de viande depuis les années 2200. Nous sommes 26 milliards de femmes,
d’hommes, d’enfants, repliés sur nous-mêmes. Les rêves de voyages dans l’espace
se sont bien passés, puis durent être arrêtés. Trop d’énergie à dépenser.
Je vous écris ici, cher
ingénieur-professeur J, en hommage à votre brillance d’esprit, pour tout de
même et entre nous vous rassurer. Vous le méritez tant ! A la vitesse de
la lumière, cette « lettre », permettez-moi d’utiliser encore ce mot
que plus personne n’utilise, devrait vous parvenir. Ah les balbutiements du 21e
siècle, jusqu’aux 23e, 24e ! Heureusement que
l’Europe a réagi, a repris le leadership, entraînée par la France, enfin, pas
seulement. Si les Etats-Unis d’Amérique, le Brésil, l’Orient, l’Inde, la Chine
bien entendu, l’Afrique du sud où se sont réfugiés les plus grands
scientifiques de l’Afrique et d’ailleurs, et tous les autres pays, n’avaient
pas suivi, rien n’aurait été possible.
Partout au bord des mers, des océans, des
fleuves, se dressent vers le ciel mille tours aériennes. Je crois que j’ai une
certaine nostalgie du 21e siècle, et après ? Jusqu’à quand
pourrons-nous, devrons-nous continuer ainsi à aspirer pour ensuite projeter
au-dessus de l’atmosphère les carbones qui restent ? Nous avons
sous-estimé le CO2 émis par les irruptions volcaniques. Que voulez-vous !
Quelques malins dans quelques rares propriétés encore individuelles où passe
une rivière bouturent quelques clones de céréales interdites et prohibées,
produisent du réactol. Cela ne change rien. Nos pompes à chaleur ont traversé
la croûte terrestre depuis longtemps, vous devez vous en douter. J’ai aimé
votre formule dans la vidéo de votre conférence. « Le présent ? C’est
le passé de l’avenir ! » Rassurez-vous, cher ingénieur-professeur J,
continuez d’alerter tant l’urgence est ténue mais n’affolez pas trop.
Dites-vous que mille ans après votre ère, les plaisirs seront autres. L’art a
envahi la vie, l’hyperréalisme, l’étoilisme, le substantisme. Le grand Louvre
s’est étendu vers 127 étages en profondeur. Il appartient désormais au Monde.
Il est administré avec d’autres musées prestigieux par l’un des conseils du
patrimoine mondial. Que voulez-vous ! Il fût vite temps de regrouper les
œuvres, vu la profusion de la création humaine. Vous imaginez la quantité
d’énergie pour maintenir, sauvegarder tout ça ? C’est vite devenu une
absolue nécessité. Quelle énergie à réserver ! Des sectes à ne rien faire
se sont créées, éparses, des assistées de la télévision. Elles vivent la
nostalgie de la propriété d’un bout de la planète Terre.
Les citoyennes et citoyens du monde ont
enfin compris l’urgence de se rassembler. Des découpes politiques et administratives
ont été supprimées. En France, plus de département, vos 36000 communes ont été
regroupées en mille entités et ainsi préservées. Elles ne grandissent plus
qu’en hauteur, désormais. Quels nouveaux combats a-t-il fallu mener ! Le
conseil mondial du soleil, de l’eau, du vent, des courants marins, de l’air en
l’altitude et autres énergies naturelles a été créé. Les centrales solaires
sont extrêmement performantes. Des milliers longent les océans, les mers. Les
côtes habitables se sont toutes, ou quasiment, transformées en mégapoles de
tours de 700 étages, New-York à la puissance 10 occupe toutes les côtes, à
l’exception tout de même de quelques rares bords de mer classés « terre
nature historique » par le conseil du patrimoine Monde. Un kilomètre
est resté des calanques près de Marseille. Et encore ! Il a fallu
construire une digue que vous jugeriez démentielle, au large, pour contenir la
mer. La ville a été conservée dans un trou à environ 30 mètres au-dessous de la
mer qui est montée tant la glace aux pôles a fondu. Vous le disiez déjà en
2008 : « C’est inéluctable ». Remarquez, Bordeaux est
aujourd’hui au bord de l’océan. C’est la troisième mégapole de France, sur une
presqu’île, 50 millions d’êtres vivent sur quelques kilomètres au carré. Nous
sommes autorisés à voyager sur l’un des sites « terre
nature historique » 7 fois l’an. Un point, c’est tout. Rares sont les
monuments que le conseil du patrimoine Monde a cru bon de conserver dans les
mégapoles. A Bordeaux, le cœur historique, la cathédrale Saint André, l’hôtel
de ville, le grand Théâtre, et c’est à peu près tout. Tout autour, les 700
étages ont envahi l’espace, même si les immeubles sont espacés. De grandes
artères conduisent la lumière. Nous avons connu plusieurs Haussmann au cours
des siècles. Les visites des sites « terre nature historique »
sont payantes, notre capital-énergie à consommer est diminué lorsqu’il nous
arrive d’aller nous recueillir dans ces temples de la mémoire du monde. J’ai eu
le privilège d’en profiter de par mon activité professionnelle, et ainsi
voyager de par le monde autrement que par écrans interposés. Venise aussi est
dans un trou, comme Paris, Amsterdam. A New-York, le haut des premiers
gratte-ciel de votre époque pour certains conservés, atteignent à peine le haut
du trou. Le cœur de Séville n’a pas changé, encerclé de tours. La ville
pourrait ressembler à un patio d’un monastère en verre.
Nous manquons cruellement de matières
premières pour rechercher, expérimenter. Les missions pour ramener d’autres
minerais et exploiter nos planètes environnantes se sont succédées pour un
temps, jusqu’à ce que l’énergie restante ne suffise plus. Le peuple a refusé
les projets d’immenses vaisseaux que certaines et certains imaginaient partir à
la recherche d’éventuelles autres vies intelligentes, ailleurs, dans une autre
hypothétique galaxie. La quête s’est épuisée d’elle-même. Beaucoup ont tenté,
n’en sont pas revenus. Je crois pour ce qui me concerne qu’aucune autre vie
possible ne pourra un jour ou l’autre être trouvée dans notre ornière. Nous
avons déployé une horde de télescopes, d’émetteurs-récepteurs en tout genre. La
vie sur Terre suit son cours. Les paysans agricoles ont repris leurs droits,
leurs devoirs. Un tiers du peuple travaille aux champs. Que voulez-vous !
D’immenses serres solaires recouvrent les terres cultivables non inondées entre
les mégapoles. Les surfaces des villes se sont considérablement réduites. Des
projets de tours de 1500 étages commencent à poindre ça et là. Nous avons
construit des places publiques sur les terrasses des tours. Des boulistes, des
bars, d’immenses bars. Je ne vais tout de même pas ici tout vous raconter, cher
ingénieur-professeur J, tant vous le pressentez déjà. Votre présent est mon
passé lointain. Quant à la façon dont
cette lettre parviendra dans votre boîte électronique, je me dis que votre
brillant esprit découvrira les phénomènes physiques qui sont à découvrir dans
les années 2000. Vous inventerez pour comprendre comment recevoir une lettre
adressée du futur. Permettez-moi cette énigme qui dans le fond ne change rien.
Vous la découvrirez peut-être, cher ingénieur-professeur !
Dans vos prochaines équations, pourquoi
ne pas l’admettre, je vous suggère in fine un rajout qui se multipliera. Ce
sont bien entendu les nouvelles découvertes et inventions, car elles nous
protègeront de la folie future de nos contemporains qui n’ont pas suffisamment
vu, droit dans les yeux, la principale matière première, dont dépend notre vie,
l’énergie. Merci à vous cher ingénieur-professeur J et à tous nos scientifiques
qui se sont succédés. Merci aussi à celles et ceux qui ont œuvré et qui œuvrent
dans la politique pour que notre raison commune d’exister, dépasse nos
aveuglements, nos non-volontés de voir, d’entendre, d’écouter. Cela va beaucoup
mieux, si j’ose ainsi l’écrire, depuis quelques dizaines d’années. Le conseil
scientifique du patrimoine Monde a repris le dessus, sauf dans quelques poches
de territoires où quelques sectes d’illuminées n’illuminent plus grand monde.
Les mal logés, mal nourris n’existent bien évidemment plus. Les besoins
primaires en termes alimentaire, vestimentaire sont assurés, rationnés avec
bien du dépit, tous uniformisés. Les échanges se poursuivent, je vous l’ai dit,
en haut des tours, d’immenses espaces citoyens, bâtis sur plusieurs étages,
lumineux, arborés, veillent au grain.
Qui suis-je, vous demandez-vous ?
Je travaille pour monsieur B, Président du conseil de la
bibliothèque-médiathèque internationale.
Je participe ainsi à la conservation des traces historiques, écrits,
films, images, conférences… Vous l’avez compris. Le peuple n’a pas eu à voter
ou à s’interroger pour la préservation et la continuation de nos mémoires
écrites, dessinées, enregistrées. Nos politiques sont restés alertes sur ces
points, surtout pour la préservation des livres, même si nous ne les éditons
sur papier qu’à quelques unités. L’une des plus grandes
bibliothèques-médiathèque se situe à Paris, dans un géant immeuble transparent,
bien entendu. Les salles de lectures sont démesurées, des milliers de
lectrices, de lecteurs, ici-même, à Marseille, à Bordeaux, Toulouse. Dans
toutes les mégapoles, il en est ainsi, dans une moindre mesure. Quelle joie de
me savoir dans l’un de ces temples du savoir ! J’apprécie bien Bordeaux,
moi qui ai toujours rêvé de vivre au bord de la mer. Je suis ici la majeure
partie de mon temps, chargé entre autres choses de retenir ou de ne pas retenir
telle ou telle conférence, rencontre, intervention. Je me consacre pour
l’essentiel à l’actualité scientifique au cours du temps, avec mes associés,
une équipe de femmes et d’hommes formidables. C’est ainsi que nous vous avons
trouvé, ce matin-même. Je vous avoue bien volontiers mon faible - ou bien ma
force ? – pour la prospective dans l’histoire. Quel plaisir de naviguer
dans les siècles : 20e, 21e, 30e,
jusqu’aux 37e, 38e, vous imaginez ? Bien sûr que
oui, je le présume. Ce soir, lorsque je rejoindrai ma femme, mes enfants dans
mon logis, tout près de mon lieu de travail comme quiconque, je retiendrai l’intensité
des quelques instants passés avec vous. Je me dirai alors : je vous
ai bien entendu, cher ingénieur-professeur J. Et dès demain, je m’empresserai
de commander vos livres. S’ils n’existent plus, aussitôt, je les ferai
réimprimer, et lorsqu’ils arriveront, je
les lirai puis les placerai en exergue dans nos listes de diffusion, au
chapitre de l’histoire des sciences, département visions et perspectives,
années 2000.
En mon nom et en celui de mes
contemporains, je vous devais bien cette lettre, cher ingénieur-professeur J,
tant vos propos m’ont touché. Je vous devais de vous parler de l’avenir, vous
faire part de notre immense admiration et de vous rassurer. Oui, le présent
n’est que l’avenir de notre passé. Profitons d’être là. Que le peuple du monde
continue dans l’ensemble à se rassembler, pour entendre, écouter des êtres tels
que vous, des scientifiques pétris de vérité, pour nous alerter. Au risque de
me répéter, s’il y a bien quelque chose à sauver, et la tâche est bien rude,
c’est l’universalité de la science. Connaître, reconnaître cette universalité,
c’est la condition nécessaire du partage, de notre sauvegarde.
Tout ceci est entre nous, bien entendu.
Je vous prie de croire, cher
ingénieur-professeur J, en l’expression de ma haute considération.
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