
Juste
avant de finir / roman
1.
Juste avant de
partir, de finir, madame Yvonne Makéda prend l'avion, destination le ciel. Plus
que tout au monde, elle veut voir, se revoir, éclairée derrière le hublot,
au-dessus des nuages, là où même la pluie n'ose s'aventurer, éblouie par la
lumière du soleil, pleine, entière.
L'avion se faufile
incognito derrière les nuages, remonte au-dessus d'eux, ou est-ce les nuages
qui se déplacent dans l'espace ?
-
Dieu
que c'est beau ! C'est la première chose que je devrais vous dire, me
dit-elle.
-
Comment
voulez-vous qu'à cette altitude l'on comprenne que l'on va manquer d'eau ?
Les vapeurs d'eau
flottent tout autour de la carlingue, au-dessous, parfois même au-dessus,
lorsque quelques nuages tentent l'aventure de monter vers le ciel sans leurs
pairs. Ils vont porter la pluie plus haute que d’habitude.
-
Vous
êtes jeune, vous êtes jolie, les femmes comprennent plus vite ces choses-là.
-
C’est
certain.
Juste avant de
partir, de finir, madame Yvonne Makéda époussette chez elle en ma présence avec
un plumeau composé de plumes d'oie - s'il vous plaît !, les objets
qu’elle a déposés devant les tranches de ses livres, le long des étagères de sa
bibliothèque, qui occupe tout l’espace dans la pièce-salon. Je lance la
conversation.
-
Il
ne s'agirait pas de plaisanter, que la poussière prenne le pas sur les
souvenirs !
-
Les
objets sont vivants, croyez-moi, Dieu qu'ils sont beaux ! C'est la
première chose que je devrais vous dire.
Yvonne est sûre
d’elle, tiens donc ! Ne seraient-ce pas les objets qui désormais sont bien
vivants et qui donc occupent l’espace, comme un tout ? L’espace ne s’en
remet pas, ne s’en remettra pas.
Et après ?
Madame Yvonne Makéda porte un chignon bien coiffé en toutes circonstances. Je
ne sais si cela a quelque chose à voir mais elle aligne des sourires lorsque la
vanité s'empare d'un être dans une conversation. M’enfin ! Il ne s’agirait
pas de confondre assurance et vanité ! L’espace ne peut être un
tout ! Yvonne Makéda est une femme de convictions. Je me plais à la
taquiner. Je lui ai dit lors de l’une de nos trop rares apartés :
-
Dieu
que votre chignon est beau !
Elle m’a alors souri.
Il est vrai qu'elle n’appuie que sur les choses importantes, moi aussi, sans
aucune comparaison. J’aime l’entendre m’entretenir de l’espace, du tout, des
nuages, de la pluie, et même de son chignon. Je ne jurerai pas devant Dieu le
nombre incalculable de fois où elle ponctue notre conversation pour mieux
souligner l'avant et l'après par ces mots : « Dieu que c'est beau,
c'est la première chose que je devrais vous dire ». Je crois en un geste
affectueux, à mon encontre. Je la crois.
Au passage du
chignon, quelques lignes en arrière ne suffisent pas à occuper le texte. J’y
reviens, car l'authentique beauté de madame Yvonne Makéda attise, séduit, fait
tomber les regards, ceux d'hommes matures, intelligents, sensibles et cultivés.
Et permettez-moi de souligner que ce ne peut être son chignon qui peut changer
la donne. Il l’embellit. La beauté est un don. Don de Dieu ? Avec de
l'humour, l'un ne va pas sans l'autre, à loisir, Yvonne Makéda se moque
d'elle-même, pas de Dieu.
Combien de fois
l'ai-je reçue ? Trois fois, je le sais, seulement, tellement ce fut rare,
elle ne sort pas beaucoup. J'eus trois fois l'occasion de l'inviter chez moi,
en tête à tête, de lui cuisiner avec amour un petit plat à ma façon. Elle a
aimé le plat chaque fois et sans façon. Elle n'aurait certes pas mélangé les
huiles d'olive et d'arachide. Elle m'aurait concédé, tant mon goût est prononcé
pour l'olive, un zeste de cette huile dont elle raffole, mais l’aurait
cependant mélangée à d’autres huiles et surtout pas en ébullition. L’huile
d’olive ne bout pas, elle frémit, me dit-elle. Elle m'aurait suggéré de ne
couper le pain qu'au dernier moment en me félicitant de ce pain de campagne si
peu enclin à être pétri en ville. Mon pain était de cette qualité, gâché
cependant par une coupe trop précoce qui l’a quelque peu desséché. Elle se
serait arrêtée là. Yvonne Ben Makéda ne se situe pas du côté de celles et ceux
qui critiquent ou exagèrent. Elle ne m’a même pas interrogée sur l’absence de
Simon. Je crois qu’en définitive, elle savait dans son for intérieur, avait
déjà compris d’elle-même ma séparation, bien avant qu’elle n’advienne, bien avant
que nos énergies ne se répondent plus. Ai-je été vraiment connectée à
Simon ? Dans mon for intérieur, je sais qu’il n’était qu’un homme de
passage. Je ne lui ai rien fait croire. Lui croyait en moi, moi pas
suffisamment.
Yvonne Makéda ressent
les choses, et c’est l’envie de vous parler d’elle qui m’accompagne ici,
m’anime, eu égard à sa bonté, à sa beauté, à ses cheveux qui brillent dans le
gris, encore presque blonds par endroit, tous tirés vers l'arrière, mêlés à
l’apparence d’un chignon. Eu égard à ses
yeux bleu-berbère, il est vrai que le bleu est extraordinaire, unique. Du bleu,
du vert, et une telle pétillance, proche du sommet des nuages qui auraient pu
se refléter sur le halo de la pluie s’ils avaient réussi à monter jusqu’au
ciel. J’exagère toujours ! Sans tricher toutefois. Le soleil se
reflète voilà tout sur le bleu éclatant des nuages ébahis, éblouis de mille
feux. Tout cela est entre-nous, ne peut vivre qu’entre nous et nous.
Circulez ! Il y a tout à voir !
D’autres mille feux
ont scintillé et perdurent en moi, au-delà des nuages, c’est au passage des
objets d’Yvonne Makéda, époussetés et éclairés par le haut, posés sur sa
bibliothèque. Car les objets aussi s'animent, jusqu’à devenir vivants. Je vous
demande de me croire, de ne pas chercher à tout vouloir comprendre, pas
maintenant. Ne cherchez pas ici une liaison directe entre les objets d’Yvonne
Makéda et le halo de la pluie entre la terre et les nuages. Ce serait indicible
pour l’instant. La liaison existe toutefois. Elle est unique, presque invisible
pour le commun des mortels. Vous pouvez me croire. Vous le saurez bientôt.
Juste avant de
partir, de finir, Yvonne Makéda m’a accompagnée et je l’ai suivie, voilà tout.
Nous avons poussé le « juste », qui a lui poussé
l’« avant », qui à son tour a poussé « partir ». Juste
avant de partir, Yvonne Makéda ne veut pas « finir ».
2.
C’est un tout autre
jour. La contrée du timbre se serait-elle éloignée ? Le bruit de
l'enveloppe glissée par le facteur dans la fente de la porte taillée sur mesure
réveille Yvonne Makéda, ce matin-là. Son intuition antérieure à chacun de ses
réveils l'occupe plus qu'à l'accoutumée. Rares sont ses amis à qui elle révèle
son adresse privée. Yvonne les oriente plutôt vers sa boite postale, numéro 26,
à la grande poste, 25 boulevard Giacometti. Nous sommes un autre jour. Ce pli
ne peut advenir que d’un être proche, très proche. Il n’y a pas d’autre pli. Le
facteur n’use pas la fente de la boîte aux lettres. Yvonne Makéda a fait
procéder à des virements bancaires électroniques de comptes à comptes pour
toutes ses formalités à administrer. Les relevés arrivent à la boite 26. Et
bien de ses relations sont aussi stoppées par la Poste au numéro 25 du
boulevard Giacometti.
Qui donc ce peut bien
être ? Moi, Catherine Anselme ? Il n’y aurait pas assez de sel. Sa
cousine Rachel ? C’est possible. Son ami et ancien amant Paul
Bernstein ? Improbable dans le temps présent. Son ami d’enfance Henri
Lecoeur ? Peut-être. Son David, le fils de feu sa grande amie Chantal Grodsky ?
Yvonne s’interroge.
Yvonne Makéda se
lève, enfile son peignoir, ses chaussons, et se dirige vers la porte.
L’enveloppe, hormis l’empreinte de l’aéroport Charles de Gaulle tamponnée à
côté du timbre oblitéré ne lui dit rien. La civilité et l’adresse privée
d’Yvonne Makéda ont été saisies sur un ordinateur. Le buste de Marianne occupe
toute la place dans le timbre. Yvonne Makéda songe et apprécierait plutôt
l’idée d’une silhouette féminine tout entière dans un timbre. Qui donc a eu
l’idée de réduire la femme à un buste dans un timbre ? Rien n’est simple.
A-t-elle décacheté l’enveloppe dans l’immédiat ? Nous ne le saurons pas.
L’auteur ne s’est pas déclaré.
Yvonne Makéda me
regarde droit dans les yeux lorsqu’elle me raconte l’arrivée du pli.
-
J’ai
reçu un pli cacheté de l’aéroport Paris Charles de Gaulle. Je ne peux vous en
dire davantage. Vous savez, avant vous, avant notre amitié naissante, j’ai eu
bien des vies, toutes remplies, pour beaucoup encore en vie. Evitez-moi ces
évidences. Vous êtes bien jeune. Ma vie est traversée par des amitiés
indicibles. Vous en faites désormais partie, vous le savez.
-
Votre
témoignage de sympathie me bouleverse. Oui je suis jeune, et tant mieux, et
« si j’ai les seins trop durs » … Vous souvenez-vous de notre
discussion avec Prévert ?
Yvonne Makéda sourit,
aime la fougue de son amie Catherine Anselme, son énergie, je suis si heureuse
d’être cette amie-là. Que dirai-je à quatre-vingt ans, à l’âge d’Yvonne Makéda
qui reprend notre conversation. Je reste bien pensive.
-
Je
vais m’absenter quelques semaines, retrouver un ami, enfin plus qu’un ami, le
fils d’une amie qui fait partie des êtres qui me sont les plus chers. Sa mère,
ma grande sœur, est décédée, il y a trois ans de cela. David Grodsky est mon
filleul, en quelque sorte. Je vous ai dit à peu près tout.
Yvonne Makéda me
raccompagne alors d’un ton assuré qui ne lui ressemble pas vers la porte
d’entrée de son appartement et me demande, me prie de ne pas tenter de la
joindre durant quelques semaines. A son retour, c’est elle qui me rappellera.
Mon histoire avec
madame Yvonne Makéda pourrait s’arrêter là, tout au moins s’interrompre. Demain
n’est pas la veille ! Du haut de ses quatre-vingt ans, je soupçonne déjà
Yvonne d’une nouvelle envolée en avion, juste pour renouveler les rayons de
soleil, taquiner les nuages, la scintillance du ciel. Au passage, tout assuré
fut son ton, j’ai perçu et senti sur le pas de sa porte la même pétillance dans
ses yeux que derrière le hublot. Quelle lumière a donc pu cheminer, repliée
dans une enveloppe, elle-même dans un sac postal, lui-même pas toujours bien
mené ? Serai-je vexée de ne rien savoir de plus ? Non, le mot est
inapproprié, trop exagéré. Je sais pourtant qu’en moi c’est cela la question.
Curieuse ? Oui, immensément. Qui est donc cette grande amie-sœur décédée
dont Yvonne Makéda ne m’a jamais entretenue, ou presque, et qui est David
Grodsky, son fils ? Cela ne me regarde pas.
Yvonne Makéda vide
tous ses comptes bancaires, postaux, de famille, elle détient quelques
portefeuilles d’actions. Elle s’est bâtie une sacrée réputation, suscite bien
des admirations dans la haute finance. Elle y a consacré une partie de sa vie.
Je la soupçonne de s’être revêtue d’un chignon dans ces années-là.
Elle charge sa
voisine Simone de ses plantes et de ses fleurs, elle habite au-dessus. Simone
saura les arroser, les tailler, s’en occuper.
J’essaye bien de
faire parler Simone, je la connais si peu, à l’exception de quelques bribes. Je
n’obtiendrai presque rien. Yvonne Makéda lui a laissé de solides consignes, l’a
rétribuée pour cela, car avec Simone, on ne sait jamais. La fascination de
Simone pour Yvonne pourtant, ne suffit pas.
Simone se contente de
ces quelques propos :
-
Yvonne
Makéda est partie. Elle a fait suivre sa bibliothèque, ses livres, ses objets,
tout y est passé, sauf les étagères. Elle a aussitôt fait suivre ses tableaux
et ses photographies. Seuls les meubles sont restés, dans l’appartement, en
l’attente, ou presque, et toutes les affaires courantes, la vaisselle, la
lingerie, à quelques exceptions. Ne lui dites rien de ce que je vous ai
dit !
Je sens quelque
inquiétude dans le timbre de la voix de Simone. Elle m’en a déjà trop dit.
3.
Le ciel est perturbé.
Yvonne Makéda en a vu d’autres, toutefois. Les nuages virent au gris mais cela
ne dure pas, l’avion emprunté est un gros porteur qui ne va pas se laisser
chatouiller par quelques nuages épars et récalcitrants. L’avion monte à dix
mille mètres.
Yvonne Makéda suit le coucher du soleil
au-dessus de la Terre. Au loin, des éclairages publics sèment quelques points
de lumière artificielle mêlée à l’éclat de la diffraction de la lumière du
soleil qui se lève. Le bruit des moteurs assourdit la vision. L’avion file à
900 kilomètres à l’heure, des vents favorables le pousse à 950, 980 kilomètres
à l’heure. Je rêve de franchir le mur du son. Le soleil suit le regard d’Yvonne
Makéda accolée au hublot.
L’enveloppe contient
un fac-similé de billet d’avion : Toulouse - Toulouse.
« Expérimentation à bord de l’Airbus A 380. Recherches en apesanteur.
Matriçage Mozart 2 ». Yvonne Makéda s’est
beaucoup occupée de David Grodsky, aujourd’hui brillant scientifique très en
avance sur ses pairs en recherche fondamentale liée à la biologie moléculaire.
Ne m’en demandez pas plus. Là s’arrête mon autorisation, jusqu’ici.
Yvonne Makéda
m’incite à continuer, à cultiver mes amitiés. Ce fût invivable pour Simon.
Comment croire en l’amour sans l’envie de partager ses amis les plus
chers ? Je n’ai pas connu cette envie-là avec Simon. Je n’ai pas ressenti
ou si peu l’énergie de ses amis à lui. J’avais l’âge de David, 23, 24 ans,
lorsque je l’ai rencontré. En quelle année étions-nous ? 1997 ? Je le
crois bien. Dix années ont passé, sont passées au passé et soutiennent
désormais l’amitié que je cultive avec Yvonne Makéda. J’ai aujourd’hui 34 ans.
Yvonne
poursuit :
-
Vous
savez, Chantal Grodsky et moi, nous avons vécu la grande guerre ! Je garde
nos souvenirs pour deux, aujourd’hui, et c’est lourd à porter, lorsque l’une
s’en est allée, légère, est montée, remontée au ciel.
De son sourire rieur,
Yvonne Makéda me sourit, à retourner tout le sérieux de la conversation. La
joie reprend le dessus.
-
David,
mon filleul est comment le dire, est mon fils spirituel. Il en est persuadé. Je
le suis aussi. C’est la première chose que j’aurais pu vous dire. C’était
beaucoup trop tôt.
4.
Je ne saurais
expliquer ce qui me prend, un fluide très féminin, sans nul doute. Je n’ai pas
envie de voir partir Yvonne, de la voir finir. Je prie pour la continuité. Je
perçois pour la première fois à distance une fragilité en elle.
Je suis Yvonne dans
la rue, elle hèle un taxi, moi aussi, la station est adjacente au pied de
l’immeuble où réside Yvonne. Je revêts mes lunettes de soleil choisies avec
Simon.
-
Suivez
ce taxi s’il vous plaît !
Yvonne ne prête pas
attention à ma silhouette. Nous nous tenons à distance. J’évite d’entrer dans
une quelconque conversation avec le chauffeur. La première chose que je devrais
vous dire, c’est l’impression de petitesse qui m’envahit, maintenant. Je vous
passe les détails.
Nous arrivons à
l’aéroport de Toulouse - Blagnac. La comédie ne dure pas bien
longtemps. Yvonne Makéda s’est vite doutée de ma réaction prévisible. Je suis
un peu candide, je le sais. Yvonne a tôt fait de me faire suivre à mon tour, et
moi j’ai suivi, la suiveuse.
Dans le hall de
l’aéroport, Yvonne Makéda se retourne, nous nous connectons d’emblée, sans
surprise.
-
Catherine,
vous n’avez pas la qualité de suivre avec discrétion ! Vous êtes bien
candide ! J’étais si sûre de votre
réaction. Je savais que vous viendriez, comme une évidence. Je vous remercie
d’être là. Nous vous avons réservé un siège, à l’arrière de l’appareil. Le
centre de la carlingue est réservé aux expérimentations. Vous ne pourrez y entrer.
Ne me posez pas de questions embarrassantes car toutes relèvent du
secret-défense. Mademoiselle Eiser va vous guider jusqu’à votre siège.
Je suis invitée à
suivre mademoiselle Eiser, l’hôtesse. Nous disparaissons derrière une porte
dérobée. Je me retrouve sur une piste d’aéroport à monter les marches vers la
porte d’un immense avion, un monstre posé sur le tarmac. C’est la première fois
que je monte dans un Airbus A 380 désossé de ses sièges et de son premier
étage, c’est gigantesque.
Yvonne est à l’avant
des quelques rangées de sièges qui ont subsisté. Son regard me cloue sur place.
Mademoiselle Eiser m’invite à m’assoir, tout au fond de l’appareil. Je crois
bien m’assoupir, contre mon gré, quelques secondes. Quel est donc ce verre
d’eau que l’hôtesse m’a demandé de boire en arrivant ? Suis-je bien
réveillée ? Je n’aperçois plus la silhouette d’Yvonne Makéda.
Le monstre survole la
Méditerranée, c’est grandiose. Je suis collée au hublot. Le commandant nous
prévient de prochaines secousses. Vous me parlez d’une secousse ! Un
instant de vide plutôt. L’avion pique vers la mer, remonte vers le haut. C’est
pour la bonne cause, nous explique-t-on dans les haut-parleurs, pour la
recherche fondamentale. Yvonne Makéda ne revient pas s’asseoir.
L’avion se repose à
Toulouse, d’où nous sommes partis. Pourquoi donc Yvonne Makéda m’a-t-elle
invitée à monter dans l’A 380 ? Le meilleur hublot lui avait été
réservé. Elle n’y est pas restée. Un jeune homme est venu se rasseoir lorsque
de la cabine, le pilote nous a prévenu d’un atterrissage imminent. Qui est ce
jeune homme ?
5.
Je me permets de
bousculer à l’arrivée quelques passagers, pressés de rejoindre au plus vite la
porte au devant de l’appareil. Le jeune homme est déjà debout. Je me faufile.
Si je croise son regard, je saurai.
Pour croiser un
regard, j’ai croisé un regard ! Du niveau de la pétillance d’Yvonne
Makéda, une énergie extraordinaire, bien plus haute, poussée par bien des
sentiments. Ou est-ce l’énergie de ce jeune homme qui m’a poussée ? Nous
nous sommes regardés, d’un regard ténu, à couper le souffle. J’ai oublié mes
lunettes de soleil, sur le siège.
-
Vous
êtes Catherine Anselme ?
Ces premiers mots, il
les a prononcés comme une affirmation. Il sait donc qui je suis.
-
Et
vous David Grodsky ?
-
Arrivons
séparés l’un de l’autre, ne me regardez pas, rejoignez-moi sur le parking, près
des loueurs de voitures. Je vous expliquerai.
David Grodsky pose
son index sur mes lèvres, sans plus d’explication. Son « chut » me
donne des frissons. Je retourne sans attendre à ma place rechercher mes
lunettes de soleil.
De sa place Catherine
observe le débarquement. David commande les opérations de déchargement d’une
cargaison de malles. Il revêt un badge « passage autorisé, David Grodsky,
Chef du laboratoire de biologie moléculaire, expérimentation n°118.
Secret-défense ». Des commis chargent les malles dans des camionnettes
entourées de gyrophares. Les convois bien entourés quittent l’aéroport.
Personne ne me
demande quoi que ce soit. Je traverse l’aérogare, me dirige vers la sortie.
Une grosse cylindrée
avec chauffeur est garée près des loueurs. David Grodsky me rejoint au pas de
course.
-
Montez,
je vous dirai, vous comprendrez.
6.
David s’adresse au
chauffeur.
-
5
cours du franc parler.
-
Nous
allons chez Tante Yvonne.
Je ne dis mot, consens.
-
Tante
Yvonne m’a laissé ses clefs.
Je maintiens le
silence, pétrifiée par toute cette énergie que David dégage à mon encontre.
L’atmosphère est feutrée, tout en cuir. Il pourrait jouer à 007, c’est si
inattendu, et sabrer le champagne ! David Grodsky me prend au mot. Lit-il
dans mes pensées ? Il me tend deux coupes. Je sais, c’est un mystère de
plus.
-
D’après
Tante Yvonne, vous êtes une femme sûre. Vous pourriez tellement nous être utile
à la Fondation.
Je ne l’interromps pas.
Je retiens les mille et une questions qui me traversent l’esprit. Pétrifiée je
vous dis ! Où est passée Yvonne Makéda, votre tante ? Je voudrais le
savoir ! Que faisiez-vous dans cet avion ? Et moi donc ?
-
Tante
Yvonne est sauvée, pour l’instant.
Le ton est grave. Je
lis désormais dans le regard de David Grodsky un appel au secours. Des larmes
pointent en moi. Maladroite, je me blottis contre son torse. Ne me demandez pas
pourquoi. C’est bien la première fois de ma vie que je me blottis pétrifiée de
bonheur dans les bras d’un homme que je ne connais pas. David me prend dans ses
bras, ne dit rien d’autre que tout ce que j’ai pu vous dire. Je sens le souffle
de sa respiration dans mon cou. Un souffle fatigué, un brin haletant. Et je
vous jure que c’est bon, de ressentir la respiration de l’amour qui envahit
l’espace, tout l’espace. Je me lance.
-
Dite-moi
si vous voulez que je comprenne !
-
Tante
Yvonne est atteinte d’une maladie orpheline. Nous devons procéder à une greffe
très particulière. C’est à elle à en générer la substance. Nous avons réussi à
stabiliser la progression de la maladie. Si nous ne l’avions pas interrompue,
tous ses membres un à un se seraient immobilisés. Nous l’avons, comment vous
dire, placée en hibernation. Elle est dans un état second, dans de bonnes
mains. Le professeur Lepinski a supervisé la mise en hibernation du corps. Son
cerveau reste alerte. Elle se sent comme un être qui flotte, comme un nuage
dans le ciel. Nous lui avons adjoint un casque très particulier. Elle s’exprime
comme par télépathie. C’est moi qui l’ai entraînée. Tante Yvonne a fait des
progrès fulgurants en quelques semaines.
-
En
quoi puis-je vous être utile ?
Catherine se reprend
vite. David reprend lui la conversation.
-
Nous
avons analysé votre profil. Vous êtes logicienne de renommée
internationale !
-
N’exagérez
pas !
-
J’ai
vu et lu en partie vos travaux de recherche dans les algorithmes et l’imagerie
matricielle.
-
Est-ce
la raison pour laquelle je suis ici ? J’étais plutôt sur la piste de mon
amitié pour votre tante Yvonne Makéda.
-
L’une
ne va pas sans l’autre, Catherine Anselme.
-
David
Grodsky, que cherchez-vous à me dire ?
-
Vous
êtes une grande lectrice de romans… J’ai été chargé d’enquêter sur vous. Me
pardonnerez-vous ? J’aime le tableau de votre amie Ophélie au-dessus de
votre cheminée dans votre appartement, votre reproduction du penseur de Rodin
et votre livre de Giacometti.
-
Vous
avez visité ma bibliothèque ?
-
Oui,
et votre malle secrète.
-
Mon
Dieu !
J’aurais pu ressentir
de la colère, du mépris, violer ainsi mon intimité ! Quelle
intimité ? Mes lettres d’amour, d’amitiés, mes photographies, mes écrits
plus intimes, écrits entre moi et
moi ? Rien d’extraordinaire. Aucune colère n’a pointé, David me regarde
avec un tel sentiment, comment le dire, l’écrire, comment vivre d’un coup une
telle confiance, moi à l’accoutumée si prudente, une confiance totale, je
l’écris, sans défense, d’aucune sorte.
David poursuit.
-
J’aime
vous entendre au piano, l’agilité de vos doigts, la douceur de votre jeu. Me
pardonnerez-vous de vous avoir enregistrée et d’avoir copié en mp3 vos
compositions dans mon book-téléphone ?
David me dit cela
d’un ton si naturel. Une évidence je vous dis ! Je vois Yvonne dans son
sourire et dans ses pupilles rieuses et attachantes. Quelle joie de vivre dégage-t-il,
quelle énergie ! Il remarque ma bague de grand-mère, me dit qu’elle me va
à ravir, qu’il aime les émeraudes vertes et lilas. Aucun autre bijou. J’aime
toute l’attention retenue par un seul.
Yvonne Makéda
est-elle réellement capable de télépathie ?
7.
Voyager dans une
malle, tout de même ! Yvonne Makéda avait décidé de partir, juste avant de
finir. David a refusé sa fuite.
-
Je
vais te différer, Tante Yvonne !
David s’est servi de
cette histoire de corps qui flottent au-dessus des nuages, pour convaincre sa
tante qu’il fallait tout tenter, que sans prétention aucune, il était avec son
équipe la seule de par le monde à savoir et pouvoir initier l’expérience.
Que de fonds a-t-il
fallu soulever pour financer tous ces temps d’apesanteur dans un A 380
spécialement affrété et aménagé pour tenter de franchir l’expérience du siècle,
une inversion moléculaire, pour revenir en arrière, avant que la maladie ne se
déclenche. Destruction de l’origine du mal et hop ! Ré inversion des
molécules. Nouvelle signature moléculaire.
Ce n’est pas David
qui seul a su convaincre sa tante Yvonne de tenter l’expérience, de s’habituer
à vivre quelques semaines uniquement dans son cerveau. Yvonne Makéda est allée
puiser la ressource nécessaire d’abord en elle puis en son ami Paul, son ami
d’enfance, qui s’il ne doit rien savoir n’en pense et n’en a pensé pas moins.
Tout le corps
d’Yvonne est à l’arrêt, pire, en régression momentanée. Le passage est délicat.
Yvonne Makéda ne ressent aucune douleur physique. Psychique, oui, intense. Que
d’énergie à transmettre ! Elle voudrait voir ses membres se mouvoir
lorsqu’elle les y incite. Aucune réaction.
Le corps d’Yvonne est
immobile, tous ses sens seuls en communion avec son cerveau. Elle remonte les
fils de sa vie, pense et revit mille et un souvenirs, en invente de nouveaux.
J’interroge David.
-
Pourquoi
avoir emporté ses livres, ses objets ?
-
Je
vous expliquerai. Nous travaillons aussi sur les structures de matières en
apparence inanimées. Et là aussi nous avançons. Mais c’est secret-défense.
Laissez-nous vous tester davantage, c’est la procédure.
Silence.
-
Je
peux vous inviter à dîner ce soir ?
David est si sûr de lui. J’aime son
assurance. Il a déjà tout compris. Je le veux, je le sais.
-
J’attendais
que vous me le proposiez !
Je ne me reconnais pas. Que va-t-il donc
penser de moi ?
-
J’étais
sûr que vous me plairiez, Tante Yvonne m’a tant parlé de vous.
-
A
ce soir, cher monsieur David Grodsky !
David remonte dans sa
berline. Je décide de marcher un peu. David me plaît beaucoup, que dis-je,
David Grodsky est en moi. Je ne le savais pas, voilà tout.
8.
La Berline est venue
me rechercher à dix-huit heures trente, patentes, donc précises. J’ai choisi
une robe noire, sans aucun collier de perles, pas de reflets multicolores. J’ai
juste osé une exception, de très fines boucles d’oreilles, accordées au vert et
au lilas de la bague-émeraude de grand-mère.
-
Vous
rayonnez ! Tante Yvonne m’avait dit de vous que vous étiez séduisante !
-
Vous
l’êtes aussi David !
Je lui tends ma main
d’un geste maladroit. Il m’embrasse puis se défile, indique au chauffeur la
prochaine destination. Base 557.
David me demande de
fermer les yeux. Il ne va tout de même pas les recouvrir d’un bandeau ! Son
regard m’abasourdit, m’éblouit, je laisse tomber mes paupières...
Je reconnais les
bruits du périphérique, puis de l’autoroute, devine une route en montagne, la
berline monte. Le vrombissement du moteur pourrait indiquer la résonance d’une
forêt.
Premier arrêt. Voix
de contrôle. Badges. Miroirs, chiens, militaires surarmés. Je me crois encore
avec 007.
Une énorme grille
s’ouvre, un tunnel a été creusé dans le flanc de la montagne.
-
Vous
pouvez rouvrir les yeux.
La berline emprunte
le tunnel, descend. Nous descendons, passons dans un grand hall jusqu’à un
ascenseur. Un immense ascenseur. La lumière est tamisée. Tout est blanc. Les
murs sont par endroits recouverts d’œuvres d’art : Picasso, Giacometti,
Klimt, Modigliani. Le sol est recouvert d’une moquette épaisse. L’ambiance est
presque intime.
Nous sommes si j’en
crois mon impression à quelques centaines de mètres sous terre. Les couloirs
sont dignes d’un décor de science fiction.
David Grodsky se
retourne.
-
Nous
avons installé Tante Yvonne ici, un peu plus bas. Je dois la voir tout de
suite, lui montrer notre présence. Ne vous sentez pas obligée de m’accompagner
dès ce soir.
-
Je
vous accompagne.
Je sens le souffle du
soulagement de David. Ma présence semble attendue. Yvonne Makéda en a fait part
à David, j’en suis sûre.
Nous marchons dans un
premier couloir, un deuxième, parvenons à un vestibule où nous patientons. Vous
parlez d’un vestibule ! Des volets coulissent en un instant et nous nous
retrouvons devant une immense paroi de verre.
Le vestibule donne
au-dessus de la chambre d’Yvonne Makéda. Nous la voyons dormir, en territoire
confiné. Elle est alimentée de toutes parts, reliée à des capteurs, des prises
et des reprises de sang, de nourriture biochimique.
Yvonne cligne des
yeux, à intervalles réguliers. C’est son seul signe de vie. Tous ses muscles
sont inertes, y compris ceux de son visage à l’exception des yeux. Yvonne
Makéda semble toute apaisée. Son visage est détendu, ses yeux parlent.
Une caméra reproduit
ses yeux sur l’un des écrans dans le vestibule, en détail. L’image est
surréaliste. Les yeux d’Yvonne Makéda s’expriment, bougent dans tous les sens.
Quelle énergie ! Elle plisse légèrement ses paupières, les incite à
sourire, y parvient. Ses paupières se referment d’un coup sur les yeux, un
mouvement sûr le lui. Une, deux secondes, puis ses paupières se ré ouvrent. Que
veut-elle donc nous dire ?
Le professeur
Lepinski entre dans la pièce. Il s’approche d’un micro.
-
Regardez,
à chaque clignement des yeux, nous enregistrons le processus biochimique sur
une matrice multipolaire.
J’interviens.
-
Vous
matricez avec les algorithmes de Gohr ?
-
Oui,
mais nous butons sur les paramètres qui pourraient être liés à des formes, des
contours, des couleurs. Nous captons un flot ininterrompu non régulier, parfois
amplifié, avec une évidente traçabilité de mouvement. Et pourtant aucun
algorithme ne parvient à déchiffrer ne serait-ce que l’esquisse d’un sens. A
chaque clignement des yeux, nous captons une similitude de signaux, une
séquence qui dure exactement une seconde et dix-sept centièmes.
-
J’ai
compris. Je consacre depuis cinq ans une partie de mon temps aux séquences
matricielles. C’est pour cela que je suis ici. Je suis quelque peu refroidie.
Rien d’autre David ?
Vite, je me
ressaisis.
-
Vous
avez essayé Mozart 2 ? Si vous avez fouillé dans la malle qui me suit
depuis l’enfance, je suppose que vous avez aussi visité mes ordinateurs !
David intervient.
-
C’est
moi qui ai stoppé là. Depuis quand travaillez-vous sur le projet Mozart
2 ?
-
Vous
le savez, je ne fais que diriger les recherches. Le doyen est frileux. J’ai
créé le cœur des matrices multipolaires sans penser aux recherches appliquées à
la génétique. Ce ne sont pas des formes que nous devons chercher, ni des
contours, encore moins des couleurs. La musique écrite par Mozart contient
mille et une émotions, c’est vers les premières modélisations de sentiments
qu’il faut chercher. Vous parlez d’un domaine, c’est un espace à lui tout seul,
peuplé de temps passés où chacun est le personnage principal. Il y a les
sentiments qui durent, ceux qui ne durent pas. C’est là que cela se complique.
Qui a dit que les sentiments ne durent pas ? Je n’y crois pas une seconde.
Certains resurgissent ! Certains sont en sommeil, voilà tout, ils interfèrent
dans le cerveau.
David ne dit rien,
admiratif. Le professeur Lepinski demande à Catherine de continuer. Il suit le
cheminement de sa pensée.
-
Yvonne
Makéda doit pouvoir concentrer dans sa paupière toute l’énergie qu’elle aurait
exprimée pour dire un sentiment. Cherchez à mesurer ces données-là avec
Mozart 2.
Tout est déjà en
place. Je ne suis qu’un jouet de cette histoire. David et le professeur
Lepinski chuchotent à voix basses. David d’un ton encore plus naturel me dit qu’il
a modélisé Mozart 2 relié à ses banques de données.
Mon Dieu ! Je
sors de mon domaine. Intellectuellement, penser à tenter un dialogue matriciel
entre des molécules et des processus biochimiques, cela est séduisant. Nous
devrions en poursuivant l’expérience arriver à matricer une pensée
sentimentale, jusqu’à obtenir sa signature. Et après ?
-
Quel
est donc l’enjeu ?
-
Inhiber
la maladie, me dit David, sûr de lui.
-
J’ai
réuni une équipe de sept logiciens pour bâtir Mozart 2, hommes et femmes.
-
C’est
notre seul moyen pour tenter de sauver Tante Yvonne. Mais nous n’arrivons pas à
stabiliser les matrices.
-
Pourquoi
avoir attendu ? Quand avez-vous découvert la maladie ?
-
Vous
posez trop de questions.
Le professeur consent
enfin à parler.
-
Nous
avons travaillé. Jour et nuit. La fatigue de madame Yvonne Makéda a compliqué
les choses. Cela est devenu difficile. Nous avons modélisé une immensité de
sentiments, d’interférences dans le cerveau alors en intense activité. Nous
avons besoin de vous pour réorienter le cœur du programme. Nous avons besoin de
davantage de ressources logicielles pour superposer les matrices multipolaires.
9.
Trois étages en
dessous, c’est une zone réservée. David me dit ne pouvoir seul m’en parler. Il
me prend dans ses bras. J’exulte d’évidence. Il me parle de sa gêne occasionnée
mais l’enjeu est trop sérieux. Il m’embrasse, me serre dans ses bras. Je
l’embrasse à mon tour, le serre de toutes mes forces. Il me demande de prendre
les commandes de Mozart 2.
-
Et
comment vais-je prendre les commandes !
Ce devait être écrit,
quelque part. Nous retournons voir Yvonne. Je suis prête.
Je lance une batterie de tests virtuels.
-
Que
cherche donc à nous dire Tante Yvonne ? Elle nous envoie la même séquence
à chaque clignement des yeux, dit David.
Je retiens un flot de
quelques milliards de points matricés avec Mozart 2 et lance la phase
d’exploration. Des commencements s’imbriquent, s’enroulent sur eux-mêmes.
Quelques paramètres commencent à réagir. Pas encore de cohérence suffisamment
significative à observer.
Comment rendre
intelligibles les millions de signes enfouis dans nos mémoires ? J’ai déjà
écrit cela, dans un roman.
Je reviens à la
réalité. Des signes d’alertes sont lancés par Mozart 2. Les dix-sept écrans installés
côte-à-côte n’y suffisent plus. C’est l’affolement. Nous tenons quelque chose,
trois centièmes de seconde avant le clignement physique de chacun des yeux,
avant la réception de la séquence d’une seconde et dix-sept centièmes.
-
Pardi !
J’aurais du y songer. Le temps entre l’impulsion et le mouvement. La régression
partielle doit ralentir les réflexes, du cœur vers le cerveau. Le cœur de Tante
Yvonne est en activité réduite.
Je n’osai poser la
question. Cela me fait frémir. Yvonne Makéda est dans un tel état, tout de
même ! J’ai peur pour elle. La savoir presque orpheline de la vie par une
terrible maladie.
Qui a dit que la
source de l’énergie humaine était sentimentale ? David perçoit mon
désarroi.
-
Dites-vous
que c’est la seule possibilité de sauver Tante Yvonne, Catherine. La terrible
nouvelle a envahi ma vie, il y a quelques mois, vous c’est aujourd’hui. Je
voulais vous épargner l’attente. Nous n’étions pas prêts.
J’isole les matrices
correspondantes, modélise.
-
Nous
pouvons lever le pied. Mozart 2 nous préviendra, à présent, s’il parvient à
trouver quelque chose. Mon Dieu que c’est beau ! Observez David, il y a
des traces ordonnées. Mozart 2 creuse dans plusieurs dimensions.
Des centaines de
courbes, de graphes s’animent sur les dix-sept écrans. Et je suis aux
commandes. Je suis subjuguée par le génie de David, si à l’aise dans la
complexité.
-
Comment
avez-vous réussi à démultiplier ainsi la capacité d’apprendre de Mozart
2 ?
-
Vous
savez, je n’ai rien inventé. Je dois beaucoup à ma grand-mère. C’est elle,
lorsque j’étais enfant, qui m’a incitée à observer les étoiles. Tout part du
cœur, et les rayons de lumière se propagent dans toutes les dimensions. Je suis
partie de là. Je ne crois pas au hasard. Ma grand-mère me disait qu’elle devait
me transmettre cela, me le répéter, que sa mère lui avait dit qu’à la septième
génération, c’est une fille qui comprendrait, elle tenait cela de sa mère,
elle-même de sa mère. Sept générations ont porté ces regards vers les étoiles.
Lorsque je me suis spécialisée dans les algorithmes matriciels, j’ai tout de
suite orienté mes recherches en ce sens. Je n’ai rien inventé. Votre tante
Yvonne cherche à nous dire quelque chose. Il y a des similitudes entre les
matrices des clignements des yeux qui se succèdent.
-
L’œil
gauche semble vouloir dicter ses lois. L’œil droit suit sans broncher. Parfois
des impulsions supplémentaires s’insèrent dans le rythme.
10.
La fatigue d’Yvonne
perturbe à nouveau la situation. Je n’arrive plus à retenir son attention sur
des plages conjointes. La fatigue nous gagne tous. David propose une pause bien
méritée, pour nous, pour Yvonne. J’acquiesce, exténuée.
Je suis dirigée vers
une chambre, m’allonge sans même retirer mes chaussures. Mon bip est à portée
de moi, sur la table de nuit. Mozart 2 me préviendra, à lui d’analyser tout ça.
Il est près de quatre
heures trente du matin lorsque Mozart 2 tombe sur une récurrence. Il ne
s’en sort pas. Le bip s’alarme, se déclenche. Directement au niveau rouge
foncé. Les fabricants ont hésité, entre la couleur noire et le rouge foncé.
Celles et ceux qui prônent que le noir n’est pas une couleur ont gagné. Ils ne
se sont pas contentés du bip et du rouge
foncé. Les alarmes clignotent de partout, dans les couloirs, les chambres, un
signal sonore y est désormais adjoint. C’est dire l’urgence. J’enfile ma robe
noire. Je vois David bondir hors de sa chambre, tout tremblant.
Le professeur
Lepinski accourt à notre rencontre.
-
Nous
avons isolé une forme étoilée multidimensionnelle qui pourrait ressembler non
pas à une, mais à une multitude de signatures.
-
Vite,
nous devons superposer la signature primaire d’Yvonne, m’écrié-je, nous avons
en matrice une part de son futur, c’est enfantin, mon cher Watson !
David en reste bouche bée. Il a compris.
-
Catherine,
je vous adore, dépêchons-nous !
C’est saisissant. Un
algorithme s’est développé et a réussi à stabiliser une matrice en étoile. Et
ce n’est pas fini. Se superposent d’autres étoiles, de dimensions plus
modestes, d’autres cœurs qui cohabitent dans des états stables. Peut-on vivre
avec plusieurs cœurs ? Dieu nous a imaginés à son image, bien au-delà de
la complexité humaine. Dieu est en nous.
Bingo, pour
l’instant. Les calculateurs ont beau être parmi les plus puissants du monde,
ils enchaînent des milliards de données à classifier, ordonner, repérer, à
suppléer. Je zoome sur l’un des cœurs. C’est stupéfiant. D’autres microcoeurs
surgissent. Nous découvrons une excroissance. Puis-je écrire
« enfin ! », sans offenser personne ?
-
C’est
ici que réside l’origine de la maladie, nous dit le professeur Lepinski. Un
cœur étoilé est sur le point de s’éteindre. Un big-bang inversé. Et si Stephen
Hawking avait raison ? Expansion puis inexorable contraction.
Ma science et ma
technicité s’arrêtent là. David et le professeur Lepinski prennent le relais.
11.
David s’est isolé. Le
Président de la Fondation a été prévenu. Son arrivée est annoncée imminente.
Pour rien au monde, Paul Bernstein ne manquera le retour d’Yvonne Makéda, sa
grande amie de toujours. L’une des seules amies d’enfance qu’il a gardée près
de lui.
Je suis autorisée, à
mon tour. L’ascenseur peut descendre deux étages plus bas. Ma période de test
semble terminée. Apte à la totale confiance de la Fondation. David est soulagé.
Le Président Paul
Bernstein rayonne, heureux d’être le premier. Il aura la primeur du retour de
son amie Yvonne. Il me serre la main. Sa main est franche, directe, bien en
pâte, attentive. David est tout excité. Ils s’embrassent. Je sens une amitié
qui ne reculerait devant rien ni personne. Paul Bernstein rentre immédiatement
dans le vif du sujet.
-
C’est
ici que nous avons modélisé à partir de la carte du génome humain d’Yvonne,
tous ses objets, ses livres, ses tableaux, ses photographies, avec vos
algorithmes matriciels de Mozart 2 première version, mademoiselle
Catherine Anselme. Tous les objets d’Yvonne sont reliés, permettez-moi,
habités, les œuvres d’art à la puissance « n », par des souvenirs
d’êtres chers pour elle, donc par des sentiments. Yvonne nous en a parlé, des
heures durant. Nous avons modélisé en superposition les sentiments décrits,
leur intensité, beaucoup de joie, d’énergie. Nous avons rajouté tous les livres
numérisés, et bien sûr ses écrits, ils sont nombreux. C’est ici que nous avons
découvert vos recherches sur les algorithmes matriciels, grâce à vos échanges
épistolaires avec Yvonne.
-
Mon
Dieu ! Mais je ne vous suis pas, pas entièrement...
-
Venez-voir !
Le Président nous
invite à le suivre. Nous arrivons devant l’ascenseur. David positionne ses yeux
devant le matriceur oculaire positionné à l’entrée, à la hauteur des yeux. Feu
vert.
-
Allez-y !
Je m’approche à mon
tour du matriceur oculaire.
-
Mettez-y
de la joie !
Je suis tout excitée,
tout comme David à la vue de Paul Bernstein, à notre arrivée. Feu vert. Les choses
avancent.
L’ascenseur est
programmé pour descendre deux étages plus bas. Le professeur Lepinski est déjà
là.
Je n’ai jamais vu
ça ! Pour un supercalculateur, c’est un super calculateur. Paul Bernstein
nous explique qu’il est constitué de nouveaux matériaux transparents qui
réagissent à la lumière. Ses circuits électriques supraconducteurs sont
refroidis en permanence. Et moi qui me croyais bien informée !
David Grodsky et le
Président Paul Bernstein se sourient. Le Professeur Lepinski enchaîne.
-
La
lumière se diffuse tout autant dans sa forme ondulatoire que dans sa forme
matérielle, même si les photons ont une masse quasi-nulle. Mais elle se diffuse
aussi dans une, voire une multitude de formes immatérielles. C’est le premier
ordinateur quantique de ce niveau-là. Nous ne sommes plus en bits, mais en
qubits, chacun des bits pouvant valoir simultanément 0 ou 1. Le lien entre les
qubits est assuré par les photons composés de différentes formes. Nous avons
associé les liens ondulatoire, matériel et immatériels.
-
Je
comprends mieux votre intérêt pour mes recherches !
Je suis invitée de
nouveau à m’asseoir aux commandes. Quel honneur ! Le logiciel fonctionne
bien. Les banques de données associées sont monumentales. J’optimise Mozart 2,
Mozart 3 devrais-je écrire, tant les nouveaux logiciels complémentés sont
nombreux. Mozart 3 génère son propre code, désormais. Ce n’est plus de mon
propre et unique ressort. Je découvre toutes mes correspondances avec Yvonne
Makéda transcrites dans les codes. Lues, décortiquées, codées. Je découvre un
passage de la correspondance de David avec sa tante. Je ne suis pas autorisée à
aller plus loin. Le regard de David m’en dit long. David Grodsky connaît sa
tante depuis sa tendre enfance. Jeune homme il l’a accueillie, ou bien est-ce
elle qui l’a recueilli, à la mort de sa mère, l’amie la plus intime d’Yvonne
Makéda ?
Yvonne doit à nouveau
se reposer. Je suis accompagnée jusqu’à ma chambre. Comment pourrais-je
dormir ? David veillera devant la console, en l’attente de quelques interférences
dignes de sens. Je ne peux lui en demander plus, en l’instant, perturber sa
quête. Dieu que je voudrais plus que tout au monde que ce soit lui qui m’ait
accompagnée dans ma chambre. Lui aussi, je le sais. Mais son temps est de
veiller Yvonne.
Aux alentours de
quatre heures du matin, je dors. Je sens un corps. Je rêve. Mon Dieu,
David ! En peignoir de bain. Il se faufile sous ma couette, se blottit
dans mes bras et pleure de tout son être. Comme ça. Sa peau est douce. Oui, je
rêve bien.
-
Ca
y est, me dit-il. Tante Yvonne va pouvoir remonter, je le crois. Mozart 3 vient
de parachever la superposition des matrices étoilées. Le multipolarisme fait le
reste. Mais il manque quelque chose !
-
Que
voulez-vous dire, un top départ ?
-
Pourquoi
un top départ ?
-
Ce
qui relie le tout, ce sont les sentiments… Avouez-le, vous êtes en quelque
sorte le fils spirituel d’Yvonne. Vous avez abordé la question, elle me l’a
dit, la question de l’origine, du recommencement, vous avez lu Stephen Hawking
et vous croyez en Dieu. Lui, je n’en sais rien.
-
Allons
voir Yvonne !
-
Impossible,
l’espace est confiné.
-
Allons
voir Yvonne, nous l’embrasserons en même temps chacun sur une tempe. Nous lui
demanderons alors de cligner des yeux en y portant toute la joie de vivre
qu’elle porte en elle. Toute votre joie, celle de votre mère décédée, Yvonne
m’a tant entretenu de Chantal Grodsky, et j’y joindrai mon amitié, plus
récente, et mon amour pour vous, que je sens naître et renaître de tous les
instants depuis que je vous ai aperçu, à la sortie de l’A 380. Nous devons
être proches d’Yvonne, pour lui transmettre notre énergie, celle de notre amour
pour elle, démultiplié à l’infini par notre amour naissant.
David a compris, me
comprend. Le Professeur Lepinski refuse net.
Le Président est
réveillé. Opposera-t-il lui aussi un non catégorique ?
Je l’avais presque
oublié, celui-là. Qui est-il, au juste ?
C’est alors que David sans même m’en parler
lance :
-
Il
nous reste une issue, une sorte de télépathie que nous avons expérimentée avec succès.
Si nous superposions nos propres signatures, l’expression d’un sentiment
pourrait être facilitée, l’énergie être communiquée à distance.
12.
Nous sommes revêtus
d’un casque et de capteurs de processus biochimiques. Paul Bernstein parle de
scanners pour observer par imagerie à résonance magnétique nos cerveaux en
action.
-
Nous
avons couplé un système IRM de type fonctionnel qui mesure les variations du
débit sanguin dans le cerveau et surtout nous avons adjoint un
magnétoencéphalographe pour enregistrer les prises de conscience. Il nous
fallait bien vos matrices pour traiter tout ça.
-
Je
n’ai encore jamais appliqué Mozart 2 à moi-même, qui plus est aux expressions
de mon cerveau. Comment l’aurais-je pu ? Nous devrons être patients. Pour
le peu que j’en sais, lorsque les gènes s’expriment, les signatures
moléculaires tardent à réagir.
-
Nous
avons beau superposer cent paires d’yeux, de pupilles étoilées, nous n’avons
encore rien trouvé de tangible. Nous prévoyons un temps de calcul démesuré.
-
Toutes
les matrices à modéliser pour David et moi-même, puis à assembler, à
superposer. Disposerez-vous d’assez de mémoire ?
Paul Bernstein est
détendu.
-
La
mémoire sera triplée par précaution, dit-il.
Qui a parlé d’une
sorte de télépathie ? Rien ne semble étonner le Président. Attentif,
impassible. La science nous devance toujours, ne jamais l’oublier.
-
Dites
David, vous croyez que je croiserai dans l’une de mes signatures la campagne et
le petit train de bois qui était sur l’étagère de la bibliothèque
d’Yvonne ?
Je m’essaye à un peu
d’humour, maladroitement. Le sourire de David ne me réconforte pas. Le
Président fait mine de ne pas m’avoir écouté. Mon Dieu ! Yvonne Makéda m’a
tellement parlé de vous, Paul Bernstein, sans jamais vous situer Président
d’une quelconque Fondation. Je ne sais pas grand-chose. David rattrape le fil
de la conversation.
-
Ce
petit train, il appartient à notre mémoire commune, avec Yvonne. C’est un
présent de Paule Lecoeur. C’est une histoire compliquée, trop intime pour être
racontée ici. Elle l’a absolument voulue. C’est la façon de Paule de lui dire,
je suis, je serai toujours là. Je t’aime.
-
C’est
une belle histoire.
-
Les
objets sont les témoins de bien de sentiments vécus.
Personne ne se demande
que viennent faire les molécules d’un petit train de bois dans la signature
composée des sentiments d’Yvonne Makéda. Personne ne s’emballe.
Mon éducation m’a
apprise que nous avons besoin d’échelle, pour monter, d’un effort de
conscience. Ce sera plus facile, pour Yvonne, de remonter la pente. Le cœur
étoilé mal en point a été retiré. Comment combler le vide qui désormais fait
place ?
Comment aurais-je pu
imaginer superposer mes propres matrices avec celles de David Grodsky, un bel
homme qui m’était quasi-inconnu il y quelques jours ? M’était-il connu
autrement que dans la réalité ? J’en suis sûre. Je crois en mon destin.
C’est écrit. Et tant mieux. Je crois au grand amour.
13.
Tout est en ordre. La
régression a bien été stoppée. Des signaux ont été envoyés là où un mauvais
sentiment, peut-être même un pressentiment avait permis à la maladie orpheline
d’éclore. Tout va mieux. Plus de mauvais sentiment. Tout est là, dans le
développement des séquences des cellules. Tout est dans l’évitement des cellules
qui s’emballent ou ralentissent. Tout est dans l’équilibre pour ne pas laisser
le cancer bouffer les molécules.
Je n’explique pas
tout. David, le Président et le Professeur Lepinski sont dans leur élément.
-
Yvonne
va revenir, c’est une histoire d’heure.
D’heure en heure
l’impatience occupe tout l’espace, le temps, et j’en passe.
Nous sommes prêts.
David nous a revêtus des casques. Il est assis à côté de moi, il ajuste le
sien.
-
Pensez
le plus possible à vos moments de joie partagée avec Tante Yvonne, cela lui
facilitera la tâche, l’aidera ainsi à revenir.
Je lutte contre mon
évanouissement. Je ne sais comment. Dès que la machine se met en route, je
baigne dans une sorte d’ouate, un état agréable, qui pompe toute mon énergie.
-
Vous
auriez pu me prévenir qu’il s’agissait de mes rêves et non de mes
souvenirs !
-
C’est
de vos souvenirs dans vos rêves dont il s’agit. Vous vous êtes évanouie au
moment où vous pensiez très fort à Yvonne. Cela nous a suffi comme déclencheur.
Un sentiment majeur positionne les autres sentiments dans la matrice première,
quelque soit le positionnement des autres cœurs étoilés autour du cœur central.
C’est terminé. Vous pouvez aller vous reposer, si vous le désirez.
-
Me
reposer !
Le Professeur
Lepinski n’apprécie visiblement pas la trop rapide confiance que le Président
Paul Bernstein a établie avec moi. Il lui faudra du temps. Les énergies ne se
connectent pas toutes entre elles, certaines prennent le temps, et d’autres
sont incompatibles. Pas de récepteurs pour capter les signaux émis. David
comprend.
-
Le
temps de modéliser tout cela, encore deux, trois heures. Il n’y a plus rien à
faire. Vous veillerez Professeur Lepinski ?
Le Professeur est
honoré. David a apaisé ses craintes envers moi. Que pourrais-je
découvrir ? A coup sûr c’est écrit dans l’une des correspondances entre
Yvonne Makéda et David.
-
Ne
vous inquiétez pas, reposez-vous.
Le site est basculé
sous alarme.
14.
Yvonne Makéda est
revenue à elle dans la nuit qui a suivi. David est déjà à son chevet. J’arrive.
Son corps est tout roué de courbatures. C’est bon signe. Paul Bernstein est
souriant, confiant.
-
Commandez-nous
un bon repas !
Yvonne me prend la
main.
-
Catherine,
vous avez contribué à me sauver la vie, oh, pour quelques années, je ne me fais
aucune illusion. La première chose que je devrais vous dire, c’est merci.
Elle dépose un doux
baiser sur ma main.
-
Si
vous n’avez pas tout compris… Imaginez pour ce qui me concerne... Je ne peux
toutefois que valider le sceau du secret-défense. Les populations ne seraient
pas prêtes.
Yvonne cherche mon
approbation dans mon regard. Le Professeur Lepinski ricane intérieurement.
Comment voulez-vous qu’une jeune femme certes brillante d’esprit mais candide
au possible sur les choses du monde puisse avoir compris ? Et encore, nous
nous sommes tus sur l’ADN et l’ARN anti sens, les molécules à la base du
stockage, de la reproduction et de la catalyse chez les êtres vivants…
Je cligne des yeux
d’un oui approbateur, en rajoute trois couches pour le Professeur Lepinski.
David, encore une fois, mettra tout le monde d’accord.
-
Ce
serait la pagaille, les sentiments et c’est inexorable, rappellent des envies,
des jalousies. Gardons cela pour quelques avertis. L’effet pervers serait
terrible.
Yvonne Makéda se sent
mieux. David a su trouver les mots.
-
Allons
dîner, à l’extérieur, en ville. Venez David et Catherine, vous me soutiendrez
avec délicatesse.
Paul Bernstein donne
son accord pour une première sortie en ville.
Au milieu du repas,
Yvonne se lève, majestueuse, splendide.
-
Je
vais aller me reposer quelques jours, écrire un peu. J’ai envie de tous vous
remercier autour d’un repas, chez moi, dès mon retour. David, occupe-toi
d’appeler Simone, Henri Lecoeur, la cousine Rachel, maintenant que tout est
fini. Je leur ai vaguement parlé d’une cure thermale dans les Alpes. Moi qui
n’apprécie guère les côtes démesurées ! Cher Paul, c’est à vous d’appeler
le Docteur Blanche. Nous pourrions reparler de son entrée dans la Fondation…
Le Professeur
Lepinski hésite, toujours lui.
-
Et
Paule et son compagnon Pierre, bien sûr.
Paule est la fille
d’Henri Lecoeur, un très vieil ami d’Yvonne, son amant de vingt ans, pour ne
pas dire plus. Cela a longtemps retenu le Professeur quand il s’est agi d’informer
cette demoiselle non avertie de l’existence de la Fondation. Et ce compagnon,
qui est-ce ? C’est Paul qui a tranché, avec l’assentiment d’Yvonne. Tous
deux seront informés de l’essentiel, pas des détails.
15.
La base 557 est déjà
loin. Que de sentiments vécus ! Pas de couleurs hormis sur les
reproductions de tableaux de Picasso, Klimt, Modigliani, dans les couloirs de
la base.
Jusqu’où le savoir
saura-t-il nous mener ?
David me dépose en
berline au pied de mon hôtel, en plein Toulouse. Sous les toits, la chambre est
lumineuse.
David me prend la
main, avec une infinie tendresse.
-
Saurai-je
attendre jusqu’à vendredi avant de vous revoir ? Puis-je vous appeler
d’ici là ?
En disant cela David
espère-t-il que je l’appellerai, d’une façon ou d’une autre ? Il a déjà
mon émail, mon téléphone fixe, mon portable, mon adresse postale. Je l’imagine
avoir déjà positionné mon nom sur Google, en plus des visites dans mon
appartement. Que sait-il au juste de moi ?
Je me souviens avoir
ouvert ma malle en arrivant, après ma séparation de Simon. Rien n’y manquait,
en apparence. Mon Dieu ! Sur le carnet de mes écrits sur les étoiles,
étaient inscrits quelques mots. « La septième génération verra naître une
fille. Elle entendra dès l’âge de raison les sept mères qui de génération en
génération ont partagé le secret, celui de rechercher l’étoile, la bonne
étoile. Signé DG ». C’était David Grodsky.
Je lui raconterai
s’il le veut à voix haute la suite à ce DG, quel toupet, tout de même !
Sait-il qu’un nombre infini de rayons lumineux se dispersent dans tous les
sens ? Les particules de lumière, les photons, suivent un itinéraire déjà
tracé, dans l’axe du cœur, ils s’éloignent, voilà tout. Les ondes de lumière,
elles, sont plus compliquées, pour ce que j’en sais. Tout commence, recommence
à partir de leur ondulation. Et lorsque qu’un point de l’onde rencontre un
photon dans sa trajectoire, le photon s’électrise, produit de l’énergie,
augmente la vitesse de l’onde, parfois s’enroule sur lui-même. D’où cette
impression sur la matrice de cœurs qui naissent dans le temps. Et je ne sais
pas tout.
Pourquoi donc la
lumière n’aurait-elle que deux propriétés, deux états stables ? Vous avez
pensé aux états instables ? Tout y est plus compliqué. Et rajoutez bien
sûr les états immatériels. La liste est longue, vraisemblablement. Lorsque la
lueur d’une bougie dans un endroit rencontre l’onde d’un spot rouge, les
photons d’un écran à plasma et des néons, dans un bar par exemple, c’est le
capharnaüm. Pour Mozart 3, c’est un peu pareil. Le système évolue et se
développe de lui-même.
16.
Le jour J est avancé
d’un jour. Le Professeur Lepinski s’est libéré jeudi, à partir de vingt heures.
Il a quitté sa blouse blanche, revêtu des lunettes plus transparentes, s’est
rasé de près. En quelle année est-il né ? 1947, 48 ?
David a réussi à
joindre la cousine Rachel qui s’est mise sur son 31. Elle partage avec Yvonne
Makéda le goût désuet des tailleurs un peu droit.
David est allé la
chercher à l’aéroport, vol AF 5297, en provenance de Venise, s’il vous
plaît ! Rachel Brinsky ne se refuse rien. Elle est écrivain, vit une
grande partie de son temps sur la lagune.
Le Docteur Blanche
est arrivé avec ses propres moyens, plus simplement. Un costume anglais, une
cravate rouge pourpre avec des hiéroglyphes dorés. Toujours en avance.
Paule Lecoeur est
ravissante. Pierre, son compagnon, souriant.
Ils en sont à
disserter sur leurs impressions respectives au-dessus des nuages, lorsqu’Yvonne
vient m’ouvrir, venue directement de la cuisine.
Je suis vêtue d’une
robe noire, moulante, comme dirait David. Elle aurait pu ressembler à celle que
porte Paule. Sans façon. Pas de perle, un court tee-shirt noir revêtu
par-dessus, avec une phrase de Ben « on n’oublie rien ». David
appréciera, lorsqu’il arrivera avec la cousine Rachel. J’espère.
Pierre, le compagnon
de Paule Lecoeur met les pieds dans le plat.
-
Vous
êtes qui ?
Yvonne rectifie vite
le tir.
-
Je
manque à tous mes devoirs, je n’ai pas fait les présentations… J’attendais mon David,
Rachel, Simone, Paul bien sûr. Catherine m’est très chère, mais… nous en
parlerons plus tard. Toi aussi, Pierre, cela ne se fait pas, « vous êtes
qui ? », une question pareille ! Ca, pour les pieds dans le
plat, carrément pris dans le tapis, jeune homme ! Je retourne à mon plat
de semoule, il vaut mieux.
L’atmosphère est
détendue. Pierre s’excuse auprès de moi.
-
Je
vous en prie, votre question a juste été posée à voix haute, c’est son tort.
David arrive dans le
hall. Il a les clefs de l’appartement.
Entre Rachel derrière
lui.
Yvonne accourt et
embrasse David. D’un coup d’œil, volubile. L’appartement est électrisé de
toutes parts par nos énergies respectives qui se répondent et se répandent dans
l’espace, jusqu’à former un tout, ou presque. David vient m’embrasser.
Décidément, je perçois quelques ondes négatives chez le professeur Lepinski, et
l’énergie, quand elle passe dans le négatif, mieux vaut fuir !
Heureusement que les énergies positives du professeur arrivent à supplanter les
négatives.
-
Voici
ma filleule de cœur, Catherine.
C’est de moi dont il
s’agit à présent. Je tremble, verse une larme de joie. David s’approche de moi,
m’embrasse tendrement, nous nous serrons l’un contre l’autre.
-
Je
vous raconterai, plus tard, lorsque nous serons tous réunis autour de la même
table. Installez-vous, sabrez le champagne. Si mon David préfère le whisky,
sans façon…
Yvonne repart mettre
fin aux préparatifs du dîner dans la cuisine. Elle ne veut y voir personne.
Elle nous a mijoté l’une de ses spécialités, me dit David.
Les derniers invités
franchissent la porte. Le Président Paul Bernstein, enfin ! Henri Lecoeur,
« mon Dieu Henri !» s’exclame Yvonne. Et tout de go elle
enchaîne :
-
J’attendais
plus que toi, tous ici s’impatientent. Vous Paul, Henri, David, Catherine, vous
Professeur, vous qui ne savez pas encore, Paule, Pierre, Simone, et enfin vous
Docteur Blanche qui n’avez jamais cru à l’ombre d’une cure dans les Alpes… Vous
m’avez dit en arrivant, « je vois dans vos yeux que cela va mieux ».
Vous me connaissez de façon si particulière. Merci à tous d’être là, chez moi,
je veux vous dire combien je suis heureuse d’être parmi vous, ce soir. Mon Dieu
que vous êtes beaux, c’est la première chose que je devrais vous dire.
17.
Yvonne Makéda enfin
s’assoit. Son amie Simone prend le relais. Asperges et abricots confits, en
entrée, avec une sauce spéciale Makéda, une composition qui a réussi à
traverser quelques siècles. Des noix, de l’huile d’olive, bien des saveurs, du
romarin. Yvonne attend que Simone à son tour se rassoit.
-
Mes
amis. J’avais parlé à Paul de mes douleurs dans la tête, il y a quelques
années. Pourtant tout allait bien. Il s’en est entretenu avec vous Docteur
Blanche, puis avec vous Professeur Lepinski, sur mon conseil. Je n’ai jamais
douté de vos hautes compétences respectives. « Sont-ils
sûrs ? », m’a interrogé Paul en parlant de vous qu’il ne
connaissait pas encore. Pour sûr t’ai-je affirmé. N’est-ce pas Paul ?
Depuis combien de temps, soixante-quinze, soixante-seize ans ? Henri, et
tous les autres ici présents, vous me pardonnerez, je ne voulais pas vous
inquiéter. Surtout pas vous Catherine, vous qui ne saviez rien, sans le savoir,
vous m’avez apporté immensément de réconfort… Oui, je me suis tue ces dernières
semaines, le temps de subir une opération un peu particulière, l’ablation d’une
excroissance partie de mon cerveau prête à tout pour devancer, brusquer ma
disparition.
Tout le monde a
compris la fin, c’est peut-être mieux ainsi. Les initiés restent silencieux,
attentifs.
-
Merci
mon David d’être convaincu que la vie est un combat. De chercher dans
l’infiniment petit des incohérences de la nature. Allez-vous continuer,
Professeur Lepinski à suivre ainsi les molécules ? Et vous David,
vous Paul, qu’allez-vous donc tenter, à présent ? De nouvelles matrices en
vue ? D’autres que nous, que vous, chercherons à décupler la puissance des
calculateurs quantiques, les progrès d’interfaçage avec les processus
biochimiques seront considérables. Je m’interroge… Vous savez Catherine, dès
que votre travail sera en accès sur Internet, une myriade de logiciens
migreront vers Mozart 3 puis 4, 5, vous nous laissez une suite infinie de
possibilités. Nous ne pouvions pas prendre le risque de ne pas vous informer.
Grâce à vous tous, la Fondation va tenter de sauver des millions de vies sur
Terre, en contrant les maladies pas encore connues, pas encore intelligibles,
des maladies orphelines certaines depuis la nuit des temps, et les cancers bien
sûr. Cher Paul, cher Président, notre Fondation a besoin de sang neuf. C’est vous
qui me le répétez. Je vous remercie, même si je suis persuadée que vous
pourriez encore… Mais vous avez raison. Laissez les mauvais sentiments à
d’autres chercheurs. Je ne perçois rien de bon.
Silence.
-
David,
tu es prêt désormais, à toi, l’exécution, l’éthique, le courage. Je vous
remercie, Professeur Lepinski de m’avoir assuré de rester avec mon David. Je
sais qu’il doit encore grandir, qu’il grandira encore. Je sais que vous
arriverez à lui expliquer cela, que vous saurez le préserver de vos supérieurs directs.
Vous êtes un as du confidentiel-défense ! C’est tout à votre
honneur !
-
…
Le silence est de
mise. Chacune et chacun sait, pressent que ce n’est pas fini. Yvonne boit
délicatement une gorgée de vin rouge.
-
D’autres
que nous, tenteront de comprendre comment les civilisations les plus cultivées,
avisées, ont pu commettre des barbaries, comment l’intelligence humaine peut se
retourner, le mal suppléer au bien, des sentiments être inopérants.
-
Nous
sommes honorés, Tante Yvonne, pour toute ta confiance que tu places en nous.
Nous tenterons l’expérience des bons sentiments, pour ce qui nous concerne, tu
vivras en nous, nous superposerons nos matrices multipolaires, en appel à la
complexité du monde.
J’observe David. Il
s’exprime avec une telle assurance !
Yvonne me demande
tout haut.
-
Vous
nous jouez du piano, l’une de vos compositions ?
Je m’assois sur le
tabouret, ouvre le piano. Le silence me fait trembler un peu. Tous ces regards
sur moi, désormais.
Dieu que la musique
est un vecteur d’énergie, de communion possible avec l’au-delà. Je le sais. La
musique m’habite. Rachel est un peu maladroite.
-
Vous
avez tout de la façon de jouer d’Yvonne, Catherine ! Dieu que j’ai aimé
votre composition. Comment donc Yvonne n’as-tu pu me rien dire d’elle ? Je
comprends mieux qu’il t’était si urgent de rester ! Tu dois les initier,
maintenant.
Rachel est une femme
nature.
Yvonne relève la
tête, reprend un air sérieux. Elle s’apprête à parler lorsque Simone arrive de
la cuisine avec le gigot d’agneau au fenouil et aux carottes nouvelles.
Nous reprenons place
autour de la table.
David suggère un
nouveau modèle.
-
Nous
pourrions être prêts dans quelques semaines. Dites-nous Professeur Lepinski,
Mozart 3 a parfaitement modélisé les signatures de Catherine, de Tante Yvonne,
la mienne ?
Le Professeur
acquiesce.
Yvonne Makéda a compris. Elle poursuit,
souriante, une idée à coup sûr derrière la tête.
-
J’ai
demandé à Catherine de tenter différentes superpositions. Nos signatures se répondent
en bien des points. Catherine a aussi étudié les matrices obtenues. Ce sont des
matrices multipolaires d’un ordre très particulier. Beaucoup plus d’enroulés.
J’interromps Yvonne.
-
Comment
puis-je vous le dire Yvonne ? La première fois, lorsque j’ai testé le cœur
du logiciel, j’écoutais Mozart. Vous m’avez poursuivie jusqu’en Australie,
n’est-ce pas avec votre ami Paul ?
-
Nous
étions là en effet. Quelle difficulté pour vous approcher !
-
Vous,
Paul et David, étiez dans un avion quelque part au-dessus de l’Australie ?
-
Oui,
quelque part. Il n’y avait presque pas de nuages, une grande luminosité.
-
Vous
filmiez les étoiles au téléobjectif…
-
Vous
ne vous étiez pas encore permis Président, de nous permettre l’accès au
télescope Hubble…
Paul pilote le
programme « scintillance des étoiles » à l’ANS, l’Agence Nationale
Spatiale.
David était plus
qu’au courant. Il était là.
-
Vous
pensez, Catherine, lorsque je suis entré chez vous copier vos disques durs, je
n’en ai pas cru mes yeux ! Vous aviez laissé en évidence votre algorithme
matriciel multipolaire de cœurs de lumière étoilée. J’ai appelé le Président et
Tante Yvonne tout de suite, bien sûr !
Yvonne Makéda
soutient mon regard avec une telle intensité, comme si elle me suppliait à
l’intérieur de comprendre le pourquoi, de pardonner David, car il n’y est pour
rien. La cause le dépasse.
-
Cela
nous allait comme un gant ! Je me suis sentie obligée de vous parler de la
Fondation, mais Paul, David et le Professeur Lepinski m’ont conseillé
d’attendre.
-
Dites-moi
Catherine, je n’ai pas eu à fouiller bien longtemps, votre navigateur était
grand ouvert.
-
Venez-en
aux faits, David. Ce n’est pas la première fois que vous fouilliez dans mes
correspondances… Cher David, vous ne pouvez continuer à être un intrigant.
-
Je
comprends Catherine que vous puissiez vous interroger. C’est une attitude très
saine.
-
Chère
Catherine, les silences de David, c’est pour la science. N’y voyez rien
d’autre.
Que d’amis autour de
la table !
-
Votre
gigot est délicieux, Yvonne. Henri se tourne vers le Docteur Blanche.
-
Je
n’ai pas tout compris Docteur. Et vous, comment la trouvez-vous, Yvonne ?
-
Rayonnante
et… préoccupée.
18.
La soirée l’autre
soir s’est poursuivie fort tard.
Le Professeur
Lepinski s’est entretenu en aparté avec Yvonne, puis avec David.
David m’interroge, me
réinterroge devrais-je écrire. Nous parlons de nos goûts et de nos couleurs,
des trois présents de Saint Augustin : « le présent du passé
- la mémoire, du présent de l’avenir - l’attente, du présent du
présent - l’attention ». Je crois que jamais auparavant je n’ai
ressenti une telle attention de la part d’un homme envers moi.
Lorsque David me
demande pourquoi, quelle motivation, quel désir, quelle envie ont orienté mes
recherches vers les algorithmes matriciels, je reprends ma respiration.
-
Mille
et une envies, sans aucun doute. Tu aurais pu me demander le pourquoi de
rechercher des invariances, quelques soient les phénomènes physiques, tu as lu
mon journal de bord. Des sentiments pourraient-ils devenir éternels, se
transformer en entités préhensibles dans le cerveau puis se glisser dans les
gènes des futures générations ? Les recherches seront infinies. J’ai
modestement contribué à aller plus vite.
-
Voudrais-tu
essayer la machine avec accès à toutes ses composantes, piloter la console
principale à mes côtés ?
Mon sang bout.
-
Oh
Dieu que oui j’en ai envie ! Pardonne mon expression maladroite, c’est
l’émotion.
-
Cela
va de soi.
Je suis autorisée. Je
n’ai même pas eu à accepter. Oui je veux directement me connecter à Mozart 3,
naviguer avec David dans la matrice d’Yvonne, quoi de plus simple, limpide pour
une initiée.
Nous repartons vers
la base 557, sur le champ, arrivons devant l’épaisse grille avant de descendre
sous terre, à l’abri des regards.
Nos yeux répondent
bien. Les ascenseurs sont accessibles. Le Professeur Lepinski nous attend, il
va diriger les opérations.
La qualité des données est exceptionnelle.
Les cœurs étoilés de David
déjà s’apprêtent, se préparent à rejoindre les miens et ensemble nous allons
rencontrer ceux d’Yvonne.
David me prend à
part, me dit à voix basse.
-
Dors-tu
bien ? Vis-tu seule, avec un compagnon ?
-
Je
vis seule depuis quelques mois, toi aussi ?
-
Catherine,
mes sentiments pour toi n’étaient pas prévus, pas comme cela. Et si cela
induisait de nouveaux paramètres pour Mozart 3. Je vous aime, Catherine.
-
Je
veux te rassurer David, je partage tes sentiments. Je t’aime terriblement
aussi. Serais-je la première femme que tes cœurs étoilés vont rencontrer ?
-
Oui,
ce devait être écrit quelque part.
-
Tu
m’attires David, et c’est inexorable. Ton énergie est telle ! C’est enfin
le moment. Dieu que j’ai attendu ce moment-là !
-
Tu
sortiras pour moi les draps épais de ta grand-mère ?
-
Comment
tu y vas ! Nous nous tutoyons enfin en notre nième entrée en
matière !
David me serre dans
ses bras, sa joue gauche contre le haut de mon cou. Mes doigts caressent ses
épaules, à présent. Nous retournons dans le couloir sous l’œil amusé de
Joséphine de Picasso, entrons dans une chambre. Je ferme à double tour.
David écarte les
bretelles de ma robe, me prend la main, la pose sur mon sein droit. Il
m’embrasse langoureusement. Je sens son sexe s’éveiller. Ses sécrétions
attirent mes propres molécules à une puissance qui monte, monte, l’énergie est
dirigée vers l’infini en une infinité de directions possibles. Le sentiment
mêlé au sentiment, mêlé à l’attirance, intellectuelle, physique, au désir de
partage.
Nos corps exultent et
notre jouissance est partagée.
-
Tu
as peur ?, me demande-t-il.
-
Je
veux tenter l’expérience.
-
Tu
déclenches en moi des sentiments rarement approchés. Je te connais si peu.
Je ne me reconnais
pas, si pudique d’habitude.
-
Tu
es mon destin. Ma passion et ma raison.
-
Je
suis ta destinée. C’est plus beau, au féminin.
19.
David
tenait à ce que nous partions, ensemble, découvrir un nouveau lieu du monde.
-
Dépêchons-nous !
J’ai renvoyé la berline, un taxi est là, il nous attend.
-
Je
me suis endormie, toi aussi ? Quelle heure est-il ?
J’enfile un jean, en
sortant de la salle de bain. Je relève mes cheveux, confectionne un chignon.
-
La
ressemblance est saisissante ! Tante Yvonne, cinquante ans en arrière, me
dit David.
Mon homme est amoureux. Une chemise blanche
éclaire son visage.
-
Je
suis prête !
-
Tu
as ton passeport ?
-
Bien
idiote question ! J’ai encore toute ma tête !
-
Allons
les remplir nos têtes, en terre inconnue, en tête-à-tête !
-
Quelle
destination avez-vous, pardon, as-tu choisie ? Mon admiration retient
encore parfois mon tutoiement.
-
Je
vous impressionne et vous me fascinez.
-
Catherine,
c’est un sentiment d’amour qui m’anime. Donne-moi ta main.
Quel est donc ce
fluide qui m’anime, qui recommence sans cesse ?
-
A
l’aéroport Toulouse-Blagnac s’il vous plaît, hall B !
J’entends Rio de Janeiro,
Dakar, Florence, Séville, New York, embarquements immédiats.
Nous marchons d’un
pas pressé, main dans la main, avec David Grodsky dont je partage le temps pour
la première fois.
Notre escale à
Paris - Charles de Gaulle ne se déroule pas comme prévue. C’est la
première chose que je devrais vous dire. David m’avait pourtant dit que nous
avions réservé sur Internet via voyages.com, choisi dans les vols libres au
dernier moment. Devais-je voir un signe sur le courriel laissé par David en
évidence sur son bureau indiquant une carte bancaire inconnue des
vivants ? Il ne m’en a rien dit.
La ficelle est un peu
grosse.
Notre première escale
se situe donc à Paris - Charles de Gaulle. Nous devrions être partis
pour une destination inconnue.
-
Je
ne vais pas te faire le coup du bandeau, tout de même, pas entre-nous. Après
Paris, tu fermeras les yeux.
-
Je
vois déjà le hublot…
-
Nos
deux regards seront accolés tempe contre tempe, tu sais que les hublots
gagneraient à être élargis…
Je ferme les yeux.
Des nuages se présentent au-dessus du Massif central. Le soleil est juste
au-dessus de nous. Nous flottons au-dessus d’un océan de nuages.
Déjà c’est
l’atlantique, peut-être la Méditerranée. Les vagues se déchaînent par endroits,
et pourtant sont immobiles d’en haut. Chacun des nuages compose un flot
désordonné de microparticules d’eau en suspension. Au bord de la mer, en
Bretagne, ce pourrait être du crachin. La mer déchaînée, matricée en un
instant, dix moins neuf secondes.
20.
David se pause devant
les écrans vidéo des départs annoncés.
Je rouvre les yeux.
-
Tu
as hésité ? Parle-moi d’abord de la première destination, l’initiale.
-
Je
pensais au vol de 15 heures 10. Vol AF 427.
-
Venise ? C’eût été un
excellent choix.
-
Oui
mais tu connais et je connais. J’ai lu tes impressions, l’un de tes carnets
dans la malle.
-
Quelle
est donc notre destination ?
-
Je
ne connais pas, toi non plus, à priori. Je désirais l’été, j’ai choisi un hôtel
avec une piscine immense, au soleil. Et un endroit qui à coup sûr ravira Tante
Yvonne. Elle était si désolée lorsqu’elle a cassé son plat en céramique de
Séville, arabo-andalouse. Je l’ai retenu…
-
Je
suis heureuse mon amour. Je te suis à Séville… Nous ramènerons à Yvonne
plusieurs plats en mosaïque pourpre, ocre, bleue, verte, dans les tons du plat
ébréché.
-
J’aime
ta gentillesse.
Il n’y a pas d’avion
direct.
Nous survolons le
Massif central, prenons de l’altitude au-dessus des Pyrénées. Du pic du midi,
un observatoire observe les étoiles. Yvonne Makéda connaît l’endroit,
lorsqu’elle était plus jeune, elle s’y est posée en hélicoptère, une nuit. Paul
avait réuni les autorisations. C’est de là que provient la photographie, à
Toulouse, dans l’appartement d’Yvonne dans la ville rose.
21.
David s’est d’abord
vêtu d’un peignoir blanc doux et soyeux
remis à l’entrée de la piscine. J’ai plongé la première. Un bain d’eau
extraordinaire, en arc de cercle, d’un diamètre de six à sept mètres bien
mesurés. David me rejoint sous l’eau, me fixe dans les yeux, remonte à la
surface. Je ne sais si c’est la chaleur, la réverbération des rayons du soleil
sur l’eau, j’ai un moment d’inattention.
Je suis avec David,
sa main dans ma main, à plat-ventre contre la pelouse bien grasse au bord de la
piscine, moelleuse. Je suis bien.
David redescend dans
la piscine. Je m’assois au bord du bassin. Sa brasse est sûre d’elle, sous
l’eau, en apnée. David traverse des longueurs, revient vers moi.
-
Nous
irons de l’autre côté du Guadalquivir, chercher un plat pour Tante Yvonne.
-
Et
si nous continuions le vouvoiement ? Tu es le premier homme qui m’a
dit « je vous aime ». Mon dieu que cet endroit est beau !
C’est la première chose que nous devrions nous dire.
La brise du soir
chatouille le dos de Catherine ensommeillée dans les bras de David.
J’aime nager, je rêve
d’apesanteur. La force de gravitation de la terre sur les cœurs étoilés, c’est
terrible.
-
A
qui d’autre que toi avouer notre quête ? Te sens-tu prête à supporter la
superposition de nos matrices multipolaires, de nos signatures moléculaires, et
de nos cœurs entremêlés avec ceux de Tante Yvonne ? Tu n’as pas eu besoin
de moi pour croire en ton destin, en ta destinée.
-
Notre
voyage de noces s’arrêtera là où Yvonne s’est arrêtée…
-
Une
vie n’y suffirait pas !
-
Nous
sommes l’étoile que nous avons choisie. C’est la première chose que je me dis.
22.
Au bout de
quarante-huit heures, d’allées et venues en apnée dans la piscine, le portable
de David a sonné. Troisième message. Le portable n’avait pas suivi au bord de la
piscine. Il était resté dans la chambre.
-
David,
c’est le Professeur Lepinski, nous sommes prêts. Catherine finalisera le
processus en arrivant…
Silence.
-
Nous
devons rentrer. Ferme les yeux, pense très fort à ces quarante-huit heures, à
tous nos sentiments qui occupent notre espace. Nous superposerons nos forces,
notre énergie, avec Tante Yvonne.
Nous rentrons.
Paris, Toulouse,
taxi. La berline ne tarde pas.
-
Base
557. Chauffeur, c’est urgent !
Paul est resté près
d’Yvonne Makéda. Nous sommes attendus. Yvonne veut enfin en finir, cette
machine la fatigue. Plus tôt sera le mieux.
Yvonne a le goût des
grands voyages. Elle s’est concoctée avec sa cousine Rachel une dernière
tournée des capitales, de souvenirs anciens. Que l’on modélise enfin
l’intégralité de ses signatures, que l’on en finisse !
David n’a rien dit,
ou presque, dans la voiture, avant notre arrivée. Nous redécouvrons le flanc de
la montagne déjà connue. La Base 557. Les mêmes contrôles à l’arrivée. Le
Professeur est aux aguets.
-
Nous
avons amélioré les récepteurs de photons, le cœur est désormais refroidi par un
mélange de gaz rares de ma composition. Si vous voyiez cela ! Nous sommes
à deux giga dix puissance sept opérations à la seconde. Nous avons tout basculé
en nanosecondes, pour ne rien manquer.
-
…
-
Vous
ne percevrez rien, de physique. Nous allons vous transmettre en temps réel vos
signatures, la part sentimentale, son cœur et ses interférences. Vous vous
sentirez habités, au début, par des sentiments qui vous dépasseront, une
énergie démesurée.
-
Nous
vous dirons…
-
C’est
pour la science…
-
Nous
savons.
23.
Comment Paul
requiert-il les autorisations ? Au septième sous-sol, je revois les mêmes
tableaux, dans les couloirs. C’est peut-être la première chose que je devrais vous
dire. Non que l’endroit ne me soit devenu familier, mais Joséphine de Picasso,
L’homme debout de Giacometti, La femme à l’éventail de Modigliani, ça aide, à
s’ancrer au réel.
Yvonne est allongée,
nous fait un signe du regard. Un léger froncement de sourcil pour marquer son
attente et une joie immense marque notre arrivée, enfin !
Cela lui suffit,
semble-t-il. Paul s’est chargé des autorisations.
C’est Yvonne qui a
pour une grande part financé les recherches, les expériences, en réponse à la
septième génération de mères jusqu’à David, son fils spirituel. Ses amis et ses
relations l’ont suivie.
Je lui glisse à
l’oreille par le micro :
-
Vous
avez bien raison de vouloir profiter du monde tel qu’il est. D’un endroit à un
autre, les rayons du soleil au-dessus des nuages nous rappellent l’attrait de
la lumière.
Yvonne me sourit.
La chambre pourrait
ressembler à un vaisseau spatial : trois sièges rallongés, trois
casque-scanner-IRM-magnéto-encéphalographe, et les yeux grand-ouverts d’Yvonne,
accolés à une caméra multidimensionnelle. Tout est prêt. Yvonne nous a réservé
une surprise. C’est parti ! La musique de Mozart retentit, elle élève les
sentiments. L’expérience dure le temps de quelques clignements des yeux. Deux à
trois minutes.
-
C’est
terminé !
David se relève le
premier. Il s’approche de sa tante.
Je m’étire.
Yvonne ouvre les
yeux, toute en joie. Beaucoup de ses rides ont disparu.
-
Je
vous ai livré mon combat de toute une vie. C’est à vous deux désormais d’animer
la Fondation. Paul vous accompagnera, vous conseillera. Le Professeur Lepinski
est d’accord après réflexion. Toi David, tu seras aux commandes. Vous
l’accompagnerez Catherine.
-
…
-
Tôt
au tard, le secret sera levé. Des artistes créeront des œuvres qui rayonneront dans
toutes les dimensions. La genèse a commencé par une vision d’artiste. Qui les
prend au sérieux ?
David se rassure.
-
Le
secret ne peut être levé.
-
Mon
David, je te connais si bien… Le développement des molécules dans le cerveau
des hommes ne sera plus jamais le même, voilà tout. Nous avons cherché trente
ans avant de trouver le chemin. C’est un signe du destin. Catherine était
peut-être ta destinée, vos matrices multipolaires ont un cœur d’origine qui bat
au même rythme. Tous vos cœurs secondaires, tertiaires, quaternaires sont
désormais ensemble, sur le même tempo, les origines se sont superposées. Votre
combinaison est unique. Mozart 4 a dépassé le million de cohérences possibles.
-
Qu’est-ce
que cela veut dire ?
-
Rien
d’autre que vos sentiments sont en phase, ils ont entrepris quasiment les mêmes
méandres, à des temps différents. Le plus stupéfiant, en suivant, c’est la
parfaite harmonie avec mes propres signatures.
-
Nous
vous remercions pour la science, Tante Yvonne. Nous en avons pris pour des
années, à devoir analyser toutes les cohérences, les convergences.
-
Vous
n’avez plus besoin de moi. Je ne reviendrai que trois ou quatre fois l’an, vous
voir, savoir où vous en êtes, cela suffira.
-
Nous
étudierons l’évolution de vos matrices multipolaires dans le temps.
-
Je
créerai Mozart 5. David imaginera un calculateur quantique capable de matricer
en parallèle « n » personnes, pour prévenir à la puissance
« n » toutes les maladies orphelines dues à des mauvais
pressentiments.
-
Mes
enfants !
-
Et
vous Yvonne ?
-
J’ai
fait un rêve cette nuit, et c’est la première chose que je devrais vous dire.
Dieu, c’était beau ! Nous étions en avance. Paul travaillait dans la pièce
à côté. J’étais allongée sur le divan. J’ai fermé les yeux. J’ai vu une étoile,
avec une lumière blanche, une étoile arrêtée, qui scintillait et qui ne
scintillait pas, comment vous dire, parfaitement lumineuse et sans expansion
aucune. Pas de contraction, non plus. Une étoile blanche en apesanteur dans un
état stable.
-
Ce
doit être un signe…
-
Une
étoile blanche immortelle, éternelle…
-
Tante
Yvonne, réfrène tes rêves d’éternité, je te vois venir ! Quand bien même
nous réussirions à stabiliser ton évolution, cela ne serait pas tenable.
-
Rassure-toi
David, je suis là pour mourir, un jour. Je vais profiter des quelques années
devant moi, cultiver mes souvenirs. Nous nous envolons demain avec Rachel.
Le Professeur
Lepinski comprend alors le rêve d’Yvonne. Je ne peux m’empêcher d’intervenir.
-
Ce
sont nos sentiments qui nous empêchent de partir pour de bon, de finir.
David approuve.
-
Tu
serais volontaire ?
-
Pourquoi
moi ? Cela aurait du être toi, Yvonne !
-
Qui
osera l’expérience ?
Tous les regards se
fixent sur moi. Yvonne, Paul, David, le Professeur Lepinski. Un froid envahit
mon dos.
-
David
et Catherine, à Vous !, lance Paul
-
Vous
prendrez le temps de vous y préparer…
-
En
quelle année sommes-nous ? 2007, 2008 ?
24.
Ma destinée est
depuis lors de poursuivre mes recherches afin de toujours mieux appréhender les
questions de matrices. Je vous souligne que je ne sais quelle raison exacte me
pousse vers ces matrices-là. Et l’amour de ma vie m’accompagne dans cette
destinée-là.
La science nous
devance.
Nous avons découvert
comment stopper l’évolution moléculaire de l’homme, c’est certain. Et si nous
multipliions le processus ? Nous pourrions ressusciter un être conservé
congelé !
David a obtenu de ne
plus se rendre inutilement à la base 557. Nous travaillons à distance,
profitons de nous. Paul a obtenu les autorisations, comme toujours. Une ligne
sécurisée en fibres optiques a été installée quelque part en France. Je ne suis
pas autorisée à vous dévoiler où.
Nous profitons de la
vie, reliés en permanence à la base 557. Nous ne sommes pas pressés de voir
aboutir nos recherches.
Tante Yvonne est
venue nous voir, au dernier Noël, accompagnée de Paul, de Rachel. Nous avons
passé trois délicieuses soirées. Dieu que j’aime Tante Yvonne !
Henri, Paule et
Pierre restent outre-Atlantique, en ont assez entendu, refusent de tout vouloir
comprendre. Nous irons les visiter au printemps.
Yvonne nous envoie
des cartes postales depuis sa dernière venue, de temps à autre. Séville, bien
sûr, Berlin, Jérusalem, Sidney. Elle et Rachel parcourent le monde, depuis la
superposition de nos signatures.
L’Agence Nationale
Spatiale continue de financer nos recherches mais nous sommes très surveillés.
Déjà David aspire à
l’éternité, lui aussi.
David parle avec
Catherine d’un futur enfant. Nous sommes prêts.
David et Catherine se
sont persuadés que ce sera pour Noël prochain. Nous annoncerons cette grande nouvelle
au monde, à Tante Yvonne. Que voulez-vous ? Je ne peux plus dire Yvonne
tout court, je dis Tante Yvonne, à présent, comme mon David. Fille ou garçon,
l’enfant naîtra avec des gènes proches des nôtres et de toutes celles et ceux
que nous aimons, ensemble et séparément. Tante Yvonne sera alors grand-mère,
tant elle a anticipé la naissance de notre enfant. Entre nous, je crois qu’elle
l’attend, avant de partir pour de bon. Je garde ce secret pour moi.
La première chose que
cet enfant devra vous dire Tante Yvonne, et vous attendrez qu’il s’exprime,
c’est que tout se passe à la huitième génération, en définitive. Nous ne sommes
que de passage. Je porte en moi la lignée Makéda, en cherchant bien, la reine
de Saba s’appelait ainsi.
25.
Juste avant de partir,
de finir, nous sommes dans le futur, Tante Yvonne nous appelle dans la nuit.
-
Votre
enfant Salomon a grandi, c’est la fin.
Je fonds en larmes. David est pétrifié.
-
Nous
savons l’éternité humaine accessible, Tante Yvonne.
-
Votre
fils Salomon en fera l’expérience, il est votre destin, c’est écrit. Je vous
aime. Adieu mes enfants !
Tante Yvonne a raccroché.
La première chose que
Salomon nous dit, nous sommes en 2027, c’est « je m’y suis préparé ».
-
Mon
Dieu que c’est beau ! Je porte en moi votre désir d’éternité, le tien
Maman, le tien Papa, celui de Tante Yvonne et celui de tous les êtres que je
chéris et que vous chérissez.
Nous avons tant
développé Mozart, en sommes à Mozart 27.
Nous nous retirons
avec David.
J’observe Salomon,
déjà bel homme. Dieu qu’il est beau mon fils ! Je l’aime infiniment.
26.
Nous avons repris la
route des airs, au-dessus des nuages, composé maintes nouvelles escales. Qui a
dit que l’amour vivait en éphémère ? Mon David, je sais que je l’aimerai
toute ma vie, c’est lui, je le sais.
Nous allons fêter
notre quatre-vingtième anniversaire, c’est pour bientôt.
A la base 557, la loi
du plus fort a repris le dessus. La mort a rappelé le professeur Lepinski, Paul
Bernstein. Notre fils Salomon est désormais obligé de composer. Les demandes
d’autorisations se sont démultipliées. Son secret est toutefois bien gardé.
Entre lui et lui, Mozart 27 est un leurre. Lui sait que c’est avec Mozart 26,
le deux puis le six, chiffres divins, qu’il parviendra à franchir le seuil de
la vie éternelle. Les nouvelles générations de supra calculateurs promettent
des vitesses proches de celle de la lumière. Et après ?
-
Regarde
Maman, Tante Yvonne serait aux anges, la science nous a devancé !
Notre fils sera le
premier, à franchir le temps des hommes, à la vitesse de la lumière. D’autres
suivront, et après ?
Juste avant de
partir, de finir, je lui dirai :
-
Regarde
à l’horizon, au-delà des nuages. Observes-tu en toi nos cœurs étoilés qui
t’aiment d’un amour éternel ?
Juste avant de partir,
de finir, je laisserai un mot à mon fils Salomon pour son éternité, à mon homme
David, à Tante Yvonne à titre
posthume : « La première chose que je devrais vous dire, vous écrire,
c’est tout l’amour que je vous porte, bien au-delà des cœurs étoilés qui
scintillent dans la lumière ».
Je devais Salomon te
dire ton origine, te dire :
-
Pas
de destin possible sans sentiments. Sans l’énergie des sentiments, aucune
destinée n’existe. Où donc l’éternité pourrait-elle puiser sa source ?
Mon Dieu que c’est
beau !
<>
Bordeaux, le 26
novembre 2007.