
La
mer intérieure
/ roman
1
« Pour que dès aujourd’hui se protègent les hommes de notre folie future
[…] ». Je me souviens de l’étonnement de Tom pour me l’être raconté.
Et je garde à l’esprit « la lecture des premières projections de l'encre de
l’imprimante », cette phrase de Tom au début des carnets, dès l’instant où
il a saisi le code sur le clavier de son computer. Nous sommes en 1999, le
matin, à Paris. In situ, nous sommes dans l’appartement de Tom, rue Piat, sur
les hauteurs du parc de Belleville. L'imprimante et le computer sont apposés
sur une table rectangle en bois, à la perpendiculaire du mur, entre des livres.
L’appartement domine la grand-ville, « vue
sur tout Paris », par-delà les faubourgs.
Tels sont les premiers jets de l’encre
: « Je ne sais comment monsieur Abif
vous a transmis le code. Nous n’osions porter espoir de recevoir un signe,
enfin. Notre joie est grande et nous avons déjà hâte de votre arrivée. Nous
avons besoin de vous. Ne cherchez pas un
sens aux prémices de ce voyage. Vous avez réussi le passage du code, c’est un
signe. Monsieur Abif nous l’avait annoncé. Nous vous attendrons dans sept jours
à l'aplomb du Palais Céleste, entre Yakhin et Boaz, dans l’axe de la Terre,
nous vous y attendrons. Monsieur Abif vous guidera. S.M. / Sarah de Tyr ».
La missive est datée
du 12 novembre 1999, elle est sans origine. Tom retourne la page revêtue des
mots encrés avec attention. Il n’y a rien au dos. Serait-ce l'une de ses
« relations » ? Cela lui paraît peu probant. C’est un jour de
marché, boulevard de Ménilmontant. Nous sommes vendredi.
Je n’ai su que partiellement les
circonstances de la saisie du code, le pourquoi, le comment des premiers jets
de l'encre. Tom ne semble pas s’en être étonné. Je ne crois pas que les mots
tels assemblés l’aient rebuté. Une lettre lui avait été remise par madame
Lemaire, à quelques jours de distance, par coursier, de la part de monsieur
Abif, avec ces quelques mots : « pour que dès aujourd’hui... ». Y était adjointe la procédure
d'accès via Internet, sans plus d'explication. La curiosité de Tom
éveilla-t-elle en lui quelques soupçons ? Je le présume.
Beaucoup plus tard, j'ai appris que son
appartement n’était désormais qu’un lieu de passage, lorsque je suis entré pour
la première fois. Je savais que le
computer se situait sur une table rectangle en bois et à la
perpendiculaire du mur. Deux grandes pièces forment l’espace, dénudées de
meuble, d’accroche. Tout est à bras le sol : des livres, des tableaux, des
objets de voyages. Beaucoup de livres et d’écrits rendent l’atmosphère
multiple, protéïforme. Il y a une lumière intense, propulsée, sans vis-à-vis.
Les vitres dominent la grand-ville. Je m’imagine Tom dans l’instant triomphant
de hauteur, et je songe à son regard, debout.
En souvenance, une toile impose aussi
aux murs une ouverture en clair : Nighthawks,
d’Edward Hopper, ou sa copie conforme. On y boit des drinks accoudé au comptoir. Notre histoire s’y arrêtera. Dans
l’appartement, je ressens une autre présence entière et féminine qui a envahi
tout aussi intensément l’espace. Nous la saurons lointaine. Une photographie
bien jaunie, meurtrie, rappellera la douleur tranchante.
Les journaux ont rapporté l’accident de
Shéba, l’accident de la femme de Tom, ceux que j’ai pu retrouver. Nous sommes en
décembre 1992, je crois. Tom habitait l’appartement, depuis, et tout est resté
en place, comme suspendu. Je l'apprendrai réfugié entre deux vols aériens
accoudé derrière l’ombre, celle de la toile d’Hopper, ou l'ombre de Shéba, sur
la photographie et plus encore sur le film, dans le magnétoscope : les
rares et courtes scènes filmées où Shéba apparaît, le film que j’ai vu et revu
dont seul l'arrêt de la bande marque la fin, juste avant que la mire n'occupe
l’écran, tout l’écran. Tom est de ceux qui ne remplacent pas, « on ne
remplace pas, pas même le son des mots ». Nous l'entendrons souvent
prendre la précaution d’un prologue à ses dires par ces mots qui ne m’ont
jamais quitté : « si ma mémoire
ne m’abuse », en hommage à Hubert Beuve-Méry, c'est sûr. C’est rue
Piat, sur les hauteurs des faubourgs parisiens, qu’il tend à approcher
l’harmonie des deux années vécues avec Shéba, l’énergie de sa course.
Il lui est arrivé d'écrire « haïr
la capitale », où tout suit goulûment. Je n’en suis pas bien sûr. Ce doit
être un sacrifice eu égard à Shéba. Paris où nombreuses se pressent nos âmes se
croyant arrivées sans être jamais parties. Tom les voit sans haine, les
monuments posés, l’Histoire humaine fabriquée. Certains passages de sa
correspondance avec Shéba toutefois s'y ressourcent.
Cela
va de suite : « Oublier tout ça,
l’ivresse de la grand-ville. Et des odeurs artificielles imbibent nos
vêtements, nos cheveux, parfois même nos mots. Il faut fuir ».
Il y a aussi des mots et des bouts de
lettres griffonnées, au brouillon : « Tenez votre droite, sur le tapis qui roule,
mécanique. Ils marchent, l’aident dans sa tâche et croient ainsi participer au
mouvement, ensemble ».
Ou encore : « C’est pour pas qu’ils s’assoient qu’on leur jette notre eau, sur les
bancs et les marches publiques, les marches où l’on s’assoit. On jette notre
eau sur leurs corps délaissés, sur la peau déjà déchirée, souvent. La peau a
peur de l’eau. C’est comme ça, la grand-ville, qu’ils aillent donc en province,
qu’ils soient seuls, plus encore ».
Tom s'accompagne en tout temps de
certains de ses écrits, en silence. Ni lui, ni Shéba ne sont citadins, de
souche. Ils le sont devenus, par nécessité.
2
Je revois la photographie empreinte de
la joie commune de Tom et de Shéba Makéda accrochée dans le vestibule,
au-dessus d'un porte-parapluies : le piqué de l'unique cliché. Accompagné d'une
loupe, j'observe la silhouette de Tom. Elle est toute de noir vêtue :
veste, pull et pantalon. En gros plan, une courte masse de cheveux bouclés et ondulée
par nature est portée par un cou robuste et fier. J'entrevois des éclats de
lumière, au sortir de ses yeux. Le regard est perçant. Tom fixe l'œil du cadre.
Au plus près, il y a la peau matée par le soleil, les traits marqués. Au vu, le
type est méditerranéen. Tom est rasé de près et habillé, en sombre.
La photographie est une mise en scène.
Le pied droit de Tom repose sur une caisse en bois, le genou relevé, une caisse
en bois moulée dans le décor de l'alignement d'autres caisses en bois, placées derrière
lui, de tailles différentes et sur plusieurs niveaux. Toutes retiennent un
fatras de livres, d'objets. Les titres restent flous, imprimés sur la tranche
des livres. Les caisses sont un cadeau de Tom, pour Cloé, spécialement
affrétées des chais girondins et parvenues à San Francisco pour empiler ses
livres ! Elles ont retenu jadis des bouteilles de vins les plus raffinés,
triées sur le volet. Il y a des caprices ténus. Cloé est la sœur jumelle de
Tom, et elle vit avec Sam. Eux aussi sont épris du cadre de la
photographie : Cloé et Sam Turner. Mais ce serait indicible pour
l'instant.
A côté de Tom, il y a Shéba Makéda,
bouclée tout aussi, d'origine mais en beaucoup plus souple que lui, en clair.
Parsemés de reflets qui pourraient être roux, sur le cliché, ses cheveux
paraissent enchevêtrés, en demi-teinte et éclaircis par le rayonnement du jour.
Les formes se ressemblent, rarement les couleurs. Les yeux de Shéba métissés
verts et bleus sont emplis du même feu que ceux de Tom, opalescents. Ses orbites
se creusent de fatigue, toutefois, à l'orée du piqué. Peut-être est-ce
l'incidence de la portée de l'ombre. Les traits de Shéba sont lisses. Son
regard tacheté masque une peau fragile. Sa bouche est délicate, en amande.
Shéba est penchée et tient le bras de Tom.
Tom décrira parfois Shéba au fil de ses
carnets : « Les formes de
ses omoplates, sèches, sous sa robe à peine dévoilées ». Il découvre
« sa nuque, d'une extrême finesse...
Et l'étoffe fleurie que rien n'empêche glisse, et tombe... ». Tom
caresse la peau, si jeune. L'amour c’est jusqu'à devenir un, plus fort que l'un
et l'autre. Tom écoute les bruits de son ventre, en dedans. Au fait des
pulsations respiratoires de Shéba, « son
oxygène à lui ». Les écrits de Tom sont intimes, par touches
subreptices.
Tom ne s'en est jamais remis.
3
Nous sommes dans l’appartement, rue
Piat. Il y a sur le palier de l’immeuble de Tom un ascenseur minuscule condamné
à l’individualisme pour construction tardive. Il s’y enfile. Son élan est
stoppé par Jeanine Lemaire, gardienne de son état. Tom a un jour ôté le
panonceau accroché au-dessus de sa loge. Jeanine quant à elle ne se formalise
pas de son officielle fonction.
— Tom Makéda ! Il y a une lettre pour
toi. Elle vient d’être livrée. Je crois que c’est l’aviation...
— L’aviation ? Si ma mémoire ne
m’abuse, je ne me souviens pas...
— Si si ! Tiens. C’est Air France
qui t'écrit.
Tom se retourne, il ouvre l’enveloppe.
C’est un billet d’avion : Paris-Jérusalem en première classe, pour un
aller-simple. C’est de la part de monsieur Abif, sans plus de commentaires.
Jeanine : — C'est encore de
la réclame ?
Jeanine Lemaire a toujours fait de la
résistance. Je crois que c’est pour cela que Tom l’apprécie. Il se contente
d’un sourire, approbateur, quelque peu intrigué dans l’instant de ce tout autre
signe.
Jeanine : - Tom, tu ne me cacherais pas
quelque chose ? ... Enfin ! Bonne journée.
Comme si une journée pouvait être
bonne…
Lorsque Tom est à Paris, il déambule.
Et souvent c'est au marché qui s’étire le long du boulevard de Ménilmontant. Il
y décèle des épices, d'authentiques senteurs, les odeurs du marché de
Belleville, côté épices. Le soleil est dans la voix, se propage. Il y entend
des cris, des appels, des poches en papier soupeser le safran, le colombo, la noix
de muscade. Le Sud est à Paris. Mais c’est une illusion, car vite les voix
s’affaiblissent et c’est bientôt le Nord, à quelques encablures. Il est ainsi
Tom, il aime être « en transit ».
Nous savons sa peau ombrée au naturel. Ses traits sont tirés de l'exil.
Le 19 novembre 1999 date le billet
d'avion : monsieur Tom Makéda, Paris Orly-Sud - Jérusalem, vol AF 926, 14
heures. Des bagages sont autorisés : 25 kilogrammes. L’enregistrement est à 12 heures. Le commanditaire
est « nommément » monsieur Abif.
Tom tient en main le billet d’avion, il
gravit les marches du palier puis s’enfile dans l'ascenseur, plus solitaire
qu'à l'accoutumée. Il faut rejoindre l’appartement, reprendre la procédure sur
le computer. Mais le code ne répond plus, aucune projection ne se propage sur
le blanc de la feuille coincée dans l’imprimante. Les multiples tentatives de
Tom restent sans appel, infructueuses. Il lui est impossible de remonter la
source, il n’y a pas d’issue. Et ni Air France, ni les fichiers de la compagnie
du téléphone ne sauront l'aider à retrouver l’intrus. Monsieur Abif est un
inconnu, sans existence déclarée.
4
Au retour du marché, les victuailles
sont sur la table. Le 12 novembre, c’est l’anniversaire des jumeaux, de Tom et
de Cloé. C'est donc un jour festif. Sam a insisté pour être à Paris, chez Tom,
fervent amateur de ses spécialités culinaires. Sam Turner est un ami d’enfance.
Il est de la famille de Tom, pour ainsi dire, de Shéba, de Cloé et de Tom,
devrions nous écrire. On ne sépare pas. Cloé et Sam ne vont pas tarder à se
rendre rue Piat, pour l’anniversaire. Le poulet au colombo aviné aux pommes et
aux champignons frais est une des spécialités de Tom. Cloé se chargera du
gâteau, Sam des apéritifs.
Seule Cloé tendra à percevoir ce
jour-là le regard distant de Tom, sans y prêter plus d’intention. Nous les
savons jumeaux. Ils s’affairent : lui à faire revenir des pommes et des
champignons frais, elle à disposer une à une trente bougies pour deux sur le
gâteau au chocolat amer. Tom n’a jamais apprécié les desserts, elle le sait.
L'exception du chocolat amer lui vient de Shéba, elle le sait aussi. Cloé et
Shéba se sont intimement liées, juste après la rencontre avec Tom.
La toute première fois, il faut dire
que c'est Tom qui a croisé Shéba, dans l’un de ces colloques qu'il méprise à
l’ordinaire pour maintes redites. Tom a été surpris par la prestation de Shéba,
absorbé. Sa connaissance extrême de l’époque patriarcale et de « la Terre d’où s’originent nos mille mémoires »
lui a fait forte impression, a forcé son admiration.
C’est Shéba qui appela Tom, monsieur
Makéda, cette première fois. Il n’a pas relevé. Je ne sais son vrai nom. Depuis
son enfance, la Reine de Saba suscite en Tom l’esprit du voyage, et Shéba à elle
seule est une exploration. Je n’ai pas trouvé trace de leurs vies « nominales » antérieures. Je ne m'en
suis pas enquis. La falsification n’avait pourtant pas dû être chose facile,
l’identité se décline toujours au pluriel et les traces restent souvent
indélébiles. Pour plus de vérité, Tom a délivré deux passeports clandestins, au
nom de Tom et de Shéba Makéda.
En « iouissance », c'est ce soir-là, rue Piat, au retour du marché,
que Tom s’entretient avec Cloé et Sam de la missive et du billet d’avion. Cloé
et Tom y voient un signe, un écho de
Shéba. Mais ils ne peuvent pour l'autre transparaître d’émoi. Ils savent le
Palais Céleste, les colonnes Yakhin et
Boaz, Shéba les a initiés, bien avant l’accident.
Sam interroge Tom, du regard.
Tom, à Sam : - Le Palais Céleste, c’est
le Temple construit par Salomon... dans la Ville Sainte.
Il n’ose prononcer « Shéba ».
Sam tente d'y voir en clair :
suivre la piste de Tom, jusqu'à Salomon. Il plonge dans l'encyclopédie. Tom ne
relève pas, ailleurs.
Sam et Tom sont des amis d’enfance.
Leur amitié est bien enracinée. Maintes fois ils se sont quittés, retrouvés,
bien avant Shéba, sans itinéraire précis. Ils sont du Sud, et tout en dedans.
Cloé ne pouvait qu’intimer quant à elle
le regard distant de Tom.
5
Au rebours, Sam et Cloé vivaient à San
Francisco. Tom et Shéba avaient choisi de faire escale près de la faille de San
Andreas, au carrefour de l'Orient et de l'Occident, à l'improviste. J'avais lu
des heures de réveils décalés, Tom et Cloé accrochés à des combinés. Je parle
de fils satellitaires, de la téléphonie de Paris - rue Piat, à Coit Tower - au sommet de la tour
du boulevard Telegraph Hill, chez
Cloé et Sam Turner. Tom et Chloé sont
comme inséparables. Tom avait falsifié le décompte temporel des impulsions
téléphoniques et bricolé un visiophone à fort taux de compression. Lui et Cloé
pouvaient ainsi se parler en temps réel ,
comme dit la propagande, plusieurs fois chaque semaine ou chaque jour.
Sam et Cloé ne connaissaient pas Shéba,
pas encore. Leur premier soir jaunira pourtant comme des retrouvailles. C'est
ici que se situe le cadre de la photographie, celle décrite en filigrane et
accrochée au-dessus du computer, prise ce soir là, le clic-clac de l'arrivée
dans l'appartement des Turner, l'alignement des caisses en bois. Nous savons le
fatras des livres dans la profondeur du champ.
Entre autres ressemblances physiques,
figurent celles des jumeaux, moins marquées, certes, par la silhouette. Les
cheveux de Cloé sont lisses et infléchis : coupe au carré, les pointes
tournées vers l'avant. La brosse assagit les racines à coups d'étirements. Par
la taille, Tom est beaucoup plus grand, d'une tête. La ressemblance est
cependant flagrante. Les traits sont gémellaires, d'évidence : la figure
arrondie, le poids des joues, les lèvres ourlées, le nez aquilin, le menton
effacé, les yeux grands, vifs, qui se répondent. Cloé est en partie masquée par
l'ombre de l'épaule de Sam. Elle est vêtue le long du corps : « très attirante ». La précision
provient de Tom : « jupe courte ou
pantalon, le long du corps, souvent, et des tennis aux pieds, façon
outre-Atlantique ».
Sam contraste avec sa coupe blonde, en
brosse et uniforme. De profil et au plus près du cadre, son cou est dégagé. Je
revois son regard de marin, qui porte, accroché au-dessus du computer, ses yeux
protégés par le poids des cils. La peau en a vu d'autres. Les mains font de
grands signes en direction de l'œil du cadre. Sam semble préoccupé et intrigué
par le retardateur électronique de l'appareil
photographique. Sam est énigmatique, un regard de marin et une allure de
classe, sportive. Le tailleur est anglais et le bleu est marine. Le fer a
repassé le pli. Les chaussures sont
fraîchement cirées.
Je n'aurais su décrire Tom, Shéba, Cloé
ou Sam sans l'objectif du cadre, l'unique photographie où tous quatre figurent.
Je soupçonne Tom d'avoir pourvu le vestibule de l'image avec intention. Ce
semble être un acte prémédité, à mon intention.
6
La soirée est passionnée. Chacun a son
inspiration. Sam Turner est sans grande culture patriarcale mais son esprit
dénoue d’inextricables énigmes. On n’est intelligent qu’au pluriel.
Sam tente d'y voir clair.
Sam, à Tom : - Je
savais ton imagination débordante. Tu t’es décidé à mettre en scène ton
départ pour Jérusalem ?
Sam fait allusion à une histoire
ancienne, du temps où tous deux s’essayaient à vivre acteurs de tout leur être,
sous des préaux. Le théâtre s’étendait pour lors sans limite géographique. Ils
parcouraient le monde, scénographiaient leurs voyages. On n’oublie rien,
jamais, surtout pas les voyages, les nouvelles senteurs, les seules qui soient
d’enfance. Eussé-je écrit leur amitié profonde.
Cloé : - M’enfin, Sam ! Le goût est si
amer.
Sam : - L’origine reste
inconnue. Toutes traces falsifiées... C'est étrange… l’aller-simple... étrange.
Tom : -
J’ai cherché des indices, en vain… tous ont été comme évités :
l’origine de l'encre, le paiement du billet... Ce ne peut être sans la
complicité d’un informaticien.
Cloé : - L’un de tes
amis ?
Tom : - Si ma mémoire ne m'abuse, je ne connais
pas de logiciens, pas personnellement. Mais il peut s'agir d'une intervention à
distance.
Sam interrompt Tom et Cloé : -
Hello ! Ça y est ! Je crois avoir trouvé quelque chose. Le Palais
Céleste a été conçu par Hiram de Tyr, l’architecte de Salomon, bien avant
qu'apparaissent Cyrus, le maître de l’Orient. Le premier Temple comportait un
vestibule pourvu de deux colonnes géantes, Yakhin et Boaz.
Les mots de l'encre semblent s'ajuster.
Cloé : - Je ne te suis pas. On sait
déjà tout ça !
Elle et Tom savent les mots de la
missive, ceux inassemblés, ils se
souviennent des journées et des veillées nocturnes où tous trois plongeaient
dans des manuscrits, avec Shéba. Et c’est plus vrai qu'une encyclopédie.
Sam persiste : - La signature S.M. Sarah de Tyr, c'est peut
être un indice. Tom doit partir dans sept jours et il a fallu sept années de
travaux pour construire le Temple, c'est écrit.
Tom : -
Hiram de Tyr... l’architecte, c'est le fils du roi Hiram 1er
de Tyr. Il aurait dirigé les travaux. Salomon fit appel à des artistes
phéniciens pour construire le foyer des tribus d'Israël, sur la colline, à
l'Est de la Ville Sainte.
Cloé relit la missive à haute voix,
pèse chaque mot, chaque syllabe. Tom réentend Shéba dans les mots prononcés.
A l'ouïe, des appels téléphoniques extérieurs
s'inscrivent sur le répondeur. C'est plus juste d'écrire enregistreur,
c'est la fonction première de l’appareil branché.
La missive imprimée n’est jamais loin,
posée sur le rebord de la table rectangle à la perpendiculaire du mur, étale.
Aucun n'ose prononcer Shéba. L’énigme reste entière, s’il s’agit d’une énigme.
Je n'ai retrouvré que quelques passages épars de leurs dires d'alors.
En écrivant ces lignes, j'entrevois
l’appartement blanc, au dernier étage, rue Piat. Lorsque je suis entré,
disais-je, les choses étaient restées en place. Et je revois les mêmes ombres,
le soir, dans la pénombre des deux pièces surmontées d’altitude. Tout écrivain
doit rêver d'un tel lieu de passage, perché en haut des feux d’une ville
surplombée, vaste impression.
Beaucoup plus loin, Tom et Cloé
rassemblent la vaisselle, remettent quelque ordre dans le fouillis ambiant. Eux
seuls avec Jeanine Lemaire sont autorisés à ménager l’espace. Ils connaissent
l'empreinte de chaque livre, de chaque écrit, des tableaux et des
photographies, déposés à bras le sol. Le reste n’importe pas.
L'enregistreur délivre des messages de
« bon anniversaire » à
l’attention des jumeaux : leur mère, des amis de Tom, la famille élargie.
Et l’éternelle association retient le jeu de mots : « sers-nous à boire du bon-anis-vert-sers ». Foutaise !
Tom repense à Cloé et à Sam qui ne
seraient sortis sans s’être assurés de la suite à venir. Sa nuit est agitée.
Noctambule, il se lève, annote le carnet, celui de sa course future. Tom
accompagne de carnets ses voyages. C’est « exarée » sur ces pages que figure sa conversation avec Cloé et
Sam, ce soir‑là, rue Piat, sur les hauteurs. Le jour et l’heure figurent
en préambule de chaque itinéraire. Ce ne semble pas être un journal. Je n’aurai
pas songé à un quelque ordre chronologique sans précision de dates. Les
derniers mots prononcés avant son départ pour Jérusalem datent de ce jour
là : le 18 novembre 1999.
7
Qu'écrire des sept journées ?
L'attente… Cloé a cherché à joindre Tom. Plusieurs appels sont inscrits sur
l'enregistreur. Se trouvait-il à Paris ? Sam l’affirme.
Durant de longues heures, depuis
l'accident de Shéba, Tom fuit dans sa tour, perché, sans sonnette ni téléphone.
Il prend la précaution de tenir allumée une lumière artificielle jour et nuit
pour ne pas éveiller de soupçons. Cloé sait la mise en scène, celle des
lectures esseulées de Tom, pour user du même artifice. Personne ne possède la
clef de l’appartement. Une serrure électronique - un digicode, ne tolère
l’entrée qu’à certains jours et heures précis. Jeanine ne l'ignore pas. Chacun
protège sa fuite.
Le lien des livres est protecteur. Ceux
de Tom et de Shéba respirent et « atmosphèrent »,
entreposés le long des murs. C'est leur grenier de rencontres. Tapi sous le
poids des mots, Tom s'amoindrit des affres de la mémoire de sept années vécues
sans Shéba.
Cloé possède la même lassitude qui
pousse à la lecture : s’essayer à comprendre, aimer les différences, se
perdre pour mieux se retrouver. Le piqué de la photographie nous a révélé le
fatras des livres de sa bibliothèque, alignés dans des caisses à San Francisco.
Sam, lui, contre l’inespoir d’une vie éternelle à coups de mouvements, de
différences géographiques. Nous l’apprendrons, tout espoir d’une vie après la
mort est une contrevérité pour le commun des mortels en deuxième lecture.
Les longues nuits et journées des
odyssées livresques de Tom le rendent inaccessible, par volonté. Les prochains
événements ne feront que confirmer l'hypothèse de Sam : le voyage préparatoire.
Tom n’a alors jamais posé son pied en
Terre d’Israël. S'il en connaît des recoins oubliés, c'est par procuration.
Shéba lui a légué la passion du Savoir,
l’approche des Origines, mais jamais il n’a franchi le pas. Ce ne peut être son
voyage, elle et lui l’ont trop projeté, comme gage d’amour. C’était peu avant
l’accident. Shéba avait vécu en Eretz-Israël
bien avant leur rencontre. Elle avait tenu à l’initier. On n’entre pas dans le
Patrimoine du monde par effraction. C’est une course semée d'embûches, un gage
d’amour tourné vers l’Éternel. On en présume la source, plus rarement l’élan de
la course : du troisième âge du monde, du jour où IHVH établit Abram comme le
père et reconnu son nom en Abraham, à Moïse qui renversa la Mer Rouge pour le
retour des siens. Son peuple, elle se l’appropriait. Était-ce bien le pays
d’Abraham ? La douleur reste tranchante.
Makéda, le nom aussi est protecteur. Et
c’est en hommage que Tom et Shéba se plaisaient à le hisser, ensemble :
Makéda, la Reine de Saba, l’épouse de David, le successeur de Saül. C’est lui
qui planta le drapeau des siens sur Sion. Et Salomon succéda à David et fit
bâtir le Temple. Nous nous approchons mot à mot.
Ils se plaisaient à le hisser, leur
drapeau. Les grands-parents de Shéba vivaient en Terre Sainte, lorsque le
mandat se voulait britannique, et après. Elle était en enfance. Ils en étaient
provisoirement sortis. Tom n’en parlait pour ainsi dire jamais. Cloé a toujours
prétendu qu’il y avait une quête secrète entre eux. La conférence de Shéba, le
jour de leur première entrevue, n'avait fait que confirmer ce que Tom savait
déjà. La mémoire des Origines est souterraine. Lui seul ce jour-là a entendu
l’allusion de Shéba : la profondeur d'un puits, une déviance possible. Je
ne sais précisément ce qui l'a mis sur la voie, peut-être un autre souterrain,
celui rapporté par l’Histoire pour l’aqueduc de Siloé, construit sous le règne
d’Ézéchias, celui-là même qui alimentait Salem en eau et distant de quelques
mille pieds. Des souterrains, il y en a plus d’un. Celui de Samarie puise sa
course au creux de la colline d’où l’on aperçoit la Méditerranée. Et de vous à
moi, bien d’autres galeries nous conduiront bientôt au royaume de Tyr.
8
Peu avant l’accident, la fièvre s’était
abattue sur Shéba, comme la foudre. Elle et Tom se trouvaient en Ethiopie, et
cela a duré : d’interminables minutes où sa souffrance s'enténébrait dans
un délire indescriptible, un amoncellement de mots à peine prononcés.
Shéba tient la main de Tom, serrée
contre sa poitrine. Il a peur pour elle, elle se dit persécutée. Elle murmure
un départ prochain, supplie Tom de l’en pardonner : « suivre monsieur Abif ». Il relit
soudain ces mots sans les avoir écrits. Sur l’instant il n’y avait pas prêté
plus d’attention. N’écrit-on pas qu’au futur ? En spirale se trace la voie
tant attendue. Les pensées de Tom sont brouillées : monsieur Abif, Shéba,
c’est un instant de vertige, une intuition sans pareille. Et pourtant, lorsque
Tom lui rapporte ses dires, Shéba affirme ne pas s’en souvenir. Lui ment-elle
par omission ? On ment toujours par omission. Tom ne relèvera pas. Seul
son carnet restera entaché de l’instant. L’écriture intérieure ne trompe pas
l’auteur.
La veille de son départ, Air France a
laissé plusieurs messages à son intention, de la part de monsieur Abif. Ils
voulaient s’assurer de la réception du billet. Shéba connaît monsieur Abif. Tom
le sait à présent. Rien ne pourra l'interrompre. Ce doit être le signe si patienté.
Shéba poursuit-elle leur quête secrète, leur gage d’amour « pour que se protègent les hommes » ?
Tom se remémore d’autres signes, à l'écrit. L’un remonte au début de leur
rencontre. Sam et Cloé les avaient invités à les joindre à San Francisco. Et
c’est une autre escale : Chicago. Tom découvre Hopper : Nighthawks, l’original, l’ouverture en
clair de l’appartement, rue Piat, à Paris, l’autre coup de foudre mais au
figuré. Tom se souvient des mots échangés par Shéba avec un homme dans le champ
de la toile, un certain monsieur Abif présenté pour le conservateur :
mensonge et omission.
Les journaux de décembre 1992 ont
rapporté l'accident. L’affaire a effrayé la chronique. Tom n’a jamais cru à la
thèse de l’accident. Le corps de Shéba ne fut jamais authentifié. Elle fut
classée sans suite. Il ne reste que des dires, épars, aux abords de la
Méditerranée. La voiture mobile s'est-elle heurtée au parapet le long de la
corniche ? Certains témoins prétendent avoir aperçu un homme aux côtés de
Shéba. Mais ils n'en savent rien. Il n'en sont plus si sûrs. Rien n'a pu se
prouver. Tous ne s'accordent que sur l'intense lumière, l'explosion de la
voiture automobile encore suspendue dans le vide au-dessus de la
Méditerranée : une lumière blanche comme propulsée, qui aux dires ne
ressemblait en rien à une explosion de carburant. Mais était-ce une
explosion ? Une lumière décrite sans fumée, comme celle d'une étoile,
proche du soleil… L'imagination ne connaît pas de limites, par définition.
Tom a conservé les articles, les dépositions.
Il les a référencés sur le disque de son computer. Et il s'y réfugie, parfois.
Sam et Cloé ont aussi tout exploré, des nuits entières, dépouillé des articles,
des photographies du lieu après l'accident, la une de Paris-Match. Le journal Le
Monde avait cru bon de rapporter les faits, c'est dire.
La profondeur ne permit pas de conclure
les recherches entreprises, il n'y a pas la moindre trace de la voiture de
Shéba, au fond. Il faut dire l'éclat du ciel, ce jour, sur la corniche, le
courant et les vagues projetées. Les images sont souvent trompeuses. Seules les
photographies du parapet reproduites agrandies laissent présager une déviance
de voiture mobile, et encore.
Ils ont tout écrit, et n'importe quoi.
Et pas un n'a douté, prétendu qu'on aurait forcément retrouvé quelque chose,
qu'au fond les courants ne peuvent pas emporter la matière, non, certains ont
misé sur la thèse d'un attentat, d'une explosion programmée. D'autres n'ont pas
misé du tout.
Tom ne s'en est jamais remis. Il a tout
conservé, pour oublier tout ça. « Les
mots persistent... et signent ». Pourquoi le parapet ? La voiture
mobile ? L'inextricable vide jusqu'à la profondeur du sol ? Pourquoi
l'éclat du ciel, ce jour, sur la corniche ? Plusieurs fois Tom est
retourné sur le lieu de l'accident, le vague-à-l'âme. Les vagues sont
débordantes à cet endroit-là. D'ordinaire, la peau a peur de l'eau. Certains
prétendent qu'elles sont inoffensives de la hauteur de la route. A chaque fois
il les écoute se fracasser contre la falaise : des - va, des
- vient à croire perpétuels, une énergie toujours renouvelée et alimentée
par le vent, c'est dire l'entropie morale. Tom n'a jamais cru à l'accident. A
trop vouloir comprendre, il reste inexpliqué.
9
Tom et Shéba avaient tout juste 20 ans
lorsqu'ils se sont croisés, eh oui ! En 1990, au dire de l'écrit. Tom est
de ceux qui ne remplacent pas. Lui habitait l'appartement, là où ils ont vécu,
à Paris, rue Piat, entre deux vols, pendant ces deux années. Il y ont vécu en
va-et-vient. Ils parcouraient le monde : les grandes universités, Oxford,
Harvard, Berkeley. Les anglo-saxons restent friands d'Histoire ancienne. Ils
étaient les plus désireux de savourer les prestations de Shéba, son savoir
extrême porté à l'intuition. Elle leur donnait de l'existence. Tom avait
falsifié sa date de naissance. Elle avait ainsi 27 années officielles et
plus de vérité.
Beaucoup des amis de Shéba ont cherché
à comprendre. Et ce sont les universités qui en grande partie ont financé les
recherches en Méditerranée. J'ai su des plaques apposées dans leurs
amphithéâtres, celles entrevues puis décrites par Tom, retourné près du lieu de
leur première rencontre, écorché. Mais son regard feint d'ignorance a quelque
peu rebuté certains des fidèles auditeurs de Shéba. Elle avait découvert une
voie, c'est sûr, un accès encore insoupçonné vers le monde futur, mais ne leur
avait révélé que l'accessoire, disaient-ils. Tout son labeur était orienté vers
les Origines. Ils en enviaient le matériau mais n’ont rien appris à Tom qu’il
ne savait déjà.
Notre quête se précise. Le souterrain
se rapproche.
J'insiste sur cet autre voyage
entrepris par Tom en terre d’Amérique. Il voulait s’assurer du secret gardé de
leur quête. Les puits n’ont pas coutume de mener à des voies, outre-Atlantique.
C’est ainsi sur l’autre berge du Patrimoine. Tom et Shéba l'ont parcourue en
nomades. J'ai en mémoire la lecture de chambres d’hôtels dominant par delà les
lumières de grandes avenues, par besoin plus que par habitude. Nous n’y
reviendrons pas. Shéba disait que son sommeil ne devait fouler le sol qu’en Eretz-Israël, en Terre d’Israël.
Ailleurs, ils ne devaient reposer que dans les tours les plus hautes, éloignées
de la terre, appendues dans le vide. Elle et lui à haute voix lisaient dans des
fauteuils d’hôtels placés devant des vitres ouvertes, au bord d’un champ de
vision non tronqué. C’est bien la force de l’Amérique.
Il me vient à l'esprit ces lignes où
Tom décrit les yeux de Shéba, vert-bleu opalescent, au bord des grands canyons
californiens.
Lui : - Venir en cet endroit du
monde...
Elle : - C'est comme un avant-goût de
l'immensité du regard, comme si la Terre, vue du ciel...
Il n'y a pas de suite transcrite ou
exprimée. Shéba s'exilera autour du monde Céleste.
Plus loin je relirai aux dires de ce
jour, les canyons, vecteurs d'espace. Leur abord est attractif.
Elle : - Cet endroit est magique car il
nous est donné toujours recommencé. L'immensité nous éblouit de vertige. Mais
ce n'est qu'un de nos sens et l'image nous trompe. Il n'y a pas d'odeur, ni
d'ouïe. Les lais du vent recouvrent nos autres sens premiers.
Tom observe les yeux grands ouverts de
Shéba à l'abord des canyons. De la falaise, le Colorado reste invisible. On ne
perçoit que son passage multiple à travers les âges. Sa force est millénaire,
profondément enfouie, et à découvert !
Retourné sur les lieux de l'accident,
Tom décèlera le sens des mots prononcés
ce jour-là : « L'immensité nous
éblouit... mais l'image nous trompe ». L'image nous trompe sans
condition car elle use d'artifices. Tom songe à l'explosion, celle du véhicule,
à la lumière propulsée comme celle d'une étoile. Son amour pour Shéba n'a
jamais déployé d'artifice, lui. Il se vit au présent. L'amour ne trompe pas.
Tom et Shéba se soutiennent et s'admirent, oui, au présent.
Quittons l'autre berge du Patrimoine.
10
La veille de son départ, Cloé et Sam
réussirent enfin à accéder à Tom. Un bout de conversation téléphonique datée du
jour le précise.
Cloé : - Je pars avec toi, Sam a réservé
le vol. J'ai fait un autre rêve et sans cesse il revient. Et si Shéba... ?
Interrompue par Tom : - Je sais. Tu as
mis Sam au courant ?
Cloé : - Oui et non. Il veut
que je t'accompagne. Tu sais, depuis la mort de Papa... Il se méfie de nos
prémonitions...
Tom : - Vous êtes descendu au
Vieux Marais ?
Cloé : - Non, à Notre-Dame.
Elle et Tom ont eu l'intuition de
l'extrême déchirure filiale, juste avant cette douloureuse disparition. Le père
des jumeaux s'était retiré dans une bourgade de l'arrière-pays niçois, c'est ce
que j'ai cru comprendre, jusqu'à ce que tout bascule : l'arrêt inopiné
d'un vélosolex sur la voie ferrée, un passage à niveau sans signalisation, et à
l'abrupt la mort du Père. Eux étaient
à San Francisco, au moment même. L'intuition « s'origine » du rêve, c’est sûr, c'est tout autant vécu que
génétique, ça ne s'explique pas. Aujourd'hui l'intuition c'est Shéba et maintes
fois encore le fluide gémellaire se manifestera.
A l'orée de la nuit, Sam et Cloé
rejoignent Tom. L'identique valise que celle aperçue lors de mon effraction
repose près de la porte. Elle accompagne Tom dans chacun de ses déplacements.
La valise est un cadeau de Shéba, à ses initiales, T.M.. Sa taille est humaine, le cuir véritable, robuste. C'est,
dit-il, « ma valise à moi ».
Sam : - Je ne sais pas à quoi j'ai
voulu jouer l'autre soir... Il m'arrive de douter par faiblesse... ou par
doute.
L'apéritif est déjà sur la table, avec
des glaçons, pour Cloé. Tom est précautionneux.
Tom : - « ...de leur folie future ». Si ma mémoire ne m'abuse, le code
est inscrit derrière la couverture d'un des livres de Shéba. Mais je n'ai pas
trouvé ce livre, un livre ancien rapporté par les siens de l'Eretz. Je ne me souviens pourtant pas l'avoir vu quitter
l'appartement. Shéba ne prête pas ses livres à l'extérieur.
Tous sont annotés par passages, au
crayon 3B, avec une distinction de signes qui appartenait à Shéba. Elle
n'omettait jamais de lire sans un crayon 3B. Elle reprenait chacune de ses
lectures, recopiait la substance, sa substance voulue. J'évoque les crayons 3B
pour m'être attitré le même matériau. La mine aime à glisser, s'incurve dans la
forme.
Sam : - Cloé t'a raconté son
rêve ? La missive et l'appel de Shéba ?
Tom : - Les initiales S.M. peuvent
correspondre à Sa Majesté. Je n'en sais rien... à dire vrai.
Sam sert machinalement l'apéritif. Tous
trois sont debout face à la baie vitrée. Sont-ce les initiales de Shéba Makéda
?
Cloé après un long silence : - Monsieur
Abif t'a recontacté ?
Tom : - Oui, Air France s'est inquiétée
plusieurs fois aujourd'hui de la réception du billet. Mais ils ne m'ont rien
dit.
Sam : - Le vol est à quelle
heure ?
Tom : - A 14 heures.
Sam : - Je vous y conduis ?
Tom : - Non, un taxi doit me prendre.
Un bon de commande est joint au billet d'avion. C'est un voyage en première
classe. Je passerai à l'hôtel prendre Cloé.
Sam : - Monsieur Abif a bien fait les
choses.
Nous assistons à une discussion
surréaliste. Une missive d'origine inconnue, ou tout au moins de source
habilement falsifiée, rappelle la mémoire d'avant la mort terrestre de Shéba et
tous, autant les uns que les autres, veulent y voir un signe, un appel au
secours. Au présent, Tom regrette de ne pas avoir plus avant contraint les
témoins oculaires de la disparition de Shéba à révéler leurs sources. Peut-être
n'était-ce qu'invention de quelques obnubilés de tragédies journalistiques. La
chronique tend à s'emballer, sous le poids des âges, à dire, écrire n'importe
quoi, à user d'artifices. Ni Tom, ni Cloé ne peuvent néanmoins douter. La cause
de Shéba leur est bien trop acquise. Seul Sam persiste dans l'entre-deux. Nous
en resterons là, pour ce soir.
11
Lorsque les deux coups de Klaxon
retentissent, Tom est déjà dans l'ascenseur, serré contre la paroi, entre elle
et sa valise de taille humaine. Il respire la senteur du cuir véritable,
certifié conforme aux vols aériens, un cadeau de Shéba. Chacun devrait avoir un
objet sentimental à porter sur soi. On ne vit pas sans objets, et qu'importe le
format.
Au sortir, le taxi déjà s'impatiente,
comme si un taxi pouvait s'impatienter ! Il y a alors une légère
altercation verbale entre Tom et le chauffeur de la voiture mobile faisant
office de taxi. Elle est inscrite sur l'un des carnets à la date du 19 novembre
1999, 11 heures.
- Monsieur, je vous assure. Votre
valise ne risque rien.
- Cette valise ne s'enferme pas dans un
coffre ! Portez-nous 1, quai Saint-Michel, à l'hôtel Notre-Dame, puis à
Orly-Sud, vite !
- On aura tout vu, putain de valise !,
marmonne le chauffeur.
Les chauffeurs de taxi sont bien
vulgaires, parfois. Pour qui se prennent-ils ? La rue Piat est en sens
unique. Tom s'arrange pour ne pas figurer dans le rétroviseur central du
véhicule. Tom est précautionneux, certains chauffeurs aussi, jusqu'à accoler
sur leur rétroviseur central un autre rétroviseur en version parabolique, pour
une vision en grand large sur l'ensemble des sièges et des occupants, pour plus
de sécurité. Foutaise ! Pour qui se prennent-ils ? Tom veille toujours à
l'absence du mouchard à la montée dans une voiture. On devrait plutôt dire
descente. Il les a en horreur, les voitures mobiles. Il est comme ça, Tom.
Durant le trajet, il cherche à maintes
reprises la missive dans la poche intérieure de sa veste, des hauteurs du parc
de Belleville à l'aéroport d'Orly-Sud, Vol AF 926, via l'hôtel Notre-Dame,
pour se rassurer, s'ancrer davantage dans l'histoire. Les gestes se répètent,
rassurent leur auteur. La missive est bien là, contre sa poitrine,
soigneusement pliée dans le portefeuille lui-même aux initiales T.M., mais l'offrande est de Cloé. Shéba
et Cloé étaient bien proches. Il leur est arrivé d'offrir à Tom le même
présent , mais jamais pour la même raison. Toutes deux sont intimes de
Tom, il et Shéba, Cloé et Sam, tous autant attachés l'un à l'autre comme
l'inertie de la pierre dès que le poids l'impose, une énergie sans cesse
fécondée à l'en croire éternelle, à s'y méprendre.
Tom a un besoin urgent de se rattacher
au réel, et c'est en faisant glisser la missive de sa poche à sa main qu'il le
concrétise, voilà tout.
La voiture-taxi emprunte la rue des
Couronnes puis la rue Oberkampf. Elle descend la rue Vieille du Temple jusqu'à
la rue de Rivoli. Tom est déjà parti, place de l'Hôtel de Ville, l'hôtel
Notre-Dame, enfin : 1, quai Saint-Michel. Cloé monte à bord.
12
Il est 13 heures à l'aéroport. Les
passagers à destination de Jérusalem sur le vol Air France 926 sont priés de se
présenter porte C pour les formalités d'embarquement. Tom retient sa valise
serrée contre sa poitrine. C'est toujours la même histoire.
- Monsieur, votre valise doit emprunter
la soute.
- Si ma mémoire ne m'abuse, cette
valise présente tous les signes extérieurs d'un bagage accompagné : largeur,
hauteur, profondeur. Vos consignes en ont guidé l'achat.
Cela peut durer. Les hôtesses ne
connaissent pas toutes le règlement des bagages accompagnés. Et de ces
situations, seul le recours aux brochures officielles permet de s'esquiver.
Toutes finissent par se fondre en excuses pour la compagnie. Nous savons la
précaution de Tom, il ne leur en veut pas.
La salle d'embarquement est anonyme,
comme toutes les salles d'embarquement ou de débarquement. L’attente est
uniforme. Tom et Cloé sont de ceux qui ne s'impatientent pas. Ils ont toujours
en tête quelques voiles à gréer, des souvenirs à embarquer sur une mer tachetée
ça et là. Ils ne sont pas absents, non, juste pour l'extérieur. On ne saurait
en vouloir compte aux solitaires de l'intérieur.
Tom remémore à Cloé monsieur
Abif. Son image se brouille. Le reconnaîtra-t-il ? Il n'en est pas bien
sûr, sa silhouette, oui, sans doute,
celle du musée de Chicago, devant la toile d'Hopper, en version originale.
C’est le dernier appel pour l'AF 926,
puis c'est la passerelle, de la salle d'embarquement à l'avion. Elle encore est
anonyme. Les jumeaux préfèrent la piste à traverser : fouler le sol,
joncher la terre, monter par suite l'escalier jusqu'à l'avion qui domine en
contre-plongée, la masse qui imposera au ciel un énième passage. Je pose une
parenthèse : il y a des milliers de lapins à Orly-sud, en liberté
surveillée, enterrés dans des garennes, des relents de terroir. L'homme
recouvre sa terre, la prive d'air. On oublie le terroir, là d'où on « s'origine ». Et nous nous
confortons dans notre éloignement de la matière première.
Assise et prête à décoller, Cloé boucle
sa ceinture. Le carnet et la mine 3B sont dans la poche de la veste de Tom, les
prémices du voyage seront bien annotés. Cloé songe à la ville de Salem, Yeroushalayim - la cité de la paix
perchée au milieu des montagnes de la Judée. Elle se rapproche, empreinte de
puissance, de règnes centenaires : les Romains, les Byzantins, les Perses, les
Croisés d'Occident, les Turcs Ottomans. Le brassage est à la source. On n'est
intelligent qu'au pluriel.
L'avion tracté démarre à reculons,
jusqu'à sa position marquée au sol. Nous sommes au moment même pressés par la
poussée des réacteurs, jusqu'à l'envol du monstre, c'est la montée en altitude.
La séquence du décollage impressionne. C'est une sensation vraie, physique.
L'attrait de la pression tous gaz dégagés donne un sentiment d'ivresse.
13
« Le Commandant Sam Turner et son équipage sont heureux de vous
accueillir sur le vol Air France 926 à destination de Jérusalem ».
Comment ? Sam ! Une hôtesse apparaît dans le regard de Tom.
L'uniforme de la compagnie lui sied un corps droit, tout aussi uniforme que la
salle d'embarquement. Mais le sourire de Cloé ne trompe pas. Tom fait tôt de
démâter son bateau, toutes voiles rentrées au port. Sam se sera arrangé pour
piloter l'AF 926. L'hôtesse invite Tom et Cloé à rejoindre le commandant
en cabine, fichtre !
Cloé : - Tu connais Sam
Turner ! Il n'a pas résisté !
Et il m'a fait promettre de ne pas t'en parler. Tu connais Sam !
Tom : - J'aurais du m'en
douter !
Cloé : - Ils doivent
t'attendre seul...
Tom : - Nous aviserons
bien !
Sam est pilote d'aviation, c'est sa
passion, son vertige contrôlé. Cloé en tremble quelquefois, des va-et-vient de
Sam, seule au sommet de Telegraph Hill.
Nous avons été avisés des escales et des fils satellitaires, de Paris à San
Francisco, de la venue de Tom et de Shéba sur l'autre berge du Patrimoine.
C'est perché en haut du ciel que l'amour de Sam et de Cloé a pris son envol,
ses racines sont d'enfance. Tom ne s'en remet pas, et pourtant Sam pilote
l'AF 926.
Sam, à Tom : - On se serait envolé sans
moi ?
Cloé : - Sam Turner est
toujours aussi jaloux !
Tom, à Sam : - Vieux
frère ! J'aurais du m'en douter ! Erreur de débutant ! Et tu
t'es arrangé pour ne rien me demander...
Sam : - On embarque avec toi.
Embarquer…, Tom ne relève
pas. La suite situera leurs regards complices, par un éclat de rires, un éclat
de vie, un sursaut. Chacun s'est fait sien l'appel au secours, l'encre de la
missive. On ne sépare pas, « se
protègent les hommes ».
Tom décrira longuement le voyage en
cabine. L'impression du vertige aux abords des canyons se multiplie, à l'envi.
A percer les nuages, la Terre vue du ciel introduit le Céleste. Et tous s'y
sont trompés, nous encore. Le pied foulé de l'homme sur la lune a été la fin
d'une époque, celle de l'élan Céleste, d'une vision distante. Nos Grands Hommes
en ont jugé l'esprit travers et proclamé redescendre
sur Terre. Foutaise ! Tom sait la propagande toujours efficace quand
elle s'empare du rêve, il a été informé des projets les plus audacieux, classés
porteurs de rêves. Je n'ai su le
pourquoi, le comment, mais c'est alors qu'il a découvert « hors classe » les voyages dans
l'espace, délaissés dans l'ombre pour cause d'imagination tronquée. Ses
activités restent très discrètes. Sa carte de visite le situe chargé d'une
mission d'étude prospective. L'adresse et le commanditaire ont été arrachés.
Nous n'en saurons pas davantage.
Les Origines sont Célestes, c'est notre
élan vital. Dès lors les hommes ont fait tôt de démâter le rêve en recentrant
la Terre comme unique terroir. Et nous avons fait fi de vouloir débusquer une
force plus grande, ailleurs, dans les étoiles. Newton nous a porté l'attraction
universelle et la force nous manque. On ne manque pas d'air. La science nous
devance toujours, par essence, ne jamais l’oublier.
Tom et Cloé sont sûrs du sacre de la vision
distante, car elle est l'âme de toute chose. Le maître Rabi Yehouda Bar Ilai
nous compare à la poussière et aux étoiles. Lorsque nous descendons, nous
descendons jusqu'à la poussière. Lorsque nous montons, nous montons jusqu'aux
étoiles. Les maîtres délivrent quelques indices, jour après jour s'enrichit
ainsi le Patrimoine des fils d'Abram.
Tom et Cloé sont des passionnés
d'Histoire ancienne et de futur distant. Elle et lui retournent en enfance et
imaginent voir s'enflammer des poussières d'étoiles. Ils sont des citoyens
d'un monde de poussières d'étoiles.
Leur route est aérienne.
14
Fin de course, l'arrivée à Jérusalem,
et c'est la phase d'approche. « Au
descendu », le mont Sion s'entr'aperçoit au travers des minuscules
vitres de la cabine de pilotage. Les avions gagneraient en transparence, le
matériau serait assurément bien plus approprié.
Tom découvre au Sud-Est vue du ciel,
l'aire qui jadis abritait le foyer des tribus d'Israël : le vénérable sanctuaire, pour les fils
d'Ismaël. Le dôme du rocher surplombe ici-même où Abraham devait sacrifier son
fils Isaac et où IHVH enleva Mahomet. A l'Occident, les juifs viennent depuis
des siècles pleurer la destruction du Temple, ordonnée par Cyrus en l'an 70 de
l'ère chrétienne. J'entends encore leurs lamentations contre les vestiges de
l'épaisse muraille.
Cloé signale la caverne du lion à droite de l'appareil , aujourd'hui le parc
de l'indépendance. Il est une légende où un lion veille jour et nuit,
noctambule, sur les cavernes et caveaux alentours. Un lion veille les morts,
d'où l'ancien nom du parc.
Le monstre entourne la piste puis se
pose sans secousse, au raz du sol. Tom et Cloé quittent la cabine de pilotage
avant que les passagers ne s'agiotent et n'envahissent la travée centrale.
Eh ! J'ai failli oublier le survol en amont de la grotte, celle où
reposaient Abraham et Sarah, près d'Hébron. Mais il faut « suivre monsieur Abif », j'abrège.
Je ne connais pas Jérusalem. Des pages
d'un carnet mentionnent leur arrivée commune dans la Ville Sainte. Tom a
préparé ce voyage intensément. Un amour-porté, ça se protège. Tom songe à
Makéda, la reine de Saba partie d'Ethiopie rejoindre la sagesse de Salomon.
L'exil a sa sagesse. J'ai relu le lieu de leur rencontre, à l'Est d'Eilat, au
port d'Etzion-Geber animé aujourd'hui comme du temps d'alors. Et c'est la
naissance de Ménélik, leur fils. Lui, retourne sur ses pas. L'Arche est
d'Alliance. C'est de la Méditerranée que s'entrevoit la ville de Samarie juchée
sur la colline.
Nous voilà plantés dans l'aérogare, en
l'attente d'un signe, celui tant patienté. Est-ce un haut-parleur qui les mit
sur la voie ? Leur a-t-on transmis un message écrit ? Le carnet de l'arrivée
n'en dit mot. Je pencherai en faveur de la force de l'intuition des jumeaux,
cela est. Ceci dit, ils ne semblèrent pas hésiter à se diriger vers la sortie,
porte B. Une voiture les y attend.
Il n'y a pas d'aller et de retour,
seuls des va-et-vient, comme ceux de nos pas dans le hall d'un aérogare.
Le chauffeur se retourne et sort de
l'habitacle. Tom reconnaît monsieur Abif, la silhouette du conservateur du
musée, celui du champ de la toile d'Hopper, Nighthawks.
Cloé perce et voit la reconnaissance.
Monsieur Abif : - Bienvenue en Eretz.
Monsieur Abif n'est point surpris de
l'arrivée impromptue de Cloé et de Sam. Il se dirige vers le coffre de la
voiture mobile, invite les futurs passagers à déposer leurs bagages, sauf la
valise de Tom, celle de taille humaine à ses initiales. Les regards fusent.
Monsieur Abif : - Il ne m'est pas
permis d'altérer votre soif de savoir, ne me posez donc aucune question, pas
ici, pas à moi. Je ne ferai qu'office de chauffeur. Vous devrez attendre la sûreté
du lieu, les épaisses murailles, à l'abri des mots.
A l’extérieur, Cloé s'essaye à
prononcer Shéba. Monsieur Abif l'interrompt du regard avant même que les mots
ne deviennent intelligibles. Tom s'impatiente, à l’intérieur.
15
Monsieur Abif dirige la voiture mobile
vers le mont Moriah, le mont du Temple qui jadis abritait le Palais Céleste.
C'est ici, l'attente de la missive transmise rue Piat, à Paris, par le fil
satellitaire via le téléphone et le computer, l'encre de la tête d'écriture de
l'imprimante sur la page blanche. Nous sommes le 19 novembre 1999, sept jours
datés après la projection. Les phrases de Tom demeurent inachevées à partir de
cet endroit là, des bribes, et il n'y a pas de mot pour dire le trajet de
l'aérogare au mont Moriah. Ils ne s'y attardent pas, d'ailleurs, et filent vers
Beersheva, à l'orée du désert, là où les caravanes troquent leurs marchandises,
en tout temps.
J'imagine l'immensité des images,
instantanées et sans procuration, les yeux de Tom aspirant à devancer l'instant.
Nous avons entendu l'allusion, le jour de la conférence : l'issue secrète.
Sa géographie se rapproche. Monsieur Abif stoppe le véhicule. Tout semble plus
détendu.
Je ne me souviens pas de la présence de
Sam et de Cloé à Beersheva le 19, dans les écrits du jour où figure leur
arrivée. Volontairement Tom a brouillé les pistes, car l'issue ne peut être en
ce lieu. C'est ici qu'Abraham sacrifia sept brebis en signe d'alliance avec le
roi philistin Abimélek, ce qui lui a permis de creuser la fontaine
des sept, un puits depuis lors célébré. Non, la ville des Patriarches
amoncelle trop d'indices. Et d'abord l'écriture fait défaut en tout ou partie
de leur itinéraire, au descendu du puits.
Ils se sont rendus près de Tyr, du
tombeau d'Hiram, ça, c'est sûr. Cloé et Tom durent revivre les heures, celles
passées auprès de Shéba, les heures des sheélot
ou teshouvot, des questions et des réponses qui appellent au secours
d'autres questions, d'autres réponses. Souvenons-nous de Sam, le soir des 30
ans des jumeaux, d'Hiram, de Tyr. Pour peu, nous augurerions la suite. C’est
lui l'architecte de l'aqueduc, celui de Siloé. Mais nous ne pouvons qu'en
augurer. Il n'y a pas de déviance de puits relevée aux abords du tombeau
d'Hiram.
Monsieur Abif, à Tom : - Sachez grande
ma joie d'avoir contribué à votre arrivée. Je me devais toutes ces précautions
car je vous attendais seul... C'est pourquoi je n'ai pas transmis la venue de
votre soeur et de votre ami... La route est encore longue.
Tom a retenu le mouvement des yeux ininterrompu
de mots durant les longues heures dans le véhicule, jusqu'à Beersheva. Tout
autour les montagnes sont nues. Au voisinage, des vignobles et des plantations
fertilisent la terre. Je sonde les regards complices de Tom, de Cloé et de Sam.
Il n'y a pas d'aller et de retour, ni dans les regards, ni dans les émotions,
seuls des va-et-vient.
Les yeux noirs des jumeaux contrastent
toujours davantage avec le bleu‑vert de ceux de Sam, c’est comme un trait
d'union avec Shéba, côté couleur des yeux. Les regards s'étendent. Je repense à
la lumière blanche, celle de l'intense projection de la voiture de Shéba. Elle
semble resurgir du fond des yeux de Tom quand son cœur est alerte. C’est une
interminable attente. Qui ne s'impatiente pas ? Foutaise ! Tom attend
Shéba. Et aucun vent ne saura éteindre le souffle de sa flamme intérieure.
Sur nos pas, les bribes se
désassemblent pour mieux se reconstruire. Nous allons accoster « dans l'axe de la Terre ».
Monsieur Abif : - Nous sommes proches
de la descente de la halakha.
Les voilà accoudés initier la descente.
Très vite, la lumière se perd, celle du jour solaire. La halakha, la voie par laquelle ils se doivent de marcher, prend la
forme attendue d'un puits qui se profile dans l'obscurité, et après ? A
l'évidence Tom a évité tout indice dans ses carnets ou sur le disque de son
computer pour mettre les éventuels intrus hors piste « de leur folie future », et qui plus
est fausse, la piste.
Et pourtant ils avancent. Le passage
est certain, physique. Il ne peut être autrement. Longtemps les hommes ont
recherché l'issue, mais la profondeur ne permet pas de déceler la moindre trace
de déviance de puits en Eretz-Israël.
L'architecture est profondément enfouie. L'énigme reste entière en première
lecture, et sachez dès l'abord toute recherche vaine. Quelle qu'en soit la
technie, l'issue restera secrète avec ou sans indice.
En appui, la réponse que fit Shéba
lorsque ses amis professeurs l'interrogèrent sur l'état de l'avancée de ses
travaux mériterait quant à elle une deuxième lecture. Elle leur conta l'étrange
transformation des hommes en Élohim,
des Dieux transparents gravissant le passage de la Terre des hommes au devant
des Origines, en un quelconque espace enfoui en profondeur, au Levant. La foi
du monde est souterraine. Et c'est dans l'éclat d'un sourire que Shéba conclût
sa conférence en racontant les Élohim
transparents. L'humour permet de s'échapper.
Je me rappelle une autre des réponses
portées à la question, toujours la même, de l'issue secrète. L'histoire des
jumeaux Yéhouda et Hizkia, du rival de Rabi, Rabi Hiya. Rabi fit soudain
silence, pris trois coupes et incita chacun à boire du vin. « Le vin est entré, le secret est sorti »,
mais l'on ne sut quel secret. Peut-être ses amis d'outre-Atlantique essayèrent
en vain d'inviter Shéba à boire du vin californien, mais je sais sur elle
l'effet inversé. Le vin endort Shéba, par à-coup. La foi du monde est
souterraine, avec ou sans alcool.
J'anticipe. Pour celui éveillé au bâti
du Temple de Salomon, la balise est pour lors béatement visible. Tom connaît la double destruction, celle de
la folie des hommes, son espérance est cependant d'enfance, profondément
ancrée. Nous avons insisté. Son initiation livresque préparatoire dut le mettre
avec force sur la piste de Raban Yohanan Ben Zacaï. Le maître avait prévu la
destruction du Temple et il prit la décision d'organiser la survie des
tribus d'Israël. Shéba et Tom lui
attribueront une aide immense à l'origine des fondations du royaume de Tyr, et
par suite.
16
Il y a peu de passages écrits au sortir de la halakha. Monsieur Abif, Tom, Sam et Cloé
durent marcher de longues heures durant dans des galeries, jusqu'aux 70
marches, enfin. Sam a compté les marches. La terre expie en cette profondeur.
Monsieur Abif : - Nous devons attendre
ici, dans le vestibule.
Ils n'en croient pas leurs yeux,
plongés dans l'obscurité, ils se doivent d'attendre. Attendre quoi ?
C'est alors qu’ils perçoivent une lueur
dans l'entrebâillement de la porte qui s'ouvre, une immense porte de bois massif,
décrite millénaire. Et la lumière s'annonce. Les sources sont plurielles. Nous
sommes dans un vestibule et dans l'entrebâillement, Tom et Cloé voient
s'ébaucher l'ombre de Yakhin et de Boaz, les deux colonnes de bronze, géantes.
Le vestibule se découvre et s'allonge,
rectangle, jusqu'au redan d'un roc, opposé à la porte à quelques dizaines de
mètres. Un menorah, un chandelier à
sept branches est sculpté tout le long des parois, de fois à autres, et à
l'identique au dos de fauteuils placés au bord d'une table basse. Ici le goût
est prononcé dans le mobilier même.
Je ne saurai décrire l'exactitude du
lieu, l'écrire. Il semble inauthentique par son extrême différence même.
Peut-être est-ce la diffusion particulière de la lumière. Ce ne sont pas des
projecteurs. J'apprendrai l'invention des canons à réflexion de photons sans
être à même d'en concrétiser le principe. Je sais seulement la lumière provenue
du jour en surface, comme transportée, matricée en un flot continu de photons.
C'est elle qui alimente les canons chargés de la réfléchir en une poussière
d'étoiles.
Cloé ne peut s'empêcher… : - On est à
l'abri des épaisses murailles ?
Monsieur Abif : - Oui, nous y sommes.
Sa Majesté Sarah de Tyr nous attend.
Sam : - Est-ce ce bain de lumière qui
nous ravit ainsi ? Je ressens comme une sensation d'attrait, une poussée.
Monsieur Abif : - Ce pourrait être de
pression qu'il s'agit…
Silence.
Monsieur Abif : - Mais ce n'est
pas à moi de vous livrer la genèse et l'histoire de la communauté de Tyr. Ma
mission se termine.
Tom : - Comment avez-vous su pour la
saisie du code, sur le computer ?
Monsieur Abif : - Je savais l'effet des
mots sur vous. La position du verbe. Vous saviez le 7.
De nouveau le silence.
Tom, Cloé et Sam sont invités à
attendre dans les fauteuils placés et tissus par les âges. Monsieur Abif
s'approche de la table basse et s'apprête à servir le thé dans quatre petits
verres, disposés sur la table. Les mots de Tom viendront se joindre ici au
génie Oriental et à la menthe rapportée par les anglais : « Le flot du thé vert et menthé sort du bec de
la théière et prend son élan. Le thé est projeté et oxygéné dans sa course par l'intrusion de l'air. L'effet digeste est garanti ».
Monsieur Abif murmure : - Une dernière
chose. Vous devrez embrasser les pierres rapportées de Tyr. Nous soumettons
tous nos hôtes au vœu de notre maître Rabi Aba. Il en est ainsi. La pierre
reste inerte dès que le poids l'impose. La pression reste stable.
Monsieur Abif franchit l'entrebâillement
de la porte. C’est une vaste impression.
17
Cloé et Sam semblent attendre un signe.
Que sait Tom qu'ils ne sauraient savoir ? « ... se protègent les hommes », le signe ne viendra pas.
Sa Majesté Sarah de Tyr est annoncée,
très distinctement. Tous trois s'élèvent. Et deux hommes surgissent d'entre
Yakhin et Boaz, au loin, derrière l'entrebâillement. Et c'est à cet endroit-là
qu'apparaît Sarah de Tyr pour la première fois, embellie, toute de blanc vêtue.
La beauté du physique nolise leurs
regards, les aspire. Ses yeux sont d'un noir authentique et sûr, les cheveux
sont tirés vers l'arrière, attachés. Tom décrira Sa Majesté bouclée et
emperlée. Mais encore ? L'écrit n'assure pas la description, sans faconde.
Et il n'y a pas d'image photographique.
Sarah de Tyr prend place au rez du thé oxygéné.
Sarah de Tyr : - Monsieur Tom
Makéda ! Ma joie est grande de vous savoir ici. Je vous transmets la
bienvenue de la part de la communauté de Tyr. Votre femme Shéba a été informée
de l'imminence de votre arrivée, c'est pourquoi...
Le regard en dit long.
Sarah de Tyr est interrompu par Cloé,
en cris..., accrochée aux bras de Tom puis de Sam…., émotion sans pareille…,
panique à bord.
Sarah de Tyr patiente.
Puis elle reprend d’un même ton détaché
: - Nous nous devions l'extrême prudence de votre voyage. Les mesures de
sécurité auxquelles nous sommes contraints interdisent formellement toute
communication extérieure. J'ai confié à monsieur Abif la mission de vous guider
jusqu'ici il y a tout juste un an. A l'aube de son année de Jachère où il
partit se ressourcer comme chacun des Tyriens, toutes les sept années, dans le
Patrimoine du monde en surface. Monsieur Abif est allé prévenir votre femme.
Elle ne saurait tarder.
Et le plan s’élargit jusqu’à l’extrême limite
de résistance physique. Cloé s'écroule dans les bras de Sam. Son corps palpite
de tout son sang, en larmes qui s'écoulent.
Tom contient sa respiration.
Plus loin figurent ces mots-là de Sarah
de Tyr : - Nous ne pouvions nous permettre d'ignorer la quête de
Shéba. L'un des nôtres découvrit son savoir extrême porté à l'intuition. Le
risque était trop grand.
Tom : - C'est alors que vous avez songé
à simuler l'accident ?
Sarah de Tyr : - Nous devions nous
assurer du secret gardé de l'issue, connaître tout indice des travaux entrepris
par votre femme. Nous avons œuvré en ce sens au cours de ces sept années,
douloureuses pour vous, pour votre soeur, vos amis, pour votre femme aussi.
Toute communication extérieure nous est interdite depuis l'issue perçue. Nous
ne savions le secret gardé avant l'arrivée de Shéba.
L'accident perd son sang froid.
L'explosion s'efface de la mémoire de Tom, et de la notre aussi, surannée,
enrayée.
Sarah de Tyr : - J'ai anticipé le
présent que nous pouvions offrir à Shéba, pour sceller notre pacte, en
remerciement. Je lui en avais parlé quelques jours après son arrivée. Elle n'a
depuis de cesse désiré votre venue au royaume de Tyr, que vous la « solaciez » en ce lieu qu'elle
chérit tant. Shéba disait votre arrivée le seul pardon qu'elle pouvait espérer.
Nous avions besoin de vous. La venue de votre soeur et de votre ami complique
la situation.
Tom ne répondra pas, à court de mots
parlés. L'atmosphère se replie. Tom se souviendra du regard de Sarah fixé sur
lui, des mots prononcés, son regard resté droit, vrai, profond, des mots vécus
avec passion. Le regard de Tom alors expie. Son regard tue le doute et ses sens
s'allient, férus de vérité, tous ses sens.
Au moment même, Sa Majesté se retire
d’un pas lent, sans atteinte. Tom est visiblement troublé, elle non. Les faits
n'agiotent pas la patience du Temps. Les deux hommes près des colonnes géantes
l'accompagnent et reprennent à l'invite l'entrebâillement de la porte. Tom,
Cloé et Sam se retrouvent seuls. Ils attendent l'apparition de Shéba. Je ne
sais les mots échangés, après. Tom évoque de longs silences, par écrit.
Il faut suivre.
18
Nous étions en partance dans le hall
anonyme d'un aérogare à disserter sur les Origines Célestes. Puis ce fût le
décollage, l'éclat du ciel, Salem. Nous avons marché : le mont Moriah,
Beersheva, jusqu'à la déviance d'un puits, l'entrée d'un souterrain. Nous avons
pour lors su l'issue secrète après nous être approchés du tombeau d'Hiram. Je
ne sais l'ordre exact, mais je sais les longues heures, patraques, passées dans
la voiture mobile, les heures d'avant le puits, celles durant lesquelles nous
dûmes marcher, initier la descente, la halakha,
jusqu'au 70 marches
La voie se ralentie. Nous sommes dans
le vestibule. Le flot continu des photons propulsés dans les photoducs décuple
la lumière.
J'observe l'entrebâillement de la
porte. Les battants sont couverts de bois poli et incrusté d'or pur. Serait-ce du cèdre du Liban ? Au plus près,
il y a les parois du vestibule, l'ajustement des pierres. La transcription ne dut pas être aisée et
ponctuée tout au long du doute intérieur de celui qui rend compte l'image. Tom
est précautionneux, c'est pourquoi se répète annotée à l'identique :
« si ma mémoire ne m'abuse ».
Je n'y reviendrai plus.
Je tente d'entrevoir la vision de Tom,
de Cloé et de Sam, se muer dès la porte du perron franchie derrière
l'entrebâillement. Tom se rapproche. L'immensité apparaît dans l'instant,
béante, derrière le bois poli, sculpté en sa racine.
C'est ici que la porte découvre la Mer
Intérieure, à l'aplomb d'un perron, point d'ancrage de cet instant furtif. Une
mer asséchée par les siècles nous apparaît. Nous voilà au raz des flots sans
métaphore en recours, au royaume de Tyr, d'où l'encre projetée, celle de la
missive, rue Piat, datée du 12 novembre 1999.
J'avais bien lu la Mer de Bronze
décrite et figurée à l'intérieur du Temple, celui de Salomon, un vaste bassin
empli d'eau lustrale soutenu par douze bœufs eux-mêmes coulés dans le bronze.
Mais je n'avais pas alors compris l'allusion.
Je relis à haute voix la mutation
brutale de la vision de Tom, de Cloé, de Sam. Je concentre les bribes.
La Mer Intérieure s'étire sur des
dizaines d'hectares. Je n'en crois pas le texte. Les sens s'allient à la
vision, à l'odeur, à l'ouïe, au toucher. Nous apprendrons ici l'eau s'être
retirée, bien avant la naissance d'Abram, à des milliers de pieds du Patrimoine
du monde, puis la venue de la communauté de Tyr. Sont-ce des rescapés
volontaires ? Je ne sais rien de tel. Déjà l'eau s'était retirée aux dires
des Patriarches, en ces temps reculés.
Tous trois patientent dans le
vestibule, « l'ilam » pour
les initiés. Il y a comme une senteur d'essence rare, odoriférante et mêlée au
bois de cèdre du Liban. Le plafond est voûté. Il y a l'attente, puissante, de
surcroît, la venue prochaine de Shéba, la douleur tranchante des sept années, à
Paris ou ailleurs. Ça ne s'efface pas : Chicago, San Francisco, les
refuges aériens, les câbles visiophoniques, le digicode inaccessible. Tous
trois, et Tom plus encore, sont en proie à l'immense émotion, celle de
l'arrivée de Shéba.
Le brouhaha des annotations de Tom
aggrave le récit, à outrance. Tom s'ancre toujours plus au fil de ses carnets.
Ma mémoire faillit.
Shéba Makéda de Tyr est annoncée,
enfin ! Monsieur Abif s'immisce en amont du perron. Tom se projette, Shéba
accourt. L'éclat des larmes, trop longtemps retenues, explose de l'intérieur.
C'est un amas de vie accumulée. Shéba enserre Tom, puis Cloé, Sam, tous
ensemble puissamment. Un amas de cris, humide, tenace, se mêle à leurs yeux.
Non, à l'inaccoutumée l'image ne trompe pas. Les yeux de Shéba sont emplis d'un
feu de poussières d'étoiles, thésaurisés d'absence. Et si les cris pouvaient
… ?
Je réentends en confondant l'image
cette ballade des exilés Judéens à Babylone :
« Que ma main droite se dessèche !
Que ma langue s'attache à mon palais,
Si je ne me souviens pas de toi ».
C'est
un hymne à l'amour. Leurs mots sont pour Salem, ceux de Tom pour Shéba, et
vice-versa.
Monsieur Abif franchit la porte de bois
de cèdre puis s'éclipse. Shéba les conduira vers leurs appartements.
Nous quittons le vestibule, tout
entortillés.
19
Nous sommes en altitude, à sept mille
pieds sous terre, debout sur un perron, perchés au-dessus de la Mer Intérieure.
Le pavement du sol est en bois d'acacia. Nous avons observé l'ajustement des
pierres, à l'entour, accrochées au décor depuis des millénaires. Elles ont été
apposées les unes aux autres sans ciment. Elles ont été ajustées par la patience
d'artisans qui longtemps les ont travaillées avant qu'elles ne se scellent aux
autres, d'elles-mêmes.
La blancheur des photons se propulse et
illumine l'immensité du bassin. C’est une image horizontale, sans finition. La
Mer Intérieure s'étend en dehors de la limite du champ de la vision humaine. La
diffusion particulière de la lumière permet une acuité extraordinaire, à
volonté. Souvenons-nous de l'impression féconde de la vision distante,
au-dessus des canyons, en terre d'Amérique, et de la Terre entrevue du sol
lunaire.
Tom se figure au loin ce qui pourrait
ressembler au Palais Céleste, à s'y méprendre : un dôme hémisphérique tout
en haut du parvis, celui du mont Moriah mille fois reconstruit, en dedans. Des
colonnes à l'identique s'étirent le long des murs. Le blanc des habitations se
rassemble. L'acuité est réelle et les habitations nombreuses. En surface, nous
serions au Sud, en un point du pourtour méditerranéen, c'est sûr.
D'étroites ruelles sillonnent au gué de
murs couverts de chaux. Au loin, des terres assurément fertiles et une
végétation rebelle approchent la courbure d'un fleuve. L'eau déjà sourdait
avant qu'elle ne se perde, à l'horizon. Dès lors, la description se lézarde.
Les carnets restent avares de bien de temps passé, d'images. J'observe des
espaces blancs, entre les mots qui me fuient.
Car ce sont des mots qui me parlent.
Puissé-je réentendre Tom et Shéba Makéda, Cloé et Sam Turner, tout au bout du
perron, à l'empreinte où tous quatre figurent, à présent. Je ne me suis jamais remis
du son de leurs mots en mouvement.
Les voilà descendre par un ascenseur
transparent, à l'aplomb. Les voici suspendus au-dessus de la Mer Intérieure.
L'ascenseur descend à 45 degrés, de haut en bas, lentement. La végétation est
subtropicale, exotique, au dehors des parois de la cabine, en gros plan :
ici des eucalyptus, des palmiers, des bananiers, voisinant des vignobles et des
chemins de terre. Telle pourrait être la description de l'image outre les
formes du Palais et des habitations perçues.
Shéba incite Tom à se retourner. Yakhin
et Boaz surplombent, majestueuses, surmontées toutes deux d'une fleur sculptée
grande ouverte. C’est un nouvel hommage au roi David, le respect scrupuleux des
plans tracés de sa main, au figuré. Tom et Cloé reconnaissent les indices
déposés par l'Histoire : la gémellité des colonnes. Voici le royaume de
Tyr, de plein pied, à l'aplomb du Palais Céleste, « dans l'axe de la Terre ». L'encre de l'imprimante, rue Piat,
prend tout son sens.
La descente s'opère contre la paroi,
celle d'un rocher encaissé par la mer, avant que l'eau n'eût battu en retraite.
La descente se poursuit. Sam recherche quelques engins motorisés actionnant
l'encablure de l'ascenseur transparent, enfouis à même la terre. Ici, le
silence est de mise. La réponse précède la question, l’énigme.
La porte de la cabine s'ouvre. Les
corps se délient, au propre. Shéba s'agenouille et embrasse les pierres
apposées en bienvenue, dans leur fonction première, les pierres rapportées de
Tyr. Shéba embrasse les pierres anciennes en signe d'amour de la Terre, en
signe de reconnaissance, eux-aussi, envers Raban Yohanan Ben Zacaï.
Souvenons-nous du maître parvenu à décider la communauté de rebâtir le Temple
dans la Mer Intérieure, au dire tout au moins de la légende déjà entretenue. Je
parle de l'olam haba, du monde futur,
des écrits de Shéba et des indices tous issus de l'Histoire rapportée par les
hommes.
Je songe aux trois présents de
IHVH : la Terre d'Israël, le
monde extérieur au sens large, la Torah,
l'intelligence humaine, et le monde futur,
l'olam haba. Seul, l'homme ne pouvait
accéder de prime abord aux deux premiers présents, jusqu'à ce que Shéba Makéda
eût découvert une voie, une issue insoupçonnée vers le monde futur, notre
refuge, les racines de l'être. Ce sont des signes de convergence.
20
Au lu, le premier Temple fut détruit en
587 avant l'ère des Chrétiens. Nombreux ont alors soutenu Nabuchodonosor, le
roi de Babylone. Hiram 1er de Tyr, ou bien son propre fils aussi
nommé Hiram, l'architecte de Salomon, eut l'intuition divine de l'holocauste à venir. Peu avant la
destruction, il aurait repris le manuscrit des plans tracés, ceux comportant
l'issue secrète menant à la Mer Intérieure, en repli. Ce serait donc Hiram, l'architecte
du Palais Céleste, reconstruit dans la Mer Intérieure. Raban Yohanan Ben Zacaï
aurait retrouvé les plans « exarés »
de sa propre main.
Shéba situe de même le menorah et les manuscrits gravés dans la
pierre de Tyr antérieurs à la première destruction. L'onction des âges amplifie
les racines. Et nous pouvons en effet
supposer les premiers habitants soucieux de sculpter l'oral dans la
pierre avant même de peupler le royaume et d'assurer sa primauté. L'olam haba, le pilier de leur quête, a
érodé le roc.
Une autre légende rapporte la construction
du Palais Céleste dans la Mer Intérieure en l'an 2400 avant le calendrier
chrétien. Nous savons que les dates ne correspondent pas à l'échelle des
hommes, mais peut-être Raban Yohanan Ben Zacaï a-t-il à son tour découvert la
Mer Intérieure asséchée et peuplée. Déjà à cette haute époque, les Amorites
Sémitiques migraient dans le désert de la Judée, avant les fils d'Abram.
Les premiers scribes, les soferim, ont nommé le mont Moriah, le
mont d'Ibrahim, et c'est avant le Temple. C’est un indice sans conteste. Ils
n'ont rien inventé. Tout pacte depuis est souterrain. Et je soupçonne en
rapportant ces faits une autre raison première à l'existence du royaume de Tyr
que celle de la peur de la disparition de la légende orale. D'ici peu, j'y
viendrais. L'oral, même transcrit dans la pierre, reste éphémère au regard des
âges et des transcriptions. Les mots prononcés s'oublient, certains ne
s'écrivent pas. La Torah est cousue de deux textes, en deuxième lecture, ceux
de l'Élohiste et du Jéhoviste. Et le peuple d'Israël y est nommé par
anticipation. Les gens du Livre ne
furent que des vassaux de dires de Patriarches, de dires invérifiables.
J'insinue que c'est dans les premiers
mots parlés des Patriarches, ceux plus tard partiellement incrustés dans la
pierre, déchiffrés par Shéba et restés inachevés que l'on peut entrevoir les
Origines. Oui, pourquoi le Verbe
aurait-il confié à la seule communauté d'Israël les lois de la sauvegarde du
Patrimoine des fils d'Abram ? Les merveilleuses légendes de la confluence
inspirent toutes les religions. Les origines sont plurielles, c'est sûr, et
c'est en assemblant les opinions des siècles, en opérant de chimériques
rapprochements, que les idées se meuvent, s'entrecroisent. Tôt ou tard les
sujétions de la réalité du royaume de Tyr nous feront admettre ces réponses en
suspens.
Je retourne à Paris, rue Piat, sans
envol et en accéléré. C'est par le recoupement de la substance des livres, ceux
à bras le sol, que Tom initia la piste puis le voyage préparatoire. Les vérités
sont dans les livres, disséminées : « pour
que dès aujourd'hui se protègent les hommes ».
Nous savons peu de choses de l'Eretz, cette terre promise aux hommes,
à tous les hommes, limitée par la mer des Joncs, aujourd'hui la Mer Rouge, par
celle des Philistins, la Méditerranée, par l'Euphrate et le désert au Nord,
porté vers l'Est, une autre mer de sable. Que de mers à l'entour ! Tout
dirige l'image vers la Mer Intérieure. En brusquant l'induction, certains y
verront, je ne m'y hasarderai pas, le ventre de la Terre, matrie du monde. La
Mère écoute l'enfant à l'intérieur. Et c'est sans doute cette vérité qui amena
nos pères à introduire « Écoute Israël » avant toute
communication avec IHVH. Tout s'éclaire soudain et concorde, il n'y a pas
d'embrouille. Le Temps ne trouble pas ces faits à grand peine voilés.
Il s'ensuivrait le mythe des jumeaux
qui se battent dans le sein de leur mère, Rebecca. Mais se battent-ils vraiment
ou sont-ils à jamais enserrés, à l'intérieur ? Les mythes sont trompeurs.
C'est là leur raison d'être.
21
Nous sommes près des pierres,
embrassées par Shéba en hommage à Raban Yohanan Ben Zacaï. Le personnage est
véridique. Je n'ai rien inventé. Il m'a paru seules des inductions, parfois, et
des rapprochements. Comme si j'avais disposé de mille photographies prises par
l'œilleton d'un télescope d'une région céleste que je m'essaie à assembler,
avant même toute tentative visant à figer un quelconque décor, forcément trop
rigide. Les mots ne portent pas toute l'image.
Shéba dirige Tom, Cloé et Sam vers les
habitations. Ils empruntent d'étroites ruelles, le long de murs blanchis de
chaux. Tom et Shéba ne se détachent plus, enlacés par trop d'absence
inconsolée.
Puis le fleuve apparaît à l'approche.
Tous quatre « enhardissent »
le pont sans y croiser quelques Tyriens. Ici, il n’y a personne. Au-dessus de
la courbure du fleuve décrite du perron, il y a l'écume. Force lui est de
gravir en ce bas monde par la pression de l'eau douce ? Non,
l'olfactif ne trompe pas Tom Makéda. Ici, il est un goût marin, porté au gué de
l'eau, par endroits couverte de brume par évaporation. Serait-ce la
Méditerranée qui par quelques détroits serait parvenue jusqu'ici ? Une
étude approfondie des sels pourrait tout aussi bien révéler les bromures de la
Mer Morte !
A l'abord du fleuve, ce sont « granit, gypse et sable vitrifiable ».
L'annotation est rajoutée dans la marge. Je ne trancherai pas, non-expert en
minéralogie. Importe-t-il ?
Les dattes et les buissons d'yeuse sont
nombreux, dès l'abord. L'autre rive persévère dans l'olfactif. Tom apprécie les
nouvelles senteurs, pas seulement côté épices, de Belleville ou d'ailleurs.
Ici, l'acacia, le tamaris. Et la vigne,
l'extrême senteur du raisin fermenté, parce que la plus raffinée, d'autant au
cours du Temps. Il fallut bien des siècles pour découvrir la fonction vitale du
vin : le dépôt d'une substance infime le long des parois des vaisseaux où
circule alors plus avant la fluidité du sang. La vigne est protectrice.
Si ce n'était la lumière et la
délimitation du roc, nous serions en surface, côté décor. L'air est décrit sec,
le jour. Des photons sont bombardés.
Shéba franchit le pas en empruntant un
sombre couloir jusqu'à l'esquisse d'un patio à partir duquel semblent se
disperser leurs logis respectifs. J'entrevois le blanc des murs et des fleurs
aux fenêtres. Des plantes vertes gravissent les aspérités des pierres. C’est un
temps de repos, au présent, et pour tout un chacun.
Shéba, à Sam et
Cloé : - Je suis si heureuse de vous savoir ici !
Shimon a déposé vos bagages dans la pièce du fond.
Cloé : - Shimon ?
Shéba : - Oui, Monsieur
Abif, Shimon Abif.
Sam : - Pars vite
retrouver Tom. Vous passerez nous prendre...
Interrompu par
Cloé : - Oui, Tom doit s'impatienter. Las de te
poursuivre ! Oh, Shéba ! Si tu
savais...
Shéba, à Cloé : - Je suis si
heureuse !
Cloé et Sam retrouveront Tom et Shéba
plus tard dans la soirée. Tom et Shéba sont donc seuls, enfin, enserrés dans un
appartement à sept mille pieds sous terre, à sept années de distance.
Shéba : - Mon amour.
22
Lors de la soirée d'accueil, la
communauté des Tyriens est décrite au complet, toutes et tous de clair vêtus,
en habits voilés et raffinés : hommes, femmes, enfants, et dignes
vieillards. Il règne comme une harmonie d’ensemble, sage. Cloé et Sam ont aussi
revêtu d'amples habits, chacun à l'unique brodé. Ils sont attablés, des places
leurs étaient réservées. Sarah a demandé Shimon pour aller les chercher. L'hôte
mérite la confiance.
Sarah de Tyr entrevoit la venue de
Shéba et de Tom. Silence. D'un signe, les amants prendront place à ses côtés,
de haute autorité : respectivement Shéba, Tom, Sarah, Cloé et Sam, sans
vis-à-vis. La table est d'une seule pièce, attenante, de marbre.
L'anisette est servie fraîche et nature
en apéritif. Les légumes verts sont abondants. Je n'irai pas jusqu'à prétendre
les sept fruits d'Israël : le blé, l'orge, la vigne, la figue, l'olive, la
grenade et le miel de dattes. Mais que sais-je au juste du milieu ?
Sarah se lève, touche les mains de Tom
puis celles de Cloé. Le fluide est gémellaire. Et si les deux colonnes
bouillaient du même sang ?
Sarah de Tyr : - La communauté de
Tyr est solidaire, dit-elle, et nous n'avons pas coutume d'accueillir quiconque
en son sein. Nos inconstantes destinées nous imposent une rectitude sans faille
et grande est notre préhension. En cette vastitude, depuis des siècles nous
nous portons au secours du Patrimoine du monde. Nous amassons le matériau.
L'occasion vous sera donnée d'en percevoir les contours. C'est notre raison
d'être. Les Tyriens détiennent une vérité essentielle, masquée par
l'évidence : l'olam haba, le
monde futur, s'origine de la sauvegarde de notre mémoire, vivante.
Shéba s'élève à son tour et reprend les
propos de Sarah.
- Plus notre futur s'éloigne, plus ses
racines sont profondes. Elles doivent rester impénétrables. C'est pourquoi les
Tyriens labeurent à rassembler ici, au centre de la Terre, tous les indices
trop féconds qui pourraient pousser à l'induction d'une quelconque issue. Nous sommes
proches des Origines, inaccessibles aux terriens.
Sarah de Tyr, à Tom : - C'est ce que
nous croyions jusqu'à ce que votre femme découvre une des déviances possibles.
Son intuition extraordinaire lui a révélé notre quête. Le risque était trop
grand, destructeur, c'est pourquoi nous avons simulé l'accident. Aucune de vos
religions, pas même celles des fils d'Abram, ne saurait faire face à tant de
vérité accumulée. Il n'y a pas de retour
en arrière possible. La découverte de la mémoire du monde, intégrale,
provoquerait à coup sûr une explosion intellectuelle sans précédent.
C'est dit.
Sarah de Tyr poursuit : - Les hommes,
en surface, sont tant éloignés de la vérité qu'ils ne sauraient croire ni
tolérer ne serait-ce que le principe fondateur de la communauté de Tyr :
la sauvegarde de la mémoire humaine, c'est le monde futur, il doit rester
distant.
Shéba, à Tom : - L'immense
savoir, patiemment transcrit, des premières pierres gravées aux octets
d'aujourd'hui, est conservé ici. Durant ces sept années, nous dûmes recenser
toutes traces possibles, pour éviter que ne se réitère mon intuition ou la
tienne.
Sam, à Tom : - Ton intuition ?
Cloé ne relève pas. Elle sait le repli
intérieur de Tom pour user d'une défense identique. Elle se souvient des
longues heures, celles où son Père se prêtait à la lecture du Livre, bout à
bout. Chaque soir, elle et Tom retrouvaient Abraham, Ismaël, Isaü, les 70
familles. Le fait est commun à Shéba. Pourtant des millions d'hommes, de femmes
et d'enfants en surface, cultivent les mots du Livre. Non, le Livre n'est pas
en cause. Les pistes sont ailleurs.
Tom sait que l'étendue diminue
l'intensité du vrai. Il en est des propos colportés comme du savoir tout
entier. Il en est. La quête du vrai est issue de la révolte tenace d'une
poignée d'hommes et de femmes qui depuis des siècles sacrifient maintes envies
pour notre élan vital : la mémoire des Origines et de l'Histoire du monde.
Et cette rébellion dans laquelle nous nous immisçons est par essence le
principe fondateur cristallisé dans la Mer Intérieure : le royaume de Tyr.
Tom, à Sarah de
Tyr : - Ainsi depuis ces temps reculés, votre communauté nous
épie en surface ?
Sarah de Tyr : - Outre
leur mission de rapporter dans la Mer Intérieure toute induction trop
hasardeuse quant à l'issue possible, les Tyriens rassemblent le matériau de
leur quête aux mille coins du monde. Les vérités s'écrivent, au sens large bien
sûr, dans les universités, les laboratoires, les instituts de recherche, les
galeries, les cinémathèques, sur le début du réseau que vous nommez «
internet », partout où les idées se meuvent, sont en ébullition.
Sa Majesté Sarah de Tyr parle du
Savoir : écrit, peint, sculpté, filmé, numérisé, dit.
Tom : - D'où la
rencontre avec Shéba...
Shéba : - Le risque
était trop grand... Tous les travaux des plus grands inventeurs, chercheurs,
écrivains, sont copiés, stockés et archivés au royaume de Tyr, de même que des
œuvres d'art, des peintures, des sculptures, des livres, des écrits. Tout est
reproduit, toutes les vérités et les germes des civilisations humaines,
historiques. La fatuité de la communauté est à son comble. Les Origines et le
matériau de l'Histoire du Patrimoine du monde reposent ici à sept mille pieds,
en dessous. Et il y a tout autant de flots d'informations et de vérités
premières rapportés, en dessus, dès que les hommes par trop s'autosuffisent.
L’autosatisfaction est une prétention destructrice, par définition. On renvoie
alors des va-et-vient de vérités, par à-coups. Et on détruit les contrefaçons,
quand on le peut... Elles ont encore de longs jours devant elles sans que les
Tyriens ne puissent s'interposer.
La fonction première, nous l'avons
compris, est bien sûr d'éviter que les hommes en surface ne perdent la mémoire.
Ainsi se protégeront-ils de leur folie future.
Nous comprenons pour lors les mots
prononcés en amont par Shéba : « plus
notre futur s'éloigne, plus ses racines sont profondes ». ça,
c'est plus grand que soi ! On ne saurait l'admettre sans s'être
mutilé.
Le repas de la soirée d'accueil se
prolonge, sourdi de maints propos manquants dans cet oral transcrit. Il
n'y a pas de juste milieu.
Il est temps de dormir. Nos hôtes sont
épuisés à l'aube de ces révélations. Exceptionnellement, ce soir, les canons à
photons auront émis leurs flots de poussières d'étoiles, tard dans la nuit,
pour l'accueil de nos hôtes.
Au moment où chacun s'apprête à quitter
l'assemblée attenante, le concerto pour violoncelle en ré mineur de Vivaldi se
fait entendre, version Ofra Harnoy, violoncelliste renommée. Tom sait le choix
de Shéba, c'est « leur musique à
eux ».
La lumière pâlit. Monsieur Abif
approche et porte un gâteau d'anniversaire, avec 30 bougies pour deux.
Tom et Cloé sont invités à souffler
l'air ambiant.
Sarah de Tyr : - Nous voulions faire
coïncider votre arrivée avec votre anniversaire, mais c'est avec 7 jours de
retard sur le calendrier chrétien.
Shéba ne peut retenir ses larmes.
L'absence des sept années resurgit, intensément. Son dévouement extrême les a
tant retenues, durant ces longues années. Et c'est un véritable flot, tel un
caillou projeté par la tension opérée par une fronde, un instant de rupture,
intenable.
Cloé est blottie dans les bras de Sam,
Shéba dans ceux de Tom, de tout son être, et chacun se retire. La musique, la
leur, retentit. La musique délivre l'émotion,
in fine.
23
Le 20 novembre 1999, à la fraîcheur du
jour, Tom franchit la porte de la chambre, entourne le couloir, jusqu'au patio
fleuri, à l'abri d'un berceau de treillage. Shéba s'est endormie, tard dans la nuit.
Lui dort peu d'heures. Son sommeil est d'acier en toutes circonstances. Son
réveil est brutal, de lui-même.
Il n'y a pas d'ombre au tableau. Les
photons se propulsent en spirale. La tonnelle couverte de vigne filtre les
émissions. Tom se laisse glisser dans un hamac tendu en dessous des palmiers.
Shimon a raccompagné hier au soir Sam
et Cloé s'annuiter en empruntant ce même patio. A l'aube, la pâleur peine à
s'éclaircir. « Variance de l'indice
des photons matricés », songe Tom.
Sam rejoint Tom. La pâleur s'estompe.
Tom retient la main de Sam posée sur son épaule droite, leurs visages hâves.
Nous ouîmes leurs premiers mots prononcés matinaux.
Sam : - Hello ! Old
chap ! J'ai malappris à te connaître...
Tom : - Eh frère ! Je n'ai pas encore
désamorcé. Je nous suggère un café fervent !
Sam : - Je
me débarbouille et j'arrive !
Ils sortent du patio, ensemble. Nous
les retrouvons sur une place nivelée qui pourrait avoir inspiré un village du
Sud, de type andalou. Au centre de la place, une fontaine boit son eau. Le
rayonnement du jour bouscule des tables et des fauteuils attenants et bleutés.
Tom et Sam reconnaissent monsieur Abif
au Levant du bleu des tables, Shimon pour les intimes. Il et Sam se joignent à
lui.
Monsieur Abif : - Prenez place. Je me
suis permis d'anticiper... Monsieur Turner prendra aussi du café ? Sans
sucre ?
Sam acquiesce, du regard.
Au lire des dernières bribes de ce
matin là, Shéba et Cloé durent s'éveiller dans leur for intérieur puis
s'élancer l'une et l'autre rejoindre leurs maris. Elle durent car il n'y a pas de suite. L'écrit me laisse inconsolé.
Béatement, j'observe les déchirures et l'ouïe de la lecture fuit.
Parviendrai-je par-ci par-là à
assembler un tant soit peu un matériau si peu affable ?
24
A la lecture des derniers écrits,
assemblés griffonnés, j'imagine l'étonnement de Tom, lorsqu'il découvrit
l'outil suprême de la communauté, à l'abri du Palais Céleste.
Au centre, il y a un dôme hémisphérique
- un écran de projection : 180 degrés balayés par des images et du son.
Dans l'axe et apposé au sol, Débir calcule, le computer ainsi nommé. Débir
semble un cube imposant de linéarité. L'image est futuriste par anticipation.
Tout autour dispersés et dans les autres pièces, il y a des livres, par milliers,
des tableaux et d’autres objets sculptés. Le Palais Céleste abrite bien des
savoirs.
Shéba guide Tom, Cloé et Sam vers des
bornes de connexion disposées près de l'imposant cube. Ils s'installent
confortablement et revêtent des écrans qui pourraient ressembler aux casques de
la réalité virtuelle fabriqués en
surface. Comme si la réalité pouvait être virtuelle… Débir est la technie de la
mémoire du monde. Ce sont dans ses mémoires photoniques que sont stockés non
tout le matériau, mais des accès possibles.
Shéba : - C'est ici,
dans le Palais Céleste qui (re)groupe la bibliothèque, Débir et des salles dont
celle de projection, deux par deux dès l'enfance, que les jeunes Tyriens
s'initient aux chemins de la connaissance intérieure et qu'ils s'informent de
la vie en surface. Débir, les livres et les images permettent d'assouvir leur
soif d'apprendre, de comprendre. Tous sont des passionnés de lecture,
d'écriture, par éducation, avec force. Ils accèdent aussi en mode très protégé
au réseau Internet et à la plupart des réseaux spécialisés en surface,
jusqu'aux plus protégés.
Les derniers griffonnages restent
flous, sans information trop certaine. On le comprend. Débir est inaccessible
aux terriens en surface, parce que trop de temps a passé. Les contrevérités
humaines sont devenues trop véridiques dans les faits.
Shéba : - Débir est un
guide, un outil matériel. Il y a des milliards de données référencées, triées,
sans aucune censure. Nous avons entrepris de rechercher les traces de l'issue
tout au long de ces sept années. J'ai d'abord cru à l'inimportance de certaines
des informations, au début. Mais toutes se sont révélées utiles, à des niveaux
divers. Et c'est à partir de ces données brutes que nous avons extrait puis
détruit en surface les indices possibles, ceux que nous avons pu repérer.
Tom précisera d'ailleurs qu'en ces
temps reculés, l'idée lumineuse du royaume de Tyr et de la sauvegarde de la
mémoire des Origines et de l'Histoire du monde a surgi de l'esprit d'on ne sait
quel génie. Abram lui-même, aux dires de Shéba, mais les avis divergent. Shéba
assure que la prononciation d'Abraham aurait fait défaut à des années de
distance et se serait égarée en Hiram. Les dates supposées ne correspondent pas
plus à l'échelle des hommes qu'à celle des Tyriens.
Le Palais Céleste reconstruit dans la
Mer Intérieure érige des savoirs, à cela chacun s'accorde. Et ce musée vivant
est réservé aux frères et sœurs d'une communauté qui depuis des siècles devance
en profondeur l'Histoire humaine. Les écrits de Shéba soutiennent mon propos :
« sans cette soif de rébellion,
incrustée dans les gènes, le matériau du Patrimoine du monde aurait disparu,
corps et biens. Que de tueries, de haines, d'holocaustes, parcourant l'esprit
des hommes ! Les esprits sont faibles et l'instinct de survie animal. Il en est
depuis l'origine du Temps ».
Les Tyriens guident les hommes à
entrevoir des faits, tout en épiant leurs faits. Ils ont ainsi très vite saisi
l'intuition de Shéba. Elle le comprit sans peine, du moins en apparence. C'est pour
cela qu'ils lui vouent une amoureuse admiration, pour le labeur poursuivi
pendant ces sept années, et qu'ils ont pris le risque insensé de l'arrivée de
Tom, de Cloé et de Sam dans la Mer Intérieure, ça, c'est sûr, car c'est
plusieurs fois mentionné par Tom. Mais il y a autre chose. Les Tyriens
n'auraient pu influer sur le cours des événements en surface sans l'aide de Tom
et de Shéba. Il y a autre chose, en dessous.
Je reviens à Débir, à notre première
connexion. Shéba invite Tom, Cloé et Sam à formuler leurs choix. Sam, habitué à
la technie, est fortement impressionné par l'instantanéité de l'accès aux
informations qui défilent à même l'écran-casque revêtu. Il compulsera toutes
les références de l'histoire de l'aviation, à grands traits, jusqu'aux engins
pas même imaginés. Puis les formes choisies, les monstres seront brossés sur
l'écran du dôme hémisphérique, à 180 degrés.
Cloé se hisse dans l'histoire de
l'art : des Sumériens, Babyloniens, à la Renaissance italienne. Je crois
qu'elle s'occupait d'une galerie lorsqu'elle et Sam habitaient San Francisco,
pour un temps. Elle sélectionne des références, des images voulues. Sont alors
visionnées des œuvres, certaines d'entre-elles détruites en surface au cours
des siècles par quelques incendies ou pillages forts malencontreux.
L’impression est féconde. Elle et Shéba poursuivront cet autre voyage par le
contact physique de livres dans la bibliothèque. Et le jour tout entier sera
(mono)polisée par Débir, des livres, des tableaux, des films et autres objets sculptés.
Tom, pourtant fervent utilisateur de la navigation sur Internet n'en revient
pas.
L'outil suprême compose des chemins
d'accès à la connaissance : Débir pour la recherche et le choix, la
bibliothèque et des espaces à l'entour pour le papier des scribes, la
salle de projection pour la vision distante, et des milliers d'objets,
d'images, de sons, de matériaux multiples.
Nous saurons l'éducation des enfants,
les racines de la communauté, et le labeur de l'étude toujours recommencé, à
quelques pages près.
Shéba révèle les détails de sa
disparition elle aussi mémorisée en image et en son. L'accident se déploie. En
voici l'explication visuelle, nous sommes en décembre 1992. L'affaire dévora la
chronique. Elle semble filmée d'un satellite, le grain de l'image est quelque
peu grossier.
Au bord de la Méditerranée, Shimon Abif
et Shéba Makéda sont côte à côte dans la voiture mobile. Tout semble
authentique et l'image est diffusée au ralenti, par choix, pour plus de vérité.
C'est alors qu'apparaît dans le cadre un canon à photons, semblable à ceux déjà
observés dans la Mer Intérieure. Utilisés en surface, les canons décuplent la
lumière. Elle devient aveuglante pour tout un chacun. La scène est filmée avec
un filtre réducteur, pour mieux voir, celle diffractée sur l'écran
hémisphérique. C'est à cet instant précis qu'apparaît un autre engin mobile.
Shéba et monsieur Abif montent à bord. Et l'autre véhicule, celui de Shéba,
franchit la corniche, évidé. La réalité ne connaît que des limites. C'est
pourquoi l'éclat du ciel, ce jour, sur la corniche. Le débord des vagues n'est
nullement en cause. Les témoins oculaires auront tout bonnement été éblouis par
un flot de photons. L'énigme perd son âme.
Tom, Cloé et Sam durent rester ainsi
plusieurs jours dans la Mer Intérieure. Très peu de mots subsistent et maintes
pages manquent. La fin sera brutale, reprise éparse.
Eussé-je oublié de préciser un ajout
d'importance : tout abord des Tyriens ne fut pas permis aux hôtes de Sa
Majesté, par précaution. Il n'y a pas eu d'attaches d'un quelque ordre
affectif, sur le papier.
25
C’est une dernière parenthèse, comme
ensemencement. Il faut dire l'éducation des enfants, les racines de l'être
profondément ancrées.
Shéba Makéda a eu la rare primauté de
partager sept années solitaires auprès des jeunes Tyriens. Large place est
faite au temps passé avec la force de l'âge de la communauté. Ils étaient les
plus attentifs à l'écoute de ses histoires, certaines racontées, d'autres
inventées puis répétées. Les enfants jouissent de l'identique, ce n'est pas
propre à la communauté de la Mer Intérieure, c'est sûr, quoi qu'il advienne.
Ici, l'enseignement primaire dure 23
années : trois cycles de sept années lunaires, ponctués de deux chévit qui correspondent aux années de
jachère où les parents montent en surface et où les enfants sont accueillis par
Sa Majesté, dans l'enceinte même du Palais Céleste, dans ses appartements, en
retrait du dôme hémisphérique. Chacun est initié 23 années durant. Dès les
prémices, ce sont des choix laissés au libre arbitre qui définissent l'ordre et
les thèmes abordés. Libre cours est laissé à la passion d'apprendre. Les jeunes
Tyriens en maîtrisent d'autant mieux les effets, les aboutissements.
L'initiation là-bas est inhérente à
toute acquisition. C'est l'humus de la terre. Ce pour quoi la communauté de Tyr
s'insurge jour après jour, l'instinct resté rebelle. Ce n'est pas comme en
surface où elle est noyée par un flot continu de choses à peine retenues. Ce
n'est pas la faculté de retenir qui importe. Il s'agit de chercher à savoir
d'où s'originent les vérités, et les contrevérités. « Foutaise ! », diront certains, comme si
l'initiation pouvait... Il y a des évidences masquées par l'ignorance.
C'est en remontant porté par le flot de
nos souvenirs d'enfance que l'on gréé présentement d'autant notre avenir. C'est
pourquoi les enfants de Tyr apprennent dès leur plus jeune âge le présent en
surface. C'est bien après qu'ils remontent l'Histoire humaine, celle linéaire,
jusqu'à ses Origines, dévoilées au devant de la mort. Nous allons l’entrevoir.
Shéba n'avait jamais enseigné
à des enfants. C'est elle qui en fit la demande à Sarah, quelques semaines
après son arrivée. L'expérience s'est avérée très riche.
26
La date du 15 décembre 1999, à pieds
joints, nous rapporte enfin les dernières heures « mémorées » dans la Mer Intérieure. Tom, Cloé et Sam en firent
le tour, ce jour, accompagnés par Shéba, à bicyclette ! Ils dévalèrent des
chemins de terre à l'en dehors du village.
Ils découvrirent à l'entour toute la
chaîne des activités de la vie physique : la culture du sol, les bovins et
autres ovidés, et une source d'eau claire, celle-là même qui alimente en eau
potable un aqueduc bâti à perte de vue. Au fin fond, il y a une palmeraie, lieu
d'affection et de rencontres inopinées.
L'autorité sera toutefois respectée : pas de lien affectif, d'un
quelque ordre.
Nous voilà à l'autre extrémité de la
Mer Intérieure, à l'encontre du redan d'un roc, à l'extrême limite de la
palmeraie. Et c'est alors que se profile la vision d'une immense paroi, vitrée,
séparant une autre gorge, annexée semble-t-il et éclairée par la vision
humaine, avant qu'elle ne se perde, puis c'est l'obscurité.
Tom, à Shéba : - Tu connais l'issue de
cette autre voie ?
Shéba : - Non, personne ici ne la
connaît. Seule Sarah, le 9 Ab toutes
les sept années se rend chez les Pères. Les enfants m'ont parlé du Jardin
d'Eden, quand je les ai interrogés. En riant, ils m'ont conté la légende des
deux arbres. L'arbre de vie et l'arbre du discernement des choses, derrière la
paroi de verre.
Tom fera allusion à la légende des deux
arbres. A l'aube de leur disparition physique, les Tyriens sont initiés à la
vérité suprême, celle des Origines. Tous pressentent la Mort. Guidés par Sa Majesté
Sarah de Tyr, ils traversent la vitre, géante, à l'échelle humaine , par
delà l'obscurité de la vision. Ils n'en reviennent pas.
L'allusion aux deux arbres est
frappante, au conditionnel. La taille démesurée des branchages abriterait un
tombeau en lien avec l'Éternel ! A l'aube de la mort, l'arbre de vie par
un vent proche de la tempête se rapprocherait de l'arbre du discernement et en
un instant, l'énergie serait telle que la communication pourrait s'établir,
avec IHVH lui-même.
Et ce n'est pas fini. Sa Majesté Sarah
de Tyr détient une autre vérité première : celui de l'Origine du Temps.
J'apprendrai qu'ainsi, toutes fois à l'identique, du jardin d'Eden, elle
revient rajeunie, toutes les sept années. Elle introduit alors et toujours plus
de données dans Débir. Pour sûr ai-je plus encore désiré lire entre les blancs
des mots, dans les écrits de Tom et de Shéba. Mais je n'ai pu que deviner les
entre-mots, parfois avec intuition, trop souvent par d'hasardeux
rapprochements. C'est un amour verbal.
Je songe à l'aigle prenant sa masse
avec le poids des âges. Il monte au plus près du soleil, se brûle, avant de se
laisser tomber par trois fois dans une source d'eau claire. C'est alors qu'il
retrouve la fleur de l'âge, par l'eau et le feu cumulés, entre autres
convergences.
Il n'y a pas d'ouverture,
semble-t-il, entre la vitre épaisse de plusieurs mètres et l'autre gorge
profonde. Seule Sarah de Tyr connaît l'entrée, exclusive. Et le secret sera
gardé. J'ai peine à croire à la Vie Éternelle, et pourtant. Sa Majesté Sarah de
Tyr est à maintes (re)prises décrite sans âge particulier, dans les carnets,
les écrits, hors du Temps.
Ultime
présomption : elle me vient à l'esprit et son sens se rapproche.
L'Histoire des hommes rapporte le sacrifice insensé de la cérémonie de la Hanoukka imaginé par Salomon, fils de
David et de Bethsabée, lors de la dédicace du premier Temple : 22000
bœufs, 120000 moutons ont franchi le pont reliant la ville au Temple avant
d'être sacrifiés. Il s'agissait d'approcher du souffle divin par la mort
cumulée, comme si la mort pouvait se cumuler… C'est cependant cette tuerie qui
me confirme la formulation de l'hypothèse de l'absorption d'énergie. Celle des
derniers souffles de vie des Tyriens doit permettre à Sarah de Tyr de rajeunir
toutes les sept années.
La vie physique des autres Tyriens dans
la Mer Intérieure a une durée constante, calquée sur le calendrier lunaire,
précisée par Shéba : « 7 fois 354
jours multipliés par 7 puis par 2 auxquels se rajoutent les années lunaires
d'enseignement primaire, c'est à dire la somme de 144 années lunaires, soit
près de 140 années terrestres », du moins jusqu'au passage de la Mer
Intérieure à la gorge profonde. La mort n'interrompt pas à l'improviste, au
royaume de Tyr. Et un lion veille les morts, sculpté dans le verre de l'épaisse
paroi.
Les carnets du voyage s'arrêtent sur
ces mots, à l'encontre de la paroi où la vision humaine n'importe plus, la Vie
Éternelle.
27
Voici ainsi livrées et « exarées » tout au long de ces
pages, des bribes assemblées de la genèse et de l'histoire de la communauté de
Tyr, et inachevées. Certains y fouilleront bien d'autres inductions que celles
relevées et en ajusteront l'écrit sans se priver du sens.
Aux brises de la Mer Intérieure, des
hommes, des femmes et des enfants de bonne volonté, sans figuré aucun, ont fui
leur berceau pour mieux nous protéger de notre folie future. Qui se serait
immiscé à mieux nous prévenir de la malintention de l'esprit humain à tout
vouloir corrompre, en premier lieu les vérités, sans l'ombre des - va et des - vient qui depuis l'aube du Temps nous protègent du faux ? Les
Tyriens refusent de capituler et par don de soi contiennent l'issue secrète
pour notre olam haba.
J'ai su la veille du départ de Shéba plus
douloureuse et tranchante encore que celle de Tom, de Cloé ou de Sam. Elle
s'est enfermée avec Sarah, de longues heures seule à seule. Et lorsque je relis
aujourd'hui à haute voix le récit de la dernière image transcrite sur les
carnets de Tom, cette dernière image sur le perron au devant du vestibule, il
m'arrive de gravir le pavement du sol retenant l'ombre des fleurs géantes
surplombant Yakhin et Boaz. La lecture à voix haute fait se mouvoir le corps, à
l'abri des colonnes jumelles, à jamais protectrices.
Quel est donc cet élan extatique qui
fit découvrir à Shéba la possible issue secrète ? L'énigme restera voilée
et c'est tant mieux. Le sage parlera d’un fluide intérieur. Certains
infléchiront plutôt en faveur du désir immuable de IHVH lui-même, de rapprocher
les siens en cette fin de millénaire, car l'Histoire se répète et les idées
nouvelles se ressassent, hors du Temps. Voyez aussi l'approche de l'an 1000, et
vice-versa. Tout espoir est une contrevérité. « Foutaise ! », d'autres proclameront.
La réponse précède la question toujours
à l'identique : plus le futur grandit, plus ses racines sont profondes.
Voici donc ainsi livrés les derniers
mots restant, ceux retrouvés dans l'appartement de Tom et de Shéba Makéda, rue
Piat, à Paris, lorsque j'y suis entré pour la première fois, par effraction.
Epilogue
Tom a écarté tout indice s'agissant du
retour en surface. C'est Jeanine Lemaire, gardienne de son état, qui s'est
inquiétée lorsque le digicode n'a plus répondu des semaines durant. Les
policiers ne se sont pas autorisés à fracturer la porte, ni à ouvrir d'enquête.
Et la disparition de Tom Makéda ne s'est pas ébruitée dans l'immeuble, pas plus
qu'ailleurs.
Madame Lemaire a tout « usité » : la sonnette,
l'enregistreur, sans résultat probant. Il n’y a aucun indice, côté courriers,
factures, …virements électroniques de comptes à comptes.
Je m'étais assoupi. Je réentends
Jeanine au téléphone ce soir là.
- Je suis inquiète, depuis ce temps...
Sa voix hurle dans le combiné, forte du
temps où les mots devaient s'époustoufler, du temps des premiers téléphones.
Les mots hurlent par habitude.
L'appartement des Makéda, rue Piat,
avoisine le palier de celui que j'occupe, au dernier étage, depuis peu. Je suis
devenu citadin sans terroir apparent et par intermittence. Il faut dire l'amitié
qui me lie à Jeanine, d'enfance, mais c'est une autre histoire.
Nous voilà tous deux munis d'un pied de
biche, tout aussi intrigués. L'effraction a été laborieuse, bruyante. Jeanine
ne parvenait pas à maîtriser sa peur.
Nous voici dans le vestibule de
l'appartement blanc que je découvre pour la première fois, mosaïque, et tout à
bras le sol. La présence de Shéba est
entière.
L'imprimante à jet d'encre est apposée
sur une table rectangle entourée de livres qui s'étirent le long des murs. Si
ma mémoire ne m'abuse, c'est le bip
ininterrompu de l'attente de « fin‑de‑papier »
qui me mit sur la piste de l'extraordinaire envol de Tom et de Shéba Makéda,
accompagnés de Cloé et de Sam Turner. Je parle du passage de la Terre des
hommes à la Mer Intérieure enfouie en profondeur, au Levant.
Le bip
ininterrompu de l'attente découvre une nouvelle projection encrée envoyée par
Tom, sans origine, en boucle et auditive.
« Écrivez avec des mots », ce fut son dernier code. « Pour les générations futures »,
m'a-t-il transmis. « Vous trouverez
des carnets et des écrits rassemblés près du computer ». L'encre n'est
pas datée, ultime signe et falsification d'adieu.
Je connaissais Tom Makéda de vue, comme
il est dit communément, pour l'avoir invité lors de la crémaillère de
l'appartement que j'occupe. Nos paliers sont voisins. Il y avait du monde, ce soir‑là, donc personne en
particulier. Nous n'avons échangé que quelques mots furtifs. Je me remémore
pour lors nous être dit notre propension à écrire, commune. Tom m'a fait forte
impression. Et c'est à peu près tout ! Je ne savais pas l'accident de
Shéba.
« Écrivez avec des mots, contre l'oubli », et à mon
intention ! J'ai emporté les carnets et les écrits cités, avant de revenir
souvent, dans les jours qui suivirent, m'imprégner de l'atmosphère de
l'appartement dominant de hauteur, distante. Je songe aux longues heures en
compagnie de Jeanine, elle prétextant remettre quelque ordre dans le fouillis
ambiant, moi plongeant dans des livres assis dans le fauteuil de Tom. L'endroit
est protecteur.
La transcription fut laborieuse,
étriquée, souvent les pôles contraires en première lecture. Beaucoup de
réponses restent inhérentes aux blancs d'entre les mots. Peut-être en ai‑je
« abusés », parfois, mais
avec affection. Je garde en moi la seule image déjà décrite et présente de la
joie de Tom, de Shéba, de Cloé et de Sam, celle du piqué photographique de
l'unique cliché, au sommet de Telegraph
Hill, et nulle part. Je l'ai prise sans résistance.
Le jour où ils sont venus tout emporter,
Jeanine s'est affolée. L'ordre de déménagement portait la signature de Tom. Et
ils n'ont rien laissé. Je m'étais exilé pour quelques semaines Outre‑Atlantique.
La communauté a bien fait les choses.
Je ne me hasarderai pas à l'assurer,
mais je soupçonne parfois Sa Majesté Sarah de Tyr d'avoir infléchi Tom afin que
je rapporte l'existence et la quête secrète, incertaine en cette fin de
millénaire, du royaume de Tyr, car il s'agit bien et sans doute aucun possible,
d'un appel au secours. Et si IHVH lui‑même avait incréé la Mer Intérieure
comme ultime voie pour l'humanité tout entière ? « Pour que dès aujourd'hui se protègent les
hommes de notre folie future ».
Il est gravé sur la bague du roi
Salomon : « tout passe »,
comme si tout pouvait… <>
1995-1999