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Conversation

La sagesse, texte.

 

« Jeune-homme, vous avez une école à côté de vous, dans le bon sens. L’art du Maître est extraordinaire ».

 

*

Quelle est donc cette sagesse, lorsque seules quelques années encore nous séparent de la mort ?  Je m’interroge. Et vous m’interrogez. Vous y croyez, vous, me dites-vous ? Qui est donc le y ? Les forces de l’esprit ? Oui, Maître, vous êtes sage, profondément sage en votre esprit. Et j’aime votre regard malicieux lorsque je vous le dis, au final de l’une de vos réflexions si empreintes de sagesse. Permettez-moi ici de vous faire parler, avec en en tête l’une de vos expressions fétiches.

*

-      En définitive, jeune-homme, entre rien et quelque chose, je choisis toujours quelque chose.

C’est bien plus élégant et signifiant que l’« on a rien sans rien ». Qu’est-ce, être sage, Maître ?

-      Qu’est-ce, ne pas l’être ? Méfiez-vous des courtisans, mon cher, je vous le dis pour commencer. Vous êtes jeune. Ces gens-là sont les plus nombreux. Que voulez-vous, tout le monde aime plaire. Toute une flopée de courtisans nous entoure. Là n’est pas la sagesse. Au-dessus des courtisans, attention aux fouines, aux renards. Et par-dessus tout, aux faisans, me direz-vous. Ces gens-là, les faisans, n’ont aucune éthique, des gens-foutre, des incapables, la chienlit généralisée. Ce pays est foutu !

 

Maître, un peu de retenue, me dis-je.

 

-      Méfiez-vous, je vous le dis ! la démocratie consacre les bons et les nuls au même niveau. Qu’on se le dise, avant de commencer vraiment, de nous entretenir de sagesse. Retenons bien cela.

 

Qu’est-ce donc, la sagesse ?

 

-      Je dirais que c’est assurément beaucoup de modestie, sans aucune mollesse d’esprit, en-dehors de toute jalousie. Comment s’imaginer un instant exister au détriment de l’autre ? Là est une question terrible.

 

La réponse l’est aussi.

 

-      J’apprécie les gens droits, qui savent se tenir dans leur vie publique. La vie privée, c’est autre chose. Elle n’appartient qu’à soi. Ne jamais se mêler ou commenter la vie privée des autres. C’est aussi cela la sagesse. Et le spirituel, n’en parlons pas.

 

Vous me redites souvent certains des slogans dévastateurs qui ont été repris ces dernières années par bien des générations.

 

-      Les slogans ont la peau dure. Ce n’est pas « ni Dieu ni Maître », c’est Dieu est en chacun de nous, ou pas du tout, ou peut-être. Et une infinité de Maîtres sont là pour nous nourrir tout le long de notre vie. Comment ferions-nous sans eux, sans celles et ceux qui nous entourent et qui nous ont précédés ?

 

Un slogan tueur comme l’ « interdit d’interdire » ?

 

-      Grandir c’est s’agrandir. Ces gens-là n’ont pas grandi. Ces gens-là sont dangereux, pour les autres. Et eux ne le savent pas.

 

Candides ou idiots ?

 

-      Restons indulgents, jeune homme, contentons-nous de candide et de tout faire pour leur barrer la route. Quels médiocres ! Je vous dis cela, c’est entre-nous.

 

Je partage votre colère.

 

-      Je m’oblige à être réactif. Un corps sain et un esprit sain. Vous êtes si jeune.

 

Pas tant que cela ! Je n’ose vous le dire mais j’approche de la cinquantaine. Et vous savez, tout du moins devinez : je cours tout le temps, je dors peu, je travaille sans compter, j’écris, autant dire que je grille quelque peu mon espérance de vie. Je l’écorne au passage.

 

-      Que me dites-vous ! Prenez le taureau par les cornes. L’hygiène de vie, mon cher, je ne bois pas, ou peu, un à deux verres de vin à midi de temps à autre, et encore, pas tous les jours. Je ne fume pas et je pratique la gymnastique physique tous les vendredi matin à neuf heures trente précises. Mes examens de santé se resserrent, certes, de plus en plus. Quand bien même, mon dernier électrocardiogramme ne me rend pas  inquiet. Tout va bien de ce côté-là, ou presque, juste une légère insuffisance.

 

Que d’inquiétude perçois-je pourtant dans votre regard, la veille de l’un de ces contrôles, jusqu’au diktat des résultats.

 

-      Tout ira jusqu’à la prochaine fois.

 

Vous ne supportez pas les diktats, et ô combien je vous comprends, je vous suis. Les diktats nous envahissent, remettent en question avec virulence nos valeurs et nos moeurs judéo-chrétiennes.

 

-      Permettez-moi : quelle époque dingue !

 

Je le sais, Maître. Quelle époque brinquebalante, où même nos plus solides convictions sont remises en question par quelques illuminés : le droit, l’égalité des femmes et des hommes, le respect des croyants, des incroyants ou agnostiques.

 

-      Les incroyants ne sont pas des mécréants ! Nous sommes laïques, jeune homme, opposés à toute forme de communautarisme, de prosélytisme.  C’est notre sagesse-même. Le Général De Gaulle et  Chaban-Delmas, bien d’autres encore se retourneraient dans leurs tombes, je vous le dis !

 

Le pire, n’est-ce pas la politique aux extrêmes ?

 

-      L’extrême gauche vitupère en permanence contre la liberté individuelle. A bas la droite, camarades ! Comme si la camaraderie, l’humanité, avaient quelque chose à voir avec les idées et les opinions ainsi vitupérées.

 

Et l’extrême droite, la pire des pires, désassemble sans faire semblant notre humanisme bâti à coup de sang et d’effort  dans l’Histoire. Et la haine des étrangers qu’ils profèrent, comme si nous n’étions pas tous des étrangers pour l’autre, des citoyens du monde.

 

-      Je suis inquiet mon cher. Et vous avez raison de m’alerter sur la montée de l’antisémitisme rampant confondu avec l’antisionisme sous-jacent. J’observe aussi l’aveuglement de bien des nôtres refusant obstinément la construction de nouveaux lieux de culte. Que dire du manque de mosquées sachant l’Islam la deuxième religion de France ? Mais enfin ! Se recueillir, comment autrement s’élever ? Luttons contre les communautarismes, les replis sur soi, pas contre la construction de nouveaux lieux de recueillement. Plus les voûtes seront hautes, plus le lien avec le sacré pourra s’opérer, s’il s’opère.

 

Le communautarisme des juifs est différent, de par leur Histoire, la Shoah, la barbarie actionnée par des millions d’humains, jusqu'à la pire des inhumanités. 6000000 de juifs sacrifiés. Ce communautarisme-là est de survie.

 

-      Oui. De survie. Depuis la nuit des temps.

 

Certains de vos amis sont agnostiques. 

 

-      Je les comprends. Les athées sont tout aussi respectables même si je ne les comprends pas.         

 

Je sais. Vous aussi êtes profondément croyant.

 

-      Je vous ai dit ma foi. Elle est là, en moi. Une confiance illimitée en la vie. Dites, vous y croyez, à l’après ?

 

Oui, j’y crois, où que soit « y », dans le ciel, dans les étoiles.

 

-      Après votre disparition, vous reviendriez sur Terre ?

 

Pourquoi pas ?

 

-      Vous plaisantez ! Dans tous les cas nous ne reviendrons pas ici, pas sous cette forme-là.

 

Vous aimez les juifs et vous êtes chrétien, tout en refusant toute idée de dogme. Vous écoutez toutes les religions respectueuses de l’autre. En cela vous les comprenez, même si vous vous en méfiez.

 

-      Les extrémistes sont partout, et les suiveurs encore plus nombreux.  Ils sont tous pareils ! Ils forment un véritable tonneau des danaïdes.

 

Une boite de pandore.

 

-      Méfiez-vous des suiveurs, je vous le dis souvent. Un cas simple, le leur ! La sagesse est écrite dans le cantique des cantiques, dans l’écclésiaste, et dans des millions d’autres livres. Ces gens-là ne lisent pas.

 

Relisez-vous souvent le Livre, vous qui m’en citez des passages entiers ?

 

-      Ma sagesse s’y ressource, à coup sûr.

 

Et vous témoignez toujours aux obsèques de vos amis et même de vos relations. Quel est donc ce besoin d’accompagner ses proches vers la mort ? Dites, des fils ténus nous relieraient-ils ?

 

-      Je le crois volontiers.

 

Et ce Général Mac Arthur, que vous citez lorsqu’il écrit la jeunesse est un état d’esprit. Le sage est donc  jeune, en votre esprit, alerte, réactif ?

 

-      Facile à dire, que d’énergie à engranger !

 

Je vous cite Alfred de Musset, les combats de la raison, de la passion.

 

-      La passion est vitale. Elle ne doit cependant pas et surtout pas basculer dans le passionaria. Le passionaria aveugle, alimente les aveuglements et les contre-vérités les plus tenaces, les poisons. Que voulez-vous. Et si nous n’avions qu’une vie ? Un peu de fantaisie, tout de même, en toute discrétion.

 

Qu’est-ce encore, selon vous, être sage ?

 

-      Je dirai que la sagesse est aussi galante, pudique. Le sage fuit les apparences, se doit selon moi toute sa vie durant d’ignorer les être faibles qui médisent sur les autres, sur les vies amoureuses d’un tel ou d’une telle, d’un membre d’une famille, d’un être connu ou rencontré, ou pas vu du tout.. Je vous l’ai déjà dit. C’est fondamental. Sauver sa vie privée, c’est tout ce qu’il nous reste, à la fin de sa vie. Les êtres chers. Là est l’amour, le vrai, l’essence.

 

Celles et ceux qui se savent être de vos amis ne sont pas si nombreux.

 

-      L’amitié, c’est la confiance, quelles que soient nos faiblesses. Rares sont les êtres chers à qui vous pouvez faire confiance, au-delà des faiblesses de chacune, de chacun, des alliances des uns avec les autres.

 

Je le sais, Maître. Mais encore ?

 

-      Lorsque je pense à la sagesse, je pense à être juste, à pardonner mais à ne jamais oublier. Une autre chose me préoccupe, c’est l’adhésion de nos pairs, leur considération à bien se comporter. Vous ne ferez rien seul, sans l’adhésion des autres.

 

Pour sûr devons-nous la mériter, leur considération.

 

-      Le mérite mon cher, rajoutez-le à votre liste !

 

Je sais être candide. Le sage n’est pas candide. Le sage est informé, entouré de confidences d’amis sûrs, solides et variés. Certains de vos amis, cher Maître, au féminin plus qu’au masculin, vous ne sauriez pourtant pas les faire se rencontrer, tant certains de leurs antagonismes font légions.

 

-      Le sage dépasse les différences, les observe avec de la hauteur, à distance. C’est sa raison assurément en ces occasions-là qui commande le sage.

 

Que de richesse dans les êtres.

 

-      Cherchez à les rassembler.

 

Votre humanisme se perçoit dès votre regard. Ne sécréteriez-vous pas en secret quelques hormones pour ainsi réussir à capter bien des êtres dans l’antre de votre sagesse ?

 

-      Vous exagérez.

 

Votre sourire en dit long. Je vous raccompagne chez vous ?

 

-      Ah si mon corps pouvait être aussi alerte qu’il y a un demi siècle pour retrouver le rythme et la souplesse.

 

La sagesse est la souplesse de l’esprit qui lui ne vieillit pas.

 

-      Oui, si nous nous en donnons la peine. Le corps, c’est terrible, et encore je suis en forme. Rentrons, il se fait tard. Ma femme va s’inquiéter.

 

Voulez-vous lui téléphoner ?

 

-      Non, elle s’est habituée à mes heures un peu tardives. Comme tous les soirs, nous mangerons ensemble un yaourt et un fruit. Ensuite, nous nous donnerons lecture de quelques actualités. Ma femme lit beaucoup et sa conversation s’en enrichit. Croyez-moi, l’hygiène de vie, jeune homme, et l’hygiène de l’esprit vont de pair. Pour jeudi soir, nous ferons une exception pour la table d’hôtes du Magistral.

 

Ainsi depuis 26 années, vous dînez le premier jeudi de chaque mois à la table d’hôtes du Magistral ?

 

-      Oui, c’est sacré. Nous sommes 26. Ce sont eux qui sont venus me chercher, il y a 26 ans. Je dois leur être utile. Je m’approche à petits pas des plus résistants parmi les convives amis, moi qui vais vers mes quatre-vingt dix printemps. J’ai obtenu l’autorisation exceptionnelle afin que vous puissiez enfin m’accompagner, désormais. Quelle entorse à la règle, 27 convives ! Ils m’ont posé beaucoup de questions sur vous. Qui êtes-vous, d’où venez-vous, que voulez-vous, que pensez-vous ? Ils ont lu tous vos romans, vos nouvelles et autres textes présents sur votre site. Les hôtes du Magistral vous ont retenu. A vous, maintenant. Vous aurez la parole, à la fin du repas. Le thème de notre conversation de ce jeudi est la sagesse, cela tombe bien.

 

Maître, que je suis donc candide ! Vous le saviez, j’en suis sûr.

 

-       Vous me connaissez ! Au-delà de nos conversations de ces jeudi qui bercent ô combien ma réflexion, ma vie, ces jeudi soirs où chacune et chacun s’exprime du plus profond du cœur, pour ce qui me concerne, je dégusterai un bar de ligne au fenouil du père Bertrand. Je l’adore.

 

Mille mercis de votre confiance cher Maître, Je tenterai d’être à la hauteur.

 

-      Vous le serez. Je nous choisirai un vin raffiné mais sans trop. Je ne voudrais pas avoir à ne plus me régaler de bar. Un peu de fantaisie à mon âge me fait du bien ! Mon corps me suit. Ma femme passera la soirée chez ses copines.

 

Le vin nous désinhibera. Revenons à la sagesse, Maître, je me dis que c’est peut-être vous qui avez suggéré ce thème. De combien de temps disposerai-je ?.

 

-      De huit minutes. Sept pour la réflexion, une pour la lumière. Combien de mots avez-vous notés sur votre carnet Moleskine ?

 

Environ 70. Le temps n’est pas encore arrivé.

 

-      Patientez. Vous êtes une tête pensante, ce n’est plus si courant ! Reprenez les mots dont nous nous sommes entretenus, parfois même sans nous en rendre compte. La sagesse est une somme de milliers de choses et d’autres, pour certaines essentielles, tel le sens de l’Histoire. Ajoutez à cela la mémoire, la liberté, l’égalité, la bonté, la joie et tant d’autres mots. Vous seriez en mesure, là, de me lister les mots que nous avons prononcés ?

 

Assurément. Je vous les dicte ici, sur le perron de votre maison ? Que de mots à redire, la sagesse est plurielle. Ma liste va vous paraitre sans doute incomplète.

 

-      Croyez-vous que je sois trop exigeant ? Allez-y, maintenant. Nous la terminerons ensemble.

 

Je vous la dicte en ordre d’arrivée, au fur et à mesure de l’entrée de nos mots dans notre conversation.

 

Une école

L’art

L’extraordinaire

Le « y »

Les forces de l’esprit

La malice

La réflexion

Le choix de quelque chose

L’élégance

La signifiance

L’éthique

La retenue

La démocratie

La modestie

La droiture

La tenue

Le respect de la vie privée

L’indulgence

La réactivité

L’esprit sain

L’espérance

La gymnastique du corps

Les valeurs

Le droit

L’égalité des femmes et des hommes

Le respect

La laïcité

La camaraderie

L’humanisme

L’effort

L’Histoire

Le recueillement

La citoyenneté

La foi

La confiance

La vie

Les étoiles

Des fils ténus

L’esprit jeune et alerte

La réactivité

La raison

La passion

La fantaisie

La discrétion

La galanterie

La pudeur

La famille

L’amour

L’essence

L’amitié

La justesse

Le pardon

L’adhésion

La considération

Le mérite

La confidence

Le féminin

Le masculin

La hauteur

Le rythme

La souplesse

L’hygiène de l’esprit

Le sacré

La résistance

La patience

La mémoire

La liberté

L’égalité

La bonté

La joie

L’exigence

 

Comment conclure ?

-      Nous sommes sûrs d’une chose. A chaque jour suffit sa peine. Et notre vie nous est donnée. Profitez, jeune homme, prenez le temps, le voilà, le mot transcendant tous les autres de votre liste, avec l’amour, évidemment. Et la loyauté, notez ! Suivez aussi et surtout votre cœur, votre lumière.

Je sais que nous n’en finirons pas. Je me contenterai jeudi soir de discourir sur les quelques mots essentiels qu’ensemble nous avons retenus.

Le sourire du Maître est malicieux.

Bonsoir, Maître. Et mille fois merci

-      Ne me remerciez pas. J’aime notre conversation.

 

O combien Maître, vous m’avez appris à cultiver la langue.

 

-      Ne soyez pas candide. Certains mots que vous utilisiez n’étaient pas toujours forts à-propos. Je me suis contenté de vous interroger. Recherchez le sens, voilà tout. Nous mourrons vous et moi sans savoir si le « y » est ici ou ailleurs.

 

Oui, et vous le dites si bien et enfin, nous avons juste choisi de nous dévouer en partie pour les autres.

 

-      Oui, c’est une qualité rare, qui se perd, des êtres dévoués.

 

Sur ces sages paroles, fiables, si charmantes à entendre, je m’empresse de garder en mémoire nos derniers mots échangés et les inscrits sur mon Moleskine, pour en finir avec notre conversation, pour ce soir.

 

Le temps

La loyauté

Le cœur

La lumière

La langue

Le sens

Le dévouement

La fiabilité

Le charme

La fin

 

A très vite, très cher Maître.

 

-       A jeudi au Magistral, mon très cher.

 

*

 

Jean-Luc Benguigui,

San Sébastian / Bordeaux, les 29-30-31 mai 2009.

http://www.jeanlucbenguigui.fr