latelecommande

 

LA TELE COMMANDE, nouvelle.

 

« Certains chiffres, d’une telle signifiance, nous questionnent : qui était en entête, le temps, 0 ? Ou était-ce le divin, 1 ? 2 et 3, êtes-vous la féminité et le masculin ? Et vous 4, seriez la création ? Et vous 5, l’harmonie ? 6, l’équilibre ?  7, tendriez-vous vers la foi, l’éternité ? Et vous 8, est-ce bien vous, l’étincelle, notre lumière ?

Le souffle, 9, est libre,  jusqu’au dernier.

1+2+3+4+5+6+7+8+9

=1+2+3+4+5+6+7+(17)

= 1+2+3+4+5+6+7+8

=1+2+3+4+5+6+(15)

=1+2+3+4+5+6+6

=1+2+3+4+5+(12)

=1+2+3+4+5+3

=1+2+3+4+8

=1+2+3+(12)

=1+2+3+3

=1+2+6

=1+8

=9 »

Professeur Bernardo, 2051.

*

Kate est portée « disparue dans l’écran ». La télé commande, désormais.

Les Brigands de la Supratoile ont tôt fait de dénicher les meilleurs logiciens du monde, en ses mille coins. Vous imaginez, un logiciel créé à partir des travaux du Professeur Lépinski ? Les mémoires de l’ordinateur primaire ont vite été repérées puis infiltrées jusque dans le laboratoire du Professeur, en mai de l’année dernière. Depuis, des millions de lignes de programmes sont dans la nature. Qui n’oserait tenter l’expérience, celle d’être, de se glisser dans les images d’une télévision ? L’illusion, il est vrai, dépasse l’entendement. Le logiciel est au point. Le professeur n’a pas suffisamment protégé les accès aux ordinateurs de son laboratoire de recherche. Certaines données sont même stockées à l’extérieur, sous-traitées. Par centaines, de grandes compagnies soutiennent les Brigands de la Supratoile qui eux soudoient des sommités de la science, des pontes de la physique, cognitive, moléculaire, des biologistes, des oculistes pour les décortiquer. Les lignes de programmes du Professeur Lépinski donnent beaucoup de fil à retordre. Des informaticiens de génie inventent, écrivent les lignes de codes manquant. Toutes et tous travaillent ensemble, d’arrache-pied, grassement rétribués par le Conseil des Brigands de la Supratoile, pour parfaire chaque jour davantage la nième version du logiciel en vogue en 2083. En quelques mois, depuis janvier, des millions d’exemplaires de LA TELE COMMANDE ont été hackés pour certains, clonés et distribués pour d’autres, téléchargés bien au-delà des lois.

Kate a bel et bien disparu de la vraie vie, le 5 12 2083. Depuis elle vogue, son corps inerte, hormis son cerveau, ses yeux, son cœur, son flux sanguin. Et quoi d’autre ? Sous son casque, Kate vogue dans les images virtuelles en trois dimensions de chaines de télévision. Elle ne revient pas de l’expérience, toujours pas, depuis 7 longues journées, 6 courtes nuits. Nous sommes le 11 décembre 2083. La 7ème nuit, c’est ce soir. Le 8ème jour sera demain, le 12 12.

Le Professeur Lépinski paniquerait-il ?

-         Je vous l’avais bien dit, Professeur, Kate a franchi les bornes, lui rappelle Paul.

Paul sait les bornes franchies, et si seules les bornes avaient été franchies ! Kate est une femme extraordinaire, raffinée, brillante d’esprit, belle, intelligente, mais… Comment vous le dire, Dirions-nous fragile ? Non. Passionnée, assurément. La compagne de Paul est professeure-docteure émérite de physique moléculaire, l’une des plus jeunes universitaires si hautement diplômée pour son âge. Le 5 12 2083, Kate a étiré ses longs cheveux noirs, légèrement bouclés, a revêtu le casque, puis s’en est allée, munie d’une télécommande, sûre de la machine.

-         Ses yeux verts, cher Paul, facilitent la supra vision.

-         Ses yeux perçant, ses lèvres en amande, regardez-la. Dieu qu’elle me manque.

-         Je le sais. Nous la ferons revenir, ensemble.

Pourquoi Kate s’est-elle faite dévorée ainsi ? En sa 35ème année, 3+5=8, le 5 12 2083, Kate a disparu dans l’écran de la télévision, avec sa télécommande et sa robe noire. Kate aime les robes noires. Un collier en couleur embellit son corps éblouissant, mince, souple, tout en douceur. Le corps de Kate reste-t-il si inerte, sous le casque, hormis son visage rempli de vie ? Sa beauté, sa souplesse ne changent rien. Kate ne réapparait pas. Nous en sommes au 7ème jour. La télé commande.

Le procédé est simple, dans ses principes. Un être, appelons-le Lambda, revêt ce qui pourrait ressembler à un casque. Deux micro-caméras translucides sont braquées sur ses yeux. D’autres capteurs disposés tout autour de la tête, jusqu’au cœur, suivent les flux du sang dans le cerveau, dans le cœur. Le Professeur Lépinski commande et coordonne les principales opérations. Paul et le Professeur Lépinski, c’est une longue histoire, déjà ancienne, tombée dans la mémoire, une mémoire d’éléphant. Le Professeur Lépinski est âgé de 50 ans, 50=5+0. Paul devait être dans sa 21ème année, étudiant, lorsqu’il l’a rencontré. Déjà tous deux s’intéressaient aux chiffres. 5 serait l’harmonie, 0 le temps. Le Professeur cultive l’harmonie dans son jardin et le temps est son allié.

Je reviens à Lambda. La numérisation en temps réel des images de la télévision s’opère. Moult ordinateurs surveillent les opérations. Dans le cas où l’une d’elles aurait l’outrecuidance de vouloir agir en solo, la dite opération devrait être immédiatement stoppée, en théorie. Quelle est donc l’opération qui n’a point jugé bon de s’arrêter dans sa course le 5 12 2083 ? La vitesse des opérations atteint la célérité de la lumière, 300 000 kilomètres par seconde. Dès l’expérience lancée, Lambda peut ré-ouvrir les yeux, ses pupilles peuvent continuer à regarder la télévision, comme si de rien n’était. Les deux micro-caméras sont presque invisibles à l’œil nu, intégrées dans la visière du casque. Lambda se retrouve ainsi, assis droit devant une télévision, revêtu de son casque et de capteurs, la télécommande au bout du bras dans sa main droite.

Les processus s’enclenchent, lentement, sûrement. Lambda commence à ressentir, percevoir des images qui viennent s’imprimer directement dans son cerveau, des images en trois dimensions. Lambda commence à entendre des sons, des propos, comme s’il y était. Il y est. Les images coïncident avec celles de la télévision. Ça y est. Le passage en trois dimensions est autorisé. Plongée dans l’image. Etrange impression. Illusion, en surimpression.

-         Le blocage provient bien de la télécommande, confirme le Professeur. Le bouton retour ne réagit plus, même à distance, une demande de code à 6 chiffres à double entrée, du côté de Kate et du nôtre, a été introduite, impossible de la détourner.

-         J’ai compris, dit Paul. Les Brigands de la Supratoile nous ont encore infiltrés.

-         Nous devons découvrir le code. Commençons.

-         O est le temps. 5 est l’harmonie. Kate a 35 ans, 5+3=8. L’étincelle serait-elle décelée dans le 8 ?

-         Regardez-la Paul, elle est là et elle n’est pas avec nous.

-         Elle aussi devra découvrir le code.

-         Sa lumière intérieure semble pétiller de mille feux.  Votre compagne Paul, est des plus…

-         Singulière. Et dire que cela fait 7 jours, 6 nuits que ma colombe vogue ainsi dans la télévision.

-         Reprenons, je vous suis pour le 8, tout indique la lumière intérieure.

-         J’ai 45 ans, 4+5=9. Qui a vu en 9 l’imaginaire ? Croyez-vous Professeur que je vive dans mon imaginaire ? Et le 3 ? 9=3+3+3=3X3. Qui en 3, a vu le masculin ?

-         Prenons le 3 pour le masculin. Laissons le 9, pour l’instant. Qui  sait ?

-         Avec Kate, Professeur, nous prenons un malin plaisir à jouer avec les chiffres. Regardez-là, si absente. Si nous pouvions déclencher la touche retour sur la télécommande !

-         Malheureux ! Kate est dans d’autres mondes, ne l’approchez pas. Réveillée en sursaut, elle pourrait y rester.

-         Je le sais. Continuez.

-         Le 1 est le divin, le 2 la féminité, le 3 le masculin, le 5 l’harmonie, le 6 l’équilibre, le 8 la lumière intérieure, et j’en passe. Tous les chiffres recèlent des mythes, des histoires et des questions à dormir debout.

-         Quel intérêt pour les Brigands de la Supratoile de nous obliger à découvrir un code ?

-         Ils pensent nous alerter, comme si nous ne l’étions pas déjà… Ils pensent que mes travaux pourraient servir dans leur recherche d’une équation universelle, comme si les équations n’étaient pas déjà toutes universelles… D’autres intérêts sont moins avoués ou pas du tout. Certains pays voient d’un bon œil certains de leurs concitoyens se perdre dans la télévision. D’immenses intérêts financiers font le reste : accoutumances à des écrans sponsorisés par de grandes marques de fabriques, demandes croissantes de voyages virtuels, surtout des vues au raz du sol,  prises d’avions, d’hélicoptères, comme si nous y étions. Au prix des transports aériens, qui peut aujourd’hui voyager autrement si loin ?  Industries des vacances, des stars, du spectacle, du spatial. Tout y passe. Naviguer dans l’espace, c’est phénoménal. Et l’industrie du sexe, n’en parlons pas. Elle a proliféré. Le virtuel est devenu l’horreur, sur certaines chaînes. Le virtuel devient le paroxysme. Les applications se démultiplient presque d’elles-mêmes.

Poursuivons l’expérience avec Lambda. La surimpression des images observées sur la télévision et celles filmées via les micro-caméras fonctionne à merveille. Les micro-caméras vont pouvoir projeter dans le cerveau de nouvelles images  identiques aux premières, numérisées puis reconstituées en trois dimensions. Lambda va pouvoir gambader dans les chaînes, comme s’il y était. Le top départ est presque lancé.

C’est alors que tout va basculer. Lambda doit d’abord choisir la chaîne désirée. Une mosaïque à l’allure d’un damier sur la chaîne 0 présente en continu des pages de chaînes de télévision en format réduit. Elles défilent mises bout à bout. Lambda hésite dans son choix. Des choses qui n’ont rien à voir se présentent. Lambda n’a pas consulté les programmes des chaînes de la télévision.

Kate a suivi le même cheminement, le 5 12 2083, cela aurait été à peu près ça, mis à part Lambda. Kate était avertie, elle savait que lorsque tout bascule, la télécommande se retrouve dans l’écran, elle avec, et en trois dimensions. L’impression est physique, irréelle. Le 5 12, une fois de plus, Kate s’y est essayée, a franchi le pas, une fois de trop. A nouveau, l’immatériel lui est apparu. Kate avait insisté auprès du Professeur. « La meilleure façon de nous prémunir contre le brigantisme, c’est d’avancer plus vite. Vous le savez, Professeur, je connais cette machine mieux que personne en dehors de vous. Je vous serez utile plus que quiconque. »

A ce stade, tout s’était bien passé, des retours de Kate assurés rassuraient. Des personnages, des décors, tous regardés, traversés. Rien à signaler. Et hop, Kate vise à loisir sur un faisceau telle île dans le Pacifique, telle montagne jeune, redescend vers des plaines. D’un changement de chaîne sur la télécommande, elle peut suivre Peter Falk. Se prendrait-elle pour Colombo ? Kate zappe dans les steppes, en Afrique australe, en Australie, et hop, la voici, elle marche dans la 5ème avenue, là où New York s’agite. 

Où te chercher, Kate, ma colombe, se ronge Paul ?

Le coup de l’aiguille dans une botte de foin est usé, dépassé. Kate a disparu tel un artefact. Kate erre dans de multiples diffusions, des milliers de chaînes en potentiel. Autant « rechercher une étoile dans les milliards de galaxies », c’est l’expression d’usage, depuis les années 60.

Sa forme lui apparait bien humaine. Kate se voit là, à chaque fois, dès son apparition dans une image, sa télécommande à la main. Personne ne la voit. Enfin, pas pour l’instant. Aucun des vrais terriens, dans tous les cas. C’est le jeu, inventé, créé, programmé puis diffusé par les Brigands de la Supratoile. Personne n’entend Kate, ne la sent.

Certaines cellules des Brigands n’en font qu’à leur tête. Et si l’une d’entre-elles avaient kidnappé Kate. Pourquoi faire ? Paul garde ça pour lui. Mieux vaudrait que Kate soit retenue directement par le Conseil de l’organisation souterraine.

Soudain, une étincelle jaillit en Paul.

-         Professeur, et si deux ou plusieurs êtres Lambda se retrouvent dans la même image, au même moment, se voient-ils ?

Le Professeur reste silencieux. Ses yeux pétillent de lumière. Son silence en dit long.

-         Mon cher Paul, les Brigands de la Supratoile n’ont rien compris mais ils ne le savent pas. Une pure illusion, écrivent-ils dans leur propagande pour propager LA TELE COMMANDE. Ces gens-là sont dangereux. S’ils m’avaient écouté ! Je le leur ai pourtant dit, et redit. Méfiez-vous, qui résisterait à vivre une romance dans un coin du monde, perçue avec l’illusion d’être dans l’image-même, qui dans la nature, qui avec la foule, qui seul en bord de mer, qui sous les piliers du temple de Louxor, tout petit, au bord du Nil, de l’Euphrate, qui de Manhattan à Séville ?

-         Je vous avoue cher Professeur, mon faible pour certaines scènes à San Francisco, si véridiques dans le casque…

-         … je le vois bien. Et les retransmissions en direct du festival de Jazz de Montréal, me direz-vous. J’y ai vu plusieurs fois votre intérêt.

-         Professeur, si deux être Lambda au même moment…

-         J’ai parfaitement entendu votre question… Certains, oui, s’aperçoivent, se voient, ceux connectés au même faisceau-monde.

-         Mon Dieu !

Le logiciel LA TELE COMMANDE conçu à partir des travaux du Professeur Lépinski pourrait être extraordinaire, avec modération. Diffusé au tout venant, le logiciel fait des ravages. Vous imaginez, les millions, bientôt les milliards d’illusions de s’être déplacé, désaxé, combien de fois, au choix, sans ne rien vivre vraiment ? Qu’en faire de toutes ces illusions ? Qui est donc Kate, pour s’être ainsi fourvoyée, enfermée dans la télévision ?

Les Brigands de la Supratoile ont réussi à infiltrer le système qui contient les programmes du retour. Le bouton retour ne répond plus, ne donne rien.  Une demande de code à 6 chiffres et à double entrée a été placée là. Pas de retour possible, dans l’immédiat.

C’est ainsi que Kate disparait, le 05 12 2083. 7 longues journées font attendre Paul et le Professeur Lépinski, jusqu’au 12 décembre 2083, enfin, nous y sommes. Un signe de Kate arrive au bout de la nuit, à 8 heures 08. Le bling de l’arrivée du courriel coïncide avec le réveil de Paul.

Dans le panier, le courriel est signé Kate :

« Mon colombo, si tu savais. C’est terrible.

La découverte du code est dans les chiffres.

Une des clefs suprêmes réside dans le nombre d’or : 1,618. J’ai reçu un message des Brigands de la Supratoile. Leur humour est cynique, détestable. Je crois connaitre quelques âmes égarées qui ont été soudoyées, à leur service. L’appât du gain, si vous saviez... Vous le savez. « C’est juste pour tester votre suprématie », m’ont-ils écrit. Nous pouvons être rassurés. Ils prennent ça pour un jeu. Découvrons donc le code.

(1+5)/2=1,618

Partons de la racine, le 5 est l’harmonie. Il est écouté, dans l’ensemble.

5=√(1+2+2)

Le divin(1) et beaucoup de féminité (2) sont ici pour commencer. Quel est cet auteur, Paul, qui a écrit que la féminité, au-delà des femmes, est aussi en un homme sur deux. Elus par qui ? Rien ne le dit…

(1+5)/2=1,618

C’est là que le début arrive, ou presque. Bien des chiffres sont dans le jeu.

1,618=1+6+1+8=(16)=1+6=7

Le 7 est une dernière marche, avant le 8 majeur.

Nous sommes en 2083. C’est aussi dans le temps que nous devons chercher. Le zéro pourrait-il être là pour nous dire malicieux : « En entête était le temps. » C’est là que tout est d’abord là, dans le temps. 

Plusieurs étapes nous seront nécessaires pour découvrir le cheminement, jusqu’au code. J’avance, c’est compliqué. Je vais tout vous décrire, ici-même. Prenez-en connaissance. Partagez ce que j’ai découvert.

Vous devez à coup sûr vous être aperçus qu’il m’est impossible de commander mon retour. Un code à 6 chiffres bloque l’accès, avec pour chacun d’entre-nous une entrée pour y saisir le même code.

Je reprends, de façon rationnelle.

(1+5)/2=1,618

Le 5 est l’harmonie.

5=2+3

La féminité(2), le masculin (3).

1,618=1+6+1+8=(16)=7

Le 7. Serait-ce la foi, la part d’éternité pressentie ? En la lune, les cycles ? Le 7 s’est démultiplié. Serait-ce la vie ?

Je récapitule dans l’ordre.

Le 0 est le temps, attendons.

Le 1, n’y pensons pas encore.

Le 2 est la féminité.

Le 3 est le masculin. Rien de particulier.

Le 4, houlà ! Cela se complique. Le 4 a pris ses aises. Qui est-il vraiment ?

4=2+2

Un excès de féminité ?

4=2X2

Le carré de la création ?

Attention, rien n’est sûr. 4 pourrait être 1+3. L’entre-soi masculin ? Je te taquine, mon colombo. Pas de nouvelles pistes en vue. Le temps(0), la féminité(2), le masculin(3), la création(4) en attendant, et le 5, l’harmonie.

5 est l’évidence en binaire,

1001

0110

0110

1001,

nous savons.

6=1+2+3=1X2X3

6 est l’équilibre. Etes-vous encore là, Professeur Lépinski, vous qui êtes si sceptique ?

Paul, dis-le lui, toi, quand bien même ces fanfaronnades ne seraient que des balivernes. Nous n’avons qu’elles à nous mettre sous la dent.

Je reviens au 5.

5+2+1=8

L’harmonie(5), la féminité(2) et le divin(1), pour atteindre la lumière(8), vers le majeur, le souffle(9). Est-il imaginaire ? Serait-ce le souffle tout court, ou le souffle de la vie, ou les deux à la fois ? Serait-ce pour atteindre le 10 ? Après, ça continue, ou bien ça recommence ? En entête est le temps.

De 0 à 9.

0       le temps

1       le divin

2       la féminité

3       le masculin

4       la création ?

5       l’harmonie, l’étoile ?

6       l’équilibre

7       l’éternité, la foi ?

8       la lumière

9       le souffle.

Tous les chiffres sont là.

(1+5)/2=1,618

Le divin associé à la racine de l’harmonie et à la féminité est le 1,618.

1 est le divin.

2 apparait, divine féminité. Le divin ne s’arrête pas là. Et de 1,

3 est le masculin.

1,618. Le 6 équilibre le divin 1, qui revient. 8 peut arriver. Lumière !

La lumière est intérieure, secrète, source de l’imaginaire, et le 9, source ou souffle du 9 ? Je ne suis pas bien sûre du 4, non plus, ni du 7. A vous de poursuivre la voie. Toi mon colombo et vous, Professeur.

Je voudrais bien rentrer, que la colombe retrouve son colombo.

Une dernière chose : la virgule, elle marque la pause. Entre le divin et l’équilibre, la virgule s’offre une pause. Pourquoi divise-t-elle ainsi ?

Avec toute mon espérance.

Kate. »

Le Professeur Lépinski réfléchit.

-         Ce pourrait être des pérégrinations. L’isolement de Kate m’inquiète. Et si ce code n’avait rien à voir ?

-         Le code a tout à voir, vous le savez Professeur. Si Kate est un peu perturbée, je le sais, elle dit vrai. Les Brigands de la Supratoile, recherchent depuis des millénaires la combinaison possible des 9 chiffres, en toutes les signifiances et les langues imaginables.

-         Qui pourrait nous en dire plus ?

-         Julie, Capitaine ! Allons vite voir son amie intime de toujours. Je l’appelle.

Julie est plutôt du genre à porter, elle, des robes à fleurs. Julie est blonde, ses yeux sont bleus, ça lui va bien. Illico, le temps d’arriver, Julie débarque dans le laboratoire, tel un feulement de vent, décoiffée. Le tempo de Julie est fracassant. Sa tension est vive.

-         Comment ! Et ni l’un, ni l’autre ne m’a prévenue ? Paul ! et vous, Professeur ! Mais enfin ! Depuis 8 jours, Kate est coincée dans ce machin-là et vous ne me dites rien, moi, son amie la plus intime ? Son équation n’a pas marché ?

Paul et le Professeur Lépinski, éberlués questionnent de concert :

-         Quelle équation ?

Je ne le sais, exactement. Kate m’a répété, dans le cas où elle ne reviendrait pas, de vous dire, « surtout dis-leur ». Le 4 est la création, bien au-delà de l’imaginaire. Le 9 est le souffle, et seul le souffle pourrait s’immiscer dans (1+√5)/2=1,618.

Julie dit ça, tout ça, avec un aplomb à vous couper le souffle. Julie est architecte, elle construit, transforme, élève. Les chiffres, ça la connait. Julie aime se dépasser, déranger. Le Professeur s’avance.

-         Kate ne vous a rien dit d’autre ?

Le Professeur, s’il cultive le mystère, est du genre à penser l’illumination intérieure. L’intime est son allié.

Comment décrire le Professeur ? Il pourrait faire penser à une allure d’Einstein, en plus jeune, sans blouse blanche, sans moustache, habillé en noir, avec d’amples vêtements. 

Julie ne dit plus rien. Elle observe son amie Kate assise sous le casque. Elle dit juste :

-         Je vous l’ai dit, Professeur. Toi, tu le sais Paul, Kate pressentait sa disparition.

Julie est sûre de ce qu’elle dit.

Quel code fera revenir Kate, viendra-t-il à bout du bouton de la télécommande ?

L’impression que c’est possible occupe Paul, presque entier. A l’intérieur, son refus est de ne pas capituler. Que de mythes seraient risibles sans leurs questions qui viennent du fond des choses ! Paul partage bien des questionnements de Kate, avec aisance. Paul et Kate, c’est un coup de foudre, un vrai, il y a tout juste deux ans, en 2081. Aurais-je du commencer par là ? Non, nous sommes en 2083, c’est le présent qui doit primer, dit-on. Qui est on ? Paul et Kate se sont trouvés. Paul est l’homme serein qu’elle recherchait. Cheveux noirs, bouclés, de quelques ascendances méditerranéennes. Kate en avait rêvé, de l’homme avec qui elle partage sa vie. Paul est cet homme-là.

Que de questions portent les chiffres. 2+3, c’est l’amour. 5 en est l’harmonie. Sans harmonie, la lumière ne peut s’avancer. Sans lumière…

Le Professeur s’interroge, à haute voix.

-         De quoi sommes-nous sûrs, que savons-nous ? Qui reste-t-il ?

-         0       le temps

-         2       la féminité

-         3       le masculin

-         5       l’harmonie

-         6       l’équilibre

-         8       la lumière

-         9       le souffle

-         Pas de 1 ?

-         Qui est sûr ?

-         Pas de 4 ?

-         Rien n’est sûr.

-         Pas de 7 ?

-         Plus très sûr.

Le Professeur poursuit.

-         02356890235689023568902356890235689…

Paul acquiesce.

-         C’est la suite de Bernardo. La pluie tombe drue, Professeur. Nous continuons à sous-estimer les Brigands de la Supratoile. Tout de même, le coup de la suite de Bernardo, ces chenapans ! C’est à coup sûr une fausse piste. Revenons au nombre d’or : 1,618. Je trouverai le code à temps, Kate aussi. Nous en sommes si proches… Je le sais.

-         Si vous le dites.

Le Professeur Bernardo fut en son temps dans les années 50, un pionnier, l’un des plus grands inventeurs de tous les temps d’équations les plus alambiquées pour simuler l’écriture des images en trois dimensions. Paix à son âme.

-         Loin - je crois que c’est Jean d’Ormesson qui l’écrit ci-après dans les années 2000 - des « préhensions réciproques de l’homme et de l’imaginaire », dites-moi, Paul, en a parte, Kate ne se serait-elle pas emberlificotée dans son imaginaire si fertile ?

-         Est-ce son souffle intérieur, Professeur ?

-         En entête sont nos âmes. Il n’y a pas de début, c’est la pièce manquante. Il n’y a que l’infini : ∞

-         Il n’y a pas de témoin ?

-         Vous plaisantez !

-         D’où vient le souffle, Professeur ? La foi en l’avenir ? Quel chiffre pour le porter, à pleine vitesse, telle une course des couleurs d’un arc-en-ciel tournant et retournant vers le blanc ?

Quel rapport avec la télécommande ? Pourquoi placer ce code ? Kate reviendra-t-elle un jour ?

Trop de logiciels LA TELE COMMANDE occupent les écrans, les cerveaux, pour certains d’entre-nous, jusqu’à ne plus en vivre, à peine se nourrir. Qui peut vivre avec des artefacts ? LA TELE COMMANDE happe bien des âmes esseulées aux mille coins du monde. Les chaînes de télévisions en sont à inventer des séries où les acteurs se mettent à parler à des terriens soi-disant présents, autour d’eux, les regardant, flanqués de leur télécommande braquée sur eux. Heureusement que eux n’y voient rien, les acteurs. Les épisodes font fureur. Les stades deviennent pleins à craquer de terriens virtuels qui envahissent les allées, les salles de concert. Toutes les images transmises en direct ou retransmises en différé peuvent être captées. Et x Lambda à la puissance n, équipés d’ordinateurs puissants, de casques-caméras disponibles en série sur la Supratoile, et du logiciel vedette LA TELE COMMANDE peuvent tomber dans le panneau.

Paul, Julie et le Professeur se découragent. Quels chiffres ne figurent pas ?

-         Le 1, le 4, le 7.

-         1+4+7=12=1+2=3

-         Multiplie.

-         1X4X7=28

-         1+1=2

-         2+2=2X2=4

-         4+4=8

-         Le 4 serait vital ?

-         Multiplions par 4 la puissance de la vision.

-         Professeur, êtes-vous sûr de vous ?

-         De mon intuition, oui. Kate ne court aucun risque, soyez-en assuré. Si elle revient, les sécurités du système joueront leur jeu. Je les ai moi-même contrôlées.

-         Le code est contenu dans 1,618, à coup sûr.

Paul se dit : et si la virgule nous invitait à retourner les chiffres en suivant ? 1,618=1+0,008+0,01+0,6=1000800106=1816. Avec du temps, avant, après ? Eurêka ! 018160. Paul se positionne, un clavier de l’ordinateur à disposition.

-         Allons-y Professeur.

Julie lit l’intuition de Paul dans son regard. Elle aide le Professeur à braquer sur eux une caméra reliée à la télévision pour être diffusée. Les images où tous quatre, Paul, Kate, le Professeur Lépinski et Julie vont figurer, vont d’un instant à l’autre être émises, transmises, retransmises en temps réel sur les ondes de la chaîne de télévision du laboratoire.

Dès la caméra branchée, le faisceau est distribué.

Leur préhension est à son comble. Kate reviendra-t-elle ? Se branchera-t-elle sur le faisceau de cette télévision ?

H moins 5 secondes. Le compte à rebours est lancé. 4, 3, 2, 1, 0. La demande de code est concomitante. Paul s’active. 018160. Kate le suit. 018160. Hourra !

Kate réapparait vraiment. Son visage rayonne, elle retire son casque. Ses bras, ses jambes doucement se raniment. Le Professeur Lépinski accourt. Tout va bien. Kate est juste un peu courbaturée.

Ô temps, suspend ton vol. Tous les terriens qui ont capté le retour de Kate en sont bouche bée. Impossible d’éviter la fuite des images de son retour, filmées puis diffusées sur la Supratoile. Combien s’en feront un régal ? A chaque médaille, son revers. Le Professeur donne la consigne de la fin des émissions.

-         Mon colombo !

-         Ma colombe !

Le Professeur est hilare. Sa peur panique a disparu.

-         C’est 1,618, le sens de la virgule, dit Kate d’un sourire rassuré. Qui a trouvé le code ?

-         Tu veux dire 1,618=1+0,008+0,01+0,6=1000800106=1816=018160 ?

-         Ô Paul, mon colombo, c’est donc toi ! Nous avons sous-estimé les Brigands de la Supratoile, cher Professeur. Dans les années 80, certains ont dû réussir à s’infiltrer dans vos équipes.

-         Si les codes sont réglementés, personne Kate, n’a songé à protéger le retour sur la télécommande. Tous nos efforts ont porté sur le comment y arriver, non sur le comment en revenir, en repartir. La touche retour n’a pas été protégée. Avec facilité, les Brigands ont introduit le passage d’un code à double entrée pour bloquer l’accès de la touche retour.

Le Professeur se tourne vers Paul.

-         C’est donc vous qui avez trouvé le code ?

-         Oui, je l’ai saisi : 018160, et validé en enclenchant l’expérience avec 4 fois plus de puissance. 1,618 dans un ordre pour partie inversé, juste après la virgule.

-         Et vous Kate ?

-         J’ai vu en la virgule l’infini qui s’écrit de façon identique à l’endroit ou à l’envers nous invitant à inverser la suite 618 en 816

Paul embrasse Kate, en joie.

-         Si vous saviez, dit Kate !

-         Que saurions-nous ?

-         Entre-eux, les terriens virtuels s’aperçoivent, c’est terrible. Pas de sensation de toucher, ni d’odeur, pas de goût, pas d’ouïe mais la vue est en éveil. Comment est-ce possible, Professeur ? Des millions de terriens parcourent ainsi toutes les chaînes de télévision du monde, pour épier les turpitudes d’autres terriens virtuels. L’indiscrétion est devenue excessive, dévastatrice. Des millions d’entre-nous deviennent des ectoplasmes. La télé commande. Qui s’en indigne ? Paul, en a parte, où me suis-je rendue ces 8 jours ? Au Caire, à Jérusalem, à Paris, à New-York, dans le Lot, près des Alpes, à Venise, tu n’imagines pas, un peu partout, branchée sur Planètes et Espaces. Que de richesses vues, aperçues, parcourues, toutes virtuelles.

Silence.

-         Au vrai, je ne regrette rien, de m’être ainsi transmuée, pour un temps.

-         Tu t’y étais préparée.

-         En secret. Seule l’angoisse de mon non-retour ne m’avait pas effleurée.

Le Professeur Lépinski ne s’était pas paré à réparer l’irréparable.

-         « Le remord, nous dit Spinoza, est une seconde faute ».

-         Le remord n’est pas rédhibitoire, Kate, flanqué de points d’ancrage.

Le Professeur, Paul, Kate et Julie fêtent l’événement. Champagne !

Le Professeur :

-         Connaitriez-vous le mythe de la racine de la vigne en Champagne ? Par groupes de 5, les pieds de vigne se rejoignent par leurs racines, à l’ombre du divin. 1+5. La féminité(2) pointe là une interrogation. (1+5)/2. Le divin(1) et parfois la pluie, virgule, affichent la couleur de l’arc en ciel, la lumière(8). L’équilibre se range derrière le divin. 1,6. Le divin n’est pas en reste et se repointe. 1,61. Plus les racines sont ensemble, plus la lumière jaillira. 1,618. Vous ressentez les chiffres dans ce Champagne, le divin(1), l’harmonie(5), la féminité(2), l’équilibre(6), la lumière(8) dans les bulles ?

Avant de s’endormir, le Professeur Lépinski, se branche un quart d’heure sur la dernière version de LA TELE COMMANDE, presque en catimini. Un quart d’heure de temps en temps, le Professeur teste et profite de ses inventions. Que voulez-vous, un peu de fantaisie, tout de même !

         Paul et Kate partent pour Séville, dans le réel pour quelques jours. L’odeur du jasmin, les couleurs ocre, rouge pourpre, bleu méditerranée, jaune d’orient, seront plus vives que nature, sous les oliviers, les palmiers, les eucalyptus.

-         Merci Paul.

-         Ne me dis pas merci. Tu as tenté, voilà tout. J’ai eu peur de te perdre, de vivre ta perte dans la télévision.

-         C’est terrible, la technologie, lorsque ça s’emballe, pour la science.

Paul sait que Julie de temps en temps sollicite le Professeur dans l’ombre. Elle aussi revêt le casque quelques heures ici ou là.

En entête était le temps(0), puis le divin(1), Kate(2) et Paul(3) se rencontrent tous deux amoureux d’art, d’histoire, de création(4). L’harmonie(5) de leur union depuis vit en équilibre(6). Paul et Kate partagent avec Le Professeur Lépinski et Julie leur foi en l’avenir. Leur amour de la science conjugue leurs questions. Qui sommes-nous ? Poussière d’éternité(7) ? Leurs lumières(8) éclairent les uns, les autres. L’amour atteint le souffle(9). La liberté est infiniment(∞) là.

 

7  8  7  5  3  1                 5  5  5  5 

 

9  1  1  1  0  6              5  1  0  0  1  5

 

8  1  1  0  1  7              5  0  1  1  0  5

 

0  0  0  0  0  0              5  0  1  1  0  5        

        

6  1  0  1  0  4              5  1  0  0  1  5

 

4  7  3  5  2  3                  5  5  5  5                  

 

 

Bordeaux, le 26 août 2009.

Jean-Luc Benguigui

http://www.jeanlucbenguigui.fr