
Le temps de Jef
Harisson
/ nouvelle.
-
Allô ?
-
Mais
enfin, Alan, tu dormais ?
-
Kate !
-
Alan,
accroches-toi ! J’ai reçu un appel de Jef Harisson !
-
Jef
Harisson ?
-
Oui,
il veut me voir. Je veux que tu m’accompagnes.
-
Il
a aimé tes tableaux ?
-
Mon
Dieu ! Sa voix en tremblait, j’étais pétrifiée.
-
Kate,
c’est génial ! Jef Harisson n’a pas mis un pied sur Terre depuis au moins
sept ans, je crois.
-
Je
suis folle de joie !
-
Quand
veut-il te voir ?
-
Demain
soir, à Séville.
-
Demain
soir ! Kate, je ne vais pas pouvoir ainsi me libérer au pied levé !
-
Alan !
Jef Harisson atterrit dans ma vie, m’appelle, demande à me voir, et tu ne vas
pas te libérer pour m’accompagner ?
-
Le
vol est à quelle heure ?
-
16
heures 30. Arrivée : 18 heures.
-
Mon
Dieu ! J’y serai.
-
J’espère
bien !
*
La première image qui me vient à
l’esprit, c’est le reflet du soleil couchant sur l’aile géante de Jef Harisson.
C’est un avion aux dimensions démesurées, dont la forme s’apparente à une aile
volante, recouverte de capteurs solaires. L’aile est silencieuse. Depuis sept
ans, Jef Harisson n’a pas foulé la Terre. Il s’est exilé dans son aile. Quel
âge peut-il avoir ? Soixante-dix, quatre-vingt ans ?
L’événement est annoncé. La une des
journaux est encombrée. Jef Harisson revient sur Terre. Quelle est donc sa
raison ? Personne ne sait. Elle suscite toutes les interrogations.
Serait-il malade, souffrant, déjà mort ? Les pistes de l’aéroport de
Séville ne seront pas assez longues pour que l’aile s’y déploie. Qu’à cela ne
tienne ! De toute urgence, la piste principale sera allongée. Vous
imaginez ? L’aile se déploie sur 500 mètres, jusqu’à 70 mètres en largeur.
De combien de trains d’atterrissage est-elle équipée ? Un cordon de
sécurité devra être déployé, tout autour.
Des milliers de terriens voudront voir
de près l’aile volante de Jef Harisson. Aucune autre construction n’est venue
égaler ni même approcher une telle œuvre technologique.
On raconte [qui on ?] que Jef
Harisson a aménagé son aile en musée volant. Des centaines de tableaux, de sculptures,
d’objets, y sont exposés, aussi des livres par milliers, des salons, un patio,
une salle de cinéma, une piscine, un sauna. Pourquoi pas un barbecue ? On
raconte n’importe quoi.
L’aile volante défraye la chronique.
Des milliers de terriens affluent donc vers Séville. Le plan rouge est
déclenché. Le gouvernement espagnol est débordé, dépassé. L’armée intervient,
un peu d’ordre s’impose. Il ne s’agit que d’un terrien qui revient sur notre
planète !
Qui est Jef Harisson ?
Un vieil homme aujourd’hui, multi
milliardaire. Un banquier de génie, une très grande fortune héritée de son
père, amoureux d’art, de culture, érudit d’histoire des religions, ses
Fondations soutiennent des milliers d’artistes dans tous les coins du
monde : des peintres, des écrivains, des sculpteurs, des poètes, des
musiciens. Ses banques, éminemment spécialisées dans la micro-finance,
accompagnent plus d’un milliard de terriens. Qu’a-t-il trouvé dans les œuvres
de Kate ?
*
Kate est très en avance. Il est à peine
15 heures. C’est elle qui a les billets d’avion. Tout était déjà réglé lorsque
Jef Harisson lui a téléphoné. Deux billets électroniques aux noms de Kate et
Alan Turner. Nous ne ferons pas les cent pas. L’aile volante est annoncée à
Séville pour 21 heures. Un porteur a livré à Kate deux laissez-passer. Nous
passerons les barrages sans trop de difficultés.
-
Enfin,
te voilà !
-
Prête
et vêtue pour un grand jour ?
Ma sœur Kate est ravissante. Robe noire,
perles ocre jaune et rouge pourpre en collier, ses cheveux sont attachés.
Nos yeux sont marron-noir, de famille.
-
Tu
as repris ton eau de Séville en parfum ?
-
Je
suis sûre que cet homme apprécie le jasmin. Une intuition.
Saisissez « eau-de-toilette ou parfum +
jasmin » sur Google, seule une eau en Provence répondra à l’appel.
-
Qu’as-tu
dit à Catherine ?
-
Rien.
Elle est au Québec, chez Paul et Lucie. Sa conférence s’est très bien déroulée.
Elle rentre mercredi prochain. Je lui manque. Elle me manque aussi.
-
Tu
ne lui as rien dit ?
-
Tu
n’es pas sûre.
-
Ni
toi.
-
A
qui confier le doute ?
-
A
personne.
-
Pas
de doute.
-
Je
n’ai rien dit non plus à Luc. Je veux d’abord savoir, être sûre. Toi seul sait,
ô combien j’ai espéré cet appel-là. Je l’ai pensé, souhaité, voulu.
-
Je
le sais. Mektoub !
-
Oui,
c’est ma destinée. Comment veux-tu que je partage cette intuition-là avec
Luc ? Je lui en parlerai, après.
Le ciel est saturé. Les demandes des
compagnies aériennes pour Séville ont explosé. Notre avion est bien annoncé.
Air Iberia 1214. L’enregistrement ne sera qu’une simple formalité.
-
Pourquoi
moi Alan ? Des milliers d’artistes, de créateurs, écrivent, jouent,
composent.
-
Ta
série sur Vénus ?
-
Peut-être.
-
Je
crois plus à la joie qui respire dans ton œuvre, au temps que tu caresses dans
l’instant.
-
Cet
homme est-il croyant ?
-
Oui,
sans religion.
*
Nous voyageons en classe affaire. Jef
Harisson a bien fait les choses. Bol d’air.
Je sens le regard de Kate tourné vers
elle-même.
L’aibus A320 se pose. La passerelle
arrive vers l’appareil. Vers quelle direction ?
Au sortir de la passerelle, les choses
se compliquent un peu. L’aéroport est envahi. De terriens, de paraboles,
d’écrans, de studios, de directs. Quelle agitation !
Notre avion était presque le dernier
autorisé à atterrir.
-
Jef
Harisson m’a dit de nous présenter à l’accueil des officiels.
Le chef de la sécurité est éberlué
lorsque Kate lui présente nos laissez-passer. Les journalistes accourent. Voilà
donc la raison de la venue de Jef Harisson ! Qui est cette Kate
Turner ? Et cet homme venu l’accompagner ?
Nos laissez-passer sont bien
authentifiés. Nous patientons dans un salon feutré avec vue sur les pistes.
Les demandes d’interviews, de
photographies, de films, s’emballent. S’il vous plait, rien de tout cela !
-
Que
d’attentions pour nous !
-
Rien
à voir avec nous !
-
Nous
sommes les seuls hôtes annoncés de Jef Harisson.
Le site Internet de Kate Turner est déjà
saturé. Quelle est donc cette artiste-peintre-sculpteur jusqu’alors inconnue
qui surgit à Séville là où on ne l’attendait pas ?
J’ai toujours cru en Kate. C’est écrit. Elle
porte en elle une inspiration, une respiration.
Kate Turner, 45 ans, pas une œuvre exposée
dans un quelconque musée. Quelques vernissages, ici ou là. Une cinquantaine
d’œuvres vendues, à des particuliers. Elle travaille et vit, presqu’inconnue,
comme le commun des mortels, immortels tant ils existent, le plus grand nombre
d’entre-nous.
La piste numéro 1 enfin s’éclaire. Il
est 21 heures, pétantes et pétillantes. Jef Harisson est un homme ponctuel.
Les caméras du monde entier sont
braquées sur l’aile volante de Jef Harisson.
Là, la voilà en bout de piste !
-
C’est
prodigieux !
-
La
forme est celle d’une raie géante.
-
Oui,
dessinée à la craie, dans l’espace. Les traces de craie scintillent, l’aile est
en mouvement, vole tel un oiseau, les muscles en éveil, tous coordonnés.
-
Oiseau
solaire !
-
Oiseau
lumière !
Des nuées de gyrophares suivent
l’atterrissage, tout en douceur. L’aile-oiseau touche la Terre.
Jef Harisson n’en sortira pas, pas ce
soir. Nous sommes conviés à le rejoindre à l’intérieur.
Tous les regards sont braqués vers
nous. Déjà la rumeur enfle : Jef Harisson amoureux d’une femme qui
pourrait être sa fille ! Vous imaginez ? Pourquoi donc serait-elle
accompagnée par son frère, de deux ans son ainé ? Nous n’avons rien
trouvé. Google ne répond pas à « Alan Turner ».
Nous aurions dû prévenir Catherine,
Luc, maman, nos portables sont truffés de messages, d’appels manqués.
Catherine est en colère. Son dernier
message en atteste. Je l’appelle.
-
Mon
amour, cela s’est passé si vite. C’est Kate qui a voulu que je l’accompagne. Je
suis obligé de raccrocher…
-
Tu
parles !
Maman
est fière de nous.
-
Ce
n’est pas nous qui sommes célèbres, maman !
Que
vont penser Paul, Lucie, Simon ?
Nous
coupons nos portables.
Nous
passons trois ou quatre portiques de sécurité, jusqu’au tarmac.
Kate,
passe encore ! Je me retrouve en involontaire héros d’une histoire qui ne
m’appartient pas.
-
Tu
pourras témoigner.
-
Jef
Harisson en ange-gardien, je suis fier de toi, si tu savais !
-
Je
sais.
Notre
émotion se partage.
Une
jeune femme nous accueille, souriante.
-
Bon
soir, chers Kate et Alan Turner ! Jef Harisson ne s’était pas ainsi
impatienté depuis des années. Il vous attend.
Qui
attend qui ?
Un
ascenseur se détache de l’aile, arrive jusqu’à nous. Nous nous avançons vers
une porte coulissante. Combien de mètres nous séparent de l’issue, de l’entrée,
six, huit mètres ?
Nous
arrivons dans un vestibule. Notre hôtesse nous invite à patienter ainsi. Elle
reviendra nous chercher.
Nous
ressentons le même vertige. Je touche le mur, elle, la poignet d’une porte. Ils
sont réels. Nous sommes bien éveillés.
-
Ne
vous emballez pas !
Le
cuir des fauteuils est confortable, bien imité. Kate est incapable de s’assoir.
Je la comprends. Qui a dit que nous ne
ferions pas les cent pas ?
Les
secondes durent une éternité.
La
jeune femme revient vers nous.
-
Jef
Harisson souhaite que vous vous rendiez au musée, dans la salle qu’il a fait
spécialement aménager pour vos œuvres, Kate Turner. Il vous y rejoindra.
Les
yeux de Kate s’écarquillent.
Je
partage l’évidence, regarde la jeune femme venue nous accompagner, droit dans
les yeux. Se sent-elle obligée de répondre ?
-
Jef
Harisson croit que certaines œuvres résistent au temps. Il veut inscrire Kate
Turner dans ce mouvement-là.
Une
porte s’ouvre vers un couloir. D’autres portes dérobées s’ouvrent à leur tour.
Une
dernière porte enfin découvre une salle, aux douces formes arrondies. C’est ici
que les œuvres de Kate sont exposées.
Kate
en pleure de joie.
-
Mon
Dieu, Alan, regardes !
-
Je
vois.
Toute
l’œuvre de Kate est là, ses tableaux, ses sculptures, pour beaucoup originaux,
d’autres fidèlement copiés, dans un ordre que nous n’aurions pas soupçonné. La
série des Vénus figure au centre de la voûte. Elles s’observent. Ses tournesols
sont éclairés tels qu’en pleine lumière du soleil. Ses anges sont suspendus à
quelques mètres de hauteur, déjà prêts avec assurance et en piste pour de
nouvelles destinées. Ses portraits de femmes se répondent tout autour de la
pièce.
-
Cet
homme t’a comprise !
-
Je
cherche mes premiers mots. Pourrais-je lui dire : qu’avez-vous
trouvé ?
-
Laisse-le
venir vers toi !
La
jeune femme disparaît. Nous sommes seuls, près des Vénus de Kate, près de
Séville. Pourquoi Séville ? Rarement, ailleurs de par le monde, des
couleurs ne s’assemblent dans une telle harmonie.
-
La
terre est ferme.
-
Continentale.
-
Les
jardins rafraîchissent l’atmosphère.
-
C’est
ici que j’ai emprunté mes couleurs.
Jef
Harisson apparaît dans l’embrasure de la porte juste derrière nous. Il sourit,
semble détendu, fixe Kate droit dans les yeux, dépose un tendre baiser dans la
paume de sa main, me salue.
-
Vous
êtes son ange-gardien ?
Je
ne réponds pas.
-
Depuis
sept ans, je suis votre travail, Kate Turner, votre énergie m’éclaire.
Le
ton est grave, sérieux, précis, pesé, reposé.
-
Vous
m’auriez donc interrogé sur ce que j’aurais trouvé dans vos œuvres ?
Comment
sait-il ?
-
Je
n’ai pas eu à chercher. Le temps est au cœur de votre œuvre. Dans vos regards,
vos postures, même vos anges n’échappent pas à la présence dans le temps. Qu’en
pensez-vous Alan, vous qui la connaissez bien ?
Je
réfléchis. Quel début pour cette nouvelle. Allô ? Mais enfin, Alan, tu
dormais ?
-
L’art
de l’instant, monsieur Harisson, Kate sublime ce moment-là, le rend vivant.
Tous ses portraits nous regardent, de face, de profil. Le jour, la nuit, quelle
que soit votre place dans ce musée. Ces femmes sont là, habitent la matière.
-
Vous
la connaissez bien. Et vous Kate Turner, je vous ai évité la toute première
question. Allô ?
-
Je
suis très honorée, monsieur Harisson. Vous auriez pu m’entretenir des couleurs,
proches de celles d’ici, du jaune ocre, du rouge pourpre, du vert nature. Vous
auriez pu me parler de l’âge, toujours le même, des femmes que je portraitise,
que je modèle, toutes ont 45 ans, mon âge d’aujourd’hui.
-
J’aurais
pu aussi vous signifier l’apogée de l’année où vous avez commencé à mêler
quelques feuilles d’or dans vos toiles.
-
Saurai-je
un jour représenter ma bonne étoile ?
-
Croyez-vous
en l’éternité ?
-
Bien
sûr que non.
-
Mon
aile est fatiguée. Vous m’avez redonné le goût de continuer ma quête, que j’ai
quelque peu délaissée, ces derniers temps.
-
Quelle
est donc votre quête ?
-
Vos
toiles s’en approchent, vos sculptures l’effleurent.
-
Dieu
nous habite à l’intérieur !
-
Bien
sûr !
-
Et
après ?
-
Je
vais laisser mon aile volante, ce musée vivant, ici, à Séville, pour vous. Vous
serez à l’honneur.
-
Mon
Dieu ! Où vivrez-vous ?
-
Je
parcourrai encore le monde, à la rencontre d’êtres tels que vous. Je vous vois,
vous éclaire, vous place en pleine lumière.
-
Comment
vous remercier ?
-
En
étant là, ce soir. Puis-je vous demander autre chose ?
-
Je
vous en prie !
-
Je
crois que vous sauriez représenter le temps.
-
Je
pressentais que vous me demanderiez de vous représenter. Installez-vous !
Vous êtes le premier homme que je vais portraitiser.
-
Je
le sais. Je pourrais être votre père.
-
Et
alors ?
-
Mon
corps est fatigué.
-
Pas
vos yeux. Vous rayonnez.
-
Qu’en
dites-vous Alan ?
-
Vous
l’aimez, je le sens.
-
Vous
savez, à mon âge ! En quel être pourrais-je désormais me voir. Ma femme,
Sara, s’en est allée il y a 7 ans.
-
Taisez-vous
Jef Harisson ! Je vous veux souriant, expressif et pensif.
-
Je
vais vous observer !
-
Oui,
je veux voir votre cœur, votre âme transparaître.
-
Ma
fille vous ressemble, entière et téméraire.
-
Quel
reflet préférez-vous ?
-
C’est
vous qui observez.
-
Aucun
regard ne trompe.
-
En
trompe l’œil ?
Ainsi
plusieurs heures durant, Jef Harisson reste immobile, les yeux rivés vers Kate.
Je reviens plusieurs fois dans la salle voûtée, m’enivrer des œuvres de Kate.
Elles rayonnent. Je ressens leur âme, leur essence. Toutes me regardent, de
l’intérieur.
Dehors,
les médias s’évertuent à tuer le temps. S’ils savaient ! Kate crée le
portrait de Jef Harisson. Les paraboles transmettent dans le monde entier des non-informations
pour tuer le temps.
Nous
y sommes. Au milieu de la nuit, la chaleur s’est estompée.
-
M’autorisez-vous
à d’abord…
Jef
Harisson ne laisse pas à Kate le temps de terminer sa phrase.
-
Allez-y
Alan, dites-moi, vous !
Je
comprends. Je m’approche de la toile.
-
Mon
Dieu !
Kate
a représenté le reflet du soleil couchant sur l’aile volante de Jef Harisson,
au-dessus de la Terre, la toute première image qui m’est venue à l’esprit.
L’aile reflète le visage de Jef Harisson, tourné vers les cieux. C’est donc lui
qui regarde, nous regarde, pas son reflet.
Kate
a ainsi représenté le temps de Jef Harisson. Son reflet regarde les cieux. Le
temps, lui, nous retient dans son champ de vision.
Jef
Harisson est satisfait.
Ailleurs, le 7
septembre 2008.
Jean-Luc
Benguigui