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Non Jef, ta différence / nouvelle, avril 2009

 

        

« Non Jef, t’es plus tout seul ». Tu vas pouvoir arrêter de pleurer, et vite sécher tes larmes dans la nuit. Je sais, la nuit, tes larmes se démultiplient. Dès que tu sauras, tu verras, tu sentiras d’un coup, tes larmes disparaîtront en instantané. Finie l’angoisse de ta différence. Laura, Sophie, n’en croiront pas leurs yeux. Elles qui, toutes deux, ont tenté l’expérience, leurs amours en disent long. Mais ni l’une, ni l’autre, n’a tenu, n’a supporté le regard des autres, jusqu’à des êtres fort proches, les regards qui tuent. Combien donc de tueurs en puissance ? J’imagine leurs questions, je les entends. Je n’invente rien.

         J’entends :

-         Comment fais-tu, Laura, lorsque tu le regardes ?

-         Je m’efforce de regarder Jef au-delà de sa différence, terrible, je le sais !

-         Moi, je ne le pourrais pas. Tous les regards sur moi, le monde dans la rue.

-         Je ne sais si la force de rester avec lui sera plus forte que tous les regards qui nous dévisagent, au dehors, dans le bus, dans les salles de spectacles, de concerts, dans les bars, les restaurants, sur la plage.

Combien de fois Jef et Laura se sentirent, pris en étau, pas seulement en ville, à la campagne aussi, jusqu’au sommet des Pyrénées, jusqu’aux regards ahuris des randonneurs, au sommet du Picou. C’est toute une frayeur qui envahit l’espace en ces moments-là. Tous en redescendirent, du Picou, sans même admirer la chaîne de la jeune montagne, toute de pics vêtue.

A peine passés quelques jours, Laura ne résista pas. Ses sanglots dans la nuit masquèrent ceux de Jef tant leur tonalité se risqua jusqu’au bout du bout, jusqu’au non-bout.

Sophie ne fut pas plus téméraire. Elle résista trois mois. Sophie comptait les jours, sur la fin. Les nuits restèrent toutefois câlines, jouissantes, jusqu’au bout. A quoi bon ? Jef fondit de tout son être lorsque Sophie l’embrassa, la toute première fois.

-         Tu sais, Jef, moi je l’aime, ta différence, lui déclara Sophie

Très vite, deux, trois semaines après, les premiers regards tous tournés vers eux, vers lui, vers elle, retournèrent Sophie. Elle se mit alors en quête de tous les produits du monde, à base de plantes soit disant influentes pour démarquer la différence de Jef, des plantes venues des Galápagos, du désert de Corinthe, de l’île de Youri, de la colline d’Aram, à base de jasmin éthiopien, que donc inventerais-je encore ?

Rien n’y fît. Et je te soupçonne Jef, tant son renoncement s’aiguisa, d’avoir vite stoppé le délire de Sophie. Les crèmes ne changèrent rien.

Sophie repartit le soir où Jef lui dit d’arrêter, tout ça et tout le reste, d’arrêter de tout centrer sur sa différence-même.  Jef mit Sophie à l’aise, feignant de s’agacer plus qu’à l’accoutumée.

-         Personne ne tiendrait, Sophie, ne te sens pas obligée. Je t’aime. Je sais ô combien que ma différence ne t’indiffère pas. Je ne te retiendrai pas.

Jef et Sophie se retrouvèrent, assis sur le parquet de leur appartement, dos-à-dos devant la baie vitrée. Le silence, le plus pesant, plomba l’atmosphère, dans le présent d’alors, la solitude ultime, de part et d’autre, seuls dos-à-dos.

Jef se leva, sortit sur la terrasse. Sophie vite le suivit.

-         Je resterai ton amie Jef, je reviendrai te voir. Ne m’en veux pas.

Jef bouillait à l’intérieur de lui puis se mit à mentir de tout son être. Il prit sa respiration et déclara à Sophie que lui, il ne lui en voulait pas. Forfaiture ! Sophie ne supporta pas, voilà tout. C’était il y a longtemps.

C’était il n’y a pas si longtemps que ça, - toute une éternité pour Jef. Six ans, sept ans ? Pour le peu que j’en sais, pour ce qui me concerne, je dirais sept ans. J’ai rencontré Jef encore récemment, tout juste il y a deux ans, c’était un huit novembre, je m’en souviens, m’en souviendrai toute ma vie durant. Lorsque je l’aperçus, mon sang tourbillonna. Pourrais-je ici écrire la joie d’un coup, que je ressentis. C’est un tort de tout vouloir comprendre.

Je te décrivis mes expériences, Jef, quelques jours en suivant, te présentai mon équipe scientifique et technique, des êtres exceptionnels. Tous n’attendaient que ça, toi ! Je te l’avoue, tu le sais déjà, sans ta différence, sans doute ne nous serions-nous pas rencontrés.

-         De quelle patience as-tu fait preuve, Jef, juste après et depuis lors !

-         J’ai encore en tête les premières expériences.

-         La technologie a bien évolué, et Dieu sait que tu y as contribué. Ce soir, c’est un grand soir. Je suis presque sur le point de t’annoncer l’excellente nouvelle.

-         Clôturera-t-elle la page, le chapitre, la nouvelle toute entière ?

-         Trois années de recherches effrénées nous ont occupés, jusqu’à ce que la découverte nous apparaisse, irréfutable, indicible. Terminée ta peine, Jef. Nous avons réitéré l’expérience plusieurs fois d’affilée. Le procédé est bon. Nous avons modélisé tant de gènes, dans la nature. Nous transformons les gènes et l’apparence humaine. Je suis enfin sur le point de te dire : « ça y est ! ».

-         Je n’userai plus mes larmes qu’en de grandes occasions.

-         Plus qu’une marche nous sépare du but, Jef. Nous allons à jamais gommer ta différence.

-         Mon anormalité ?

Anormal, c’est le mot, impossible à prononcer. C’est le mot qui tue, pire, qui sacrifie le ou la désigné(e).

-         Toutes les heures seul-à-seul rempliraient tout un dictionnaire, depuis l’âge de mes huit ans, lorsque je me suis retrouvé seul, orphelin. Je n’en sais la raison.

-         Ce dut être douloureux, du côté des blessures qui ne se referment pas. Tu n’en parles pour ainsi dire jamais.

L’appartement de Jef regorge de livres, de films, de disques. Jef est un grand lecteur. Sa lecture est éclectique, profondément normale. Les œuvres se complètent : Mozart, Beethoven, Jacques Brel, Léo Ferré. Un nombre incalculable de musiques enregistrées, de chansons, s’étend sous l’écran de projection dans son salon. Le balcon est en terrasse.

La terrasse domine la baie de San Francisco. Nous sommes loin du monde. C’est ici outre-Atlantique que Jef déménagea au départ de Sophie. C’est lui qui seul s’éloigna de la France. Il choisit l’exil, s’installa face au Pacifique pour vivre sa vie à l’écart.

Les quelques américains qu’il côtoie dans l’immeuble se sont habitués à sa différence. Jef sort peu, si ce n’est pour longer l’océan, le soir, au crépuscule, ici-même où il s’exila, sur un sentier à quelques kilomètres de la baie. Jef est devenu presque invisible. Les soirées arrivent parfois à devenir agréables, lorsqu’il se permet de sortir, de marcher sur la terre ferme, dans le monde et au sein du monde. Le soir tard dans l’obscurité, sa différence s’efface comme en partie, en trompe l’œil.

Jef a conservé quelques amis, peu nombreux. Toutes et tous vivent et travaillent en France.

Jef a choisi l’exil, pour écrire, seul et loin du monde, loin de la contradiction majeure de n’exister que par les autres. Les différences, les plus voyantes, les plus crues, béantes, attisent les regards. Ces regards équivalent au scandale, au rejet. Jef en d’autres temps aurait pu se retrouver dans un cirque. Combien de cirques, il n’y a pas si longtemps, auraient transformé Jef en animal de foire, en une curiosité bonne à montrer, moulée sur un manège ou bien éclairée dans une pièce obscure. De quelle candeur les hommes sont-ils donc pourvus en ces temps ?

Vous le comprenez. Je dus déplacer mon laboratoire outre-Atlantique, loin des curieux qui s’accoquinent aux paparazzis. Grâce à Jef je réussis à convaincre les investisseurs qui soutiennent mes recherches appliquées. Jef obtient quasiment tous les rendez-vous qu’il veut, y compris avec bien des grands de ce monde. Le ministre de la recherche piqua du nez lorsque Jef lui déclara en ma présence :

-         A San Francisco et nulle part ailleurs. C’est là-bas que je vis désormais. Inutile d’insister.

Jef se permet quelques exagérations. Pourquoi ne se le permettrait-il pas ? C’est au Palais de l’Elysée que l’affaire se régla. Vous parlez d’une affaire ! Vous imaginez ? Quelle différence serait assez habile pour justifier un dîner en tête-à-tête avec le Président de la République, accompagné de la première Dame de France ? Jef fait davantage confiance aux femmes, pour convaincre, qui plus est dans une telle circonstance. Il se permit d’exiger la présence de la première Dame, en préalable à sa venue. En sa présence, le Président sera davantage un homme qu’un Président, dans l’apparence et dans le fond. Jef n’eut pas à patienter, en arrivant. Un huissier l’attendait près d’une porte dérobée. Le jour J arrivé, je sentis Jef tendu. La première Dame se montra d’une grande compréhension. A quelques reprises, le Président se permit de lui parler droit dans les yeux. Que put être leur conversation ? Les questions portèrent sur les différences en général, sur la sienne en particulier. En entrée, un flot de paroles convenues se déversa sans grand intérêt. Le Président parla, aima s’entendre parler, justifia à ses yeux et aux yeux de la nation, ce déjeuner offert quasiment en tête-à-tête. Il leva même un toast à la différence de Jef, avant de se rétracter. Tout de même, cette différence pourrait remporter le championnat du monde des différences ! Jef refusa les interviews, les photographes. Le plat principal finit par écouler les banalités d’usage. Jef prit enfin la parole. Il respira un bon coup, se lança sûr de lui.

-         Monsieur le Président, Madame, permettez-moi de vous entretenir de l’impossible différence que je porte de naissance.

Le ton de Jef est mélodramatique. L’être humain est ainsi fait.

-         Pourquoi San Francisco, questionne le Président ?

-         Il m’y est moins difficile d’exister, voilà tout. Oui, je m’étais juré il est vrai de continuer à vivre en France, pour écrire, justement. Pour une raison majeure ayant trait à ma vie privée, ma vie ici ne fut plus possible. La Fondation de la différence, vous devez en être informé, me proposa alors un grand appartement près de San Francisco, au dernier étage d’un immeuble au bord de l’océan. C’est là-bas que désormais j’écris. Le professeur Lépinski, s’il veut poursuivre ses recherches, doit aujourd’hui venir là où je suis, lui et tout son laboratoire, son équipe. Croyez-moi, je me serais bien passé d’être l’unique et seul cobaye de ses recherches actuelles, primordiales pour la science. Le Professeur doit donc déménager.

C’est à ce moment-là et en cet endroit-là que la première Dame se tourna vers son mari. Jef ne vit plus en lui le Président, juste un homme avec lequel il se retrouva  entre hommes.

-         Chéri, appelle le Président des Etats-Unis, demanda the first lady.

Un signe suffît pour décider le Président. L’huissier apporta un téléphone sur un plateau, le déposa sur la table.

-         Nous n’avons plus qu’à attendre que le secrétariat fasse son travail.

Où donc pouvait-être le Président des Etats-Unis, en ce jour, en cette heure ? Le décalage horaire obligea-t-il à le réveiller ?

Jef n’eut pas à attendre. Le Président fut vite en ligne, dans son avion quelque part au-dessus de la Méditerranée, revenant juste du Proche-Orient où pour une énième fois il œuvra pour la paix, pour le respect des différences. Jef ne comprend pas l’anglais, ou si peu. La conversation fut brève, cordiale dans le ton.

L’affaire fut conclue.

-         Je ne sais comment vous remercier, Monsieur le Président.

-         Dites-vous que c’est pour la science, cher Monsieur. Strictement en aparté, j’apprécie vos romans, vos nouvelles, Jef, puis-je vous appeler Jef ? Tout compte fait, si l’expérience réussit, cela pourrait bien changer la face du monde. Cela modifierait du tout au tout notre façon de voir l’autre au gré des espaces, du temps.

Jef n’avait pas réfléchi à la découverte possible, au-delà de sa différence à lui, aux maintes applications qui ne manqueraient pas d’en découler.

L’expérience fut usante, fatigante. Une fois par semaine, il rejoignit l’équipe du laboratoire pour un nouvel essai, en nature. Le Professeur Lépinski que je suis, a bien fait les choses, sans prétention aucune. Chaque semaine, en arrivant, un apéritif attendait Jef. Toute l’équipe était présente. Des liens solides se sont fondés, lors de ces occasions-là. Ensemble, tous ensuite nous déjeunions, dans une pièce attenante au laboratoire, transformée pour l’occasion en restaurant. La cuisine était succulente, le vin raffiné. Jef fut en confiance. Ici, personne ne le regarda comme une différence, si béante fut-elle. Aucune altérité ne le buta, ne le rejeta. L’expérience pouvait commencer.

Jef s’allongeait, nu, son corps dans un large cylindre maintenu en l’air par une soufflerie puissante. Jef flottait dans le cylindre. Une onde à 360 degré parcourait alors son corps, comme un scanner lumineux. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y passèrent plusieurs fois, une à une puis ensemble. Jef fermait les yeux. Il oubliait presque sa différence. Pourrait-elle disparaître ? Pourrait-il vivre sans elle ? Assurément, pensait-il mais sans en être persuadé.

L’expérience distilla des milliers de données jusqu’au jour où enfin elle devint concluante.

-         ça y est, Jef, nous avons trouvé comment activer le processus biochimique des pigments de la peau.

Jef sentit son sang virevolter dans tous les sens, ressentit l’immense joie de se savoir enfin partie prenante de la normalité humaine.

Jef pensa à Laura, à Sophie. Laura se ferait-t-elle attendre ? Et Sophie, que devient-elle à présent ?

- Je les imagine déjà, dès le lendemain de l’expérience, débarquer toutes deux à San Francisco.

- Beaucoup de monde devraient être là, pour fêter l’événement tant attendu.

En fin de soirée, Jef se retrouva seul à nouveau, sur la terrasse, avec vue sur la baie. En lui, seul entre lui et lui, Jef resta méfiant. Ni Laura, ni Sophie, si amantes au début n’ont résisté face à sa différence. L’amour pour lui reviendrait-il désormais sans frayeur ?

Il est tard, trop tard pour revivre avec l’une comme avec l’autre.

*

Quelques années plus tard.

La peau de Jef, d’un vert-pomme à vous couper le souffle, ce n’était rien, si j’ose dire, face aux répercussions que notre découverte entraina ensuite. Jef choisit une peau blanche, légèrement mate, et passa inaperçu.

In fine, c’est des premières répercussions dont je veux vous entretenir.

Dans certains pays du monde, l’expérience se poursuivit. Elle fût d’abord tentée sur des condamnés en justice. Selon les crimes commis, la gravité jugée plus ou moins grave, les bracelets électroniques furent remplacés peu à peu par une couleur de peau. Rouge vif pour les pervers. Orange pour des délits moins graves, sans atteinte à la personne. Vous imaginez, des êtres marqués à la peau !

Dans d’autres pays, l’expérience s’emballa : le mauve pour les homosexuels, le jaune pour les juifs, le rouge pour les chrétiens, le vert pour les musulmans, le blanc pour les athées, et j’en passe.

-         Et les agnostiques ?

-         L’histoire ne le dit pas.

Ce fût la surenchère. Je n’osai plus regarder ma découverte en face. Impossible de dormir. Jusqu’au jour où une idée me vint. Je déclarai à la télévision, à la radio, sur Internet, que la machine s’était emballée jusqu’à se tromper et mélanger les couleurs les unes avec les autres. Le capharnaüm s’installa.

Nous réussîmes à infiltrer et à détourner plusieurs des laboratoires qui commencèrent à proposer au tout venant la couleur de la peau de son choix. Des militants du non au marquage par la couleur s’unirent et se mirent à manifester en revêtant toutes les couleurs de l’arc en ciel. Le rouge vif, le jaune, le vert, le bleu, ne correspondirent plus à rien. Des soirées peau-party géantes se développèrent dans toutes les mégapoles en soutien. A San Francisco, la photographie de Jef, lorsqu’il était encore vert-pomme, recouvrit l’immeuble où la résistance prit corps. Des touristes vinrent des quatre coins du monde se faire photographier en vert. Le procédé évolua. Aujourd’hui, des apparences temporaires sont devenues possibles, pour quelques heures, la peau d’un être quelconque peut se colorer en abricot, framboise, myrtille.

Je ne parle ici que des pays libres, bien entendu. En certains pays où la dictature sévit encore, les pires marquages colorent les individus pour la pire des mises en exergue des différences.

-         Je m’interroge sur certaines avancées de la science.

-         Que veux-tu ! Chaque découverte produit le pire et le meilleur.

-         Je me souviens, Jef, le jour où je vins t’annoncer la grande, l’excellente nouvelle, Jef. Tu me regardas d’un air profond.  Tu en pleuras de joie, dans mes bras.

-         Tu pourrais être mon père, Professeur Lépinski, en âge et en affection. Merci de m’avoir délivré. Je vais enfin pourvoir rejoindre la France, poursuivre mon écriture, me fondre dans la vie publique, sociale et dans ma vie privée.

-         Oui, Jef, « t’es plus tout seul ».

 

Bordeaux, le 26 avril 2009

Jean-Luc Benguigui

www.jeanlucbenguigui.fr