
Pékin
. Beijing
/ carnet de voyage
19
mars 2002
Je ne sais rien de la Chine. Pékin,
non, Beijing. Douze millions d’habitants. L’aéroport, l’attente des bagages, un
guide à l’arrivée. Je me remémore mes quelques mots d’anglais. Des signes ne
trompent pas. D’immenses signes saisissent mon regard. Des lettres démesurées
inscrites sur des panneaux publicitaires. Et les premiers buildings. Des routes
toutes en béton, armées de ferrailles qui dépassent. La ville est en chantier.
Vingt kilomètres en minibus, et c’est déjà ailleurs. Taxis rouges,
embouteillages, et multi-voies. Il y a déjà plusieurs Chine(s), celle des
buildings, celle des baraquements tout délabrés. Contraste.
*
L’hôtel est confortable. Je réentends
les premiers mots du guide, à l’approche du centre. Canard laqué ici,
restaurants coréens par là, chiens en spécialité. Passeports, clefs
magnétiques, ne surtout pas boire d’eau, sept heures de décalage horaire. Ce
sont nos premiers pas dans la ville à midi. Il y a des câbles partout, des
câbles qui dépassent, des transformateurs de courant électrique presque à même
le sol. Première petite rue, juste derrière les buildings. Contrastes et
pauvreté, rue Dazhalan. Klaxons, vélos, sonnettes, et entrées des maisons
détournées, contre les biens mauvais esprits qui pourraient s’y immiscer. Les
mauvais esprits rejoindront d’autres propos de guides, d’autres conversations,
plus tard.
*
Deux hommes jouent avec des pions en
bois sur un damier tracé au dessus d’un carton, l’odeur d’un magasin de thé,
les couleurs rouge, or, omniprésentes ici, ailleurs, sur des robes, des tissus,
sur les panneaux publicitaires qui envahissent la ville. Direction place Tian
Anmen. Impossible de traverser. Cinq, six, dix voies pour les vélos, les bus et
les automobiles. Passage souterrain. Un garde est posté là, un autre un peu
plus loin. Brouhaha des vélos régis par des feux tout exprès. La place est
découverte. Une file ininterrompue entre en ordre dans le monument mémorial à
la gloire de Mao. Deux par deux, presque au pas, des Chinoises et
des Chinois gravissent l’escalier. La place est grande, immense, toute
recouverte de dalles grises. Il n’y a pas un papier, un mégot. Il y a la foule
autour du monument érigé pour les « héros du peuple ». Et puis des
policiers, des militaires, des caméras partout, sans discrétion aucune, tout le
long de la place, entre la porte Qianmen et la Cité interdite, quelques
hectares plus loin. Le guide sur le papier précise l’architecture de Staline,
des experts venus de l’ex-URSS, le temps de la construction dans les années
soixante des bâtiments qui longent la place Tian Anmen.
*
Premiers pas à l’approche de la Cité
interdite. Et déjà les tuiles si particulières attirent le regard, toutes en
rondeur, couvertes de céramique, les murs en rouge pourpre, la propreté du sol,
partout, et celles et ceux qui accourent munis de pelles, de balais, dès qu’un
mégot s’ose au sol s’écraser.
*
Taxi rouge, retour, embouteillages.
J’apprécie l’eau chaude qui coule dans l’hôtel. Pause, avant de ressortir.
*
Le geste est adroit, travaillé puis
répété. Le canard laqué semble une institution, au vu de l’adresse du
découpeur. Le goût est délicat, les papilles en émoi. C'est pour sûr une
spécialité. Et un à un, les canards sont découpés au bord des tables du
restaurant. Bouts de conversations attrapés ça et là, dans les propos d’une
amie installée à Beijing depuis quelques années. Le dogme de l’enfant l’unique
a induit des ravages. J’insiste quant à l’explication que je peine à entendre.
Et pourtant ai-je bien entendu ? Combien de filles mortes-nées, d’autres
non déclarées ? « Couic », l’amie reprend le geste du découpeur
de canards laqués pour grossir le propos. Vingt-et-une heures. Il est déjà bien
tard. Taxi rouge, retour dans le hall de l’hôtel.
*
Première journée, premiers regards,
sus, entendus. J’apprécie un café expresso hors de prix à Beijing, la
gentillesse omniprésente dans le hall de l’hôtel.
*
Je zappe une trentaine de chaînes sur
l’écran cathodique avant de m’endormir. Je dormirai bien peu, les décalages
obligent.
*
20
mars 2002
Endormi au petit matin et réveil en
sursaut. C’est déjà l’heure d’une excursion vers la grande muraille. Cent-vingt
kilomètres à l’en-dehors de Beijing : re-buildings, multi-voies et gros
embouteillages au sortir de la ville. Premier, deuxième, troisième
périphériques. La terre est bien aride. Il y a maints détritus en matière
plastique, par endroits. Plus le temps passe, plus le nord se découvre, plus
l’air ambiant vire à une couleur jaunâtre. Je n’ose l’explication, mise dans un
premier temps sur le compte de la fatigue, des décalages, avant que ne vienne
le dire d’un guide tibétain. La neige n’est pas tombée cet hiver tout au nord
de la Chine. Le sable de Mongolie, du désert de Gobi, a envahi l’espace. Des
microparticules de sable jaune sont suspendues dans l’air. Etranges sensations,
vues, odeurs. Les premiers arbres en fleurs contrastent avec le jaune :
magnolias, cerisiers, pêchers, des fleurs blanches, roses, entachent la terre
beige et le jaune du ciel. Quelques pointes de vert, ça et là, attirent mon
regard. Le vert est rare, ici.
*
Arrêt dans une fabrique. Des femmes
sont penchées sur des ouvrages avec patience et minutie. Des vases se
fabriquent à partir de laiton, peut-être est-ce du cuivre. Des paysages, des
visages sont reproduits, des pigments de couleurs sont apposés entre des
cloisons de laiton qui figurent les images. Des pigments se rajoutent. Des hommes
polissent le tout. Les cloisonnés se vendent. Impression d’être hors du temps,
à des générations des buildings de Beijing.
*
D’autres panneaux publicitaires tout
aussi démesurés sont plantés au bord de la route. Le sillage est touristique.
Retour en minibus. La route découvre d’autres contrastes. La construction d’une
autoroute, le labeur d’une dizaine de paysans à même la terre qu’ils labourent.
La plaine est dépassée, l’altitude s’annonce, la brume rejoint le jaunâtre de
l’air. La brume est bien épaisse et nous ne verrons pas la muraille de Chine à
en perdre la vue, sur la crête de la montagne qui occupe tout l’espace, à
présent. Nouveau contraste. Objets artisanaux et téléphérique construit puis
installé pour joindre la géante muraille.
*
Le guide tibétain retrace à grands
traits l’histoire de ces pierres, ces briques. Il fallut plusieurs siècles pour
ériger cette muraille de six-mille-cinq-cents kilomètres pour protéger les
dynasties qui se sont succédées, des invasions barbares. Combien d’épreuves, de
morts ? Combien de sacrifices ? Le site est touristique et des
regards de femmes, d’hommes s’accrochent à nos yuans. Malaise. Le guide nous
indique la légende de la muraille observée de la lune ! Frontière
indélébile. Nous gravissons quelques pas avant de redescendre dans la cabine du
téléphérique. D'autres assauts s’accrochent à nos yuans. J’emporterai une
couverture noire et pourpre de l’endroit, négociée à l’abord des parkings où
les bus se succèdent.
*
Demi-tour vers Beijing, l’excursion se
poursuit. Nous nous arrêterons admirer l’un des tombeaux des Ming, ici-même où
reposent des empereurs et des impératrices. J’apprendrai leurs repos tout
enfouis sous les collines aux alentours. Le guide tibétain nous livre quelques
bribes de ce parcours initiatique, « Shendao », la route de l’Esprit.
Une porte en marbre blanc marque l’entrée d’un tombeau ouvert au public dans
les années soixante. Nous ne verrons rien des chambres souterraines, juste
quelques objets fouillés ici ou là et apposés dans des vitrines. Le temple
choisi est tout de bois construit. Des colonnes géantes soutiennent le bâti. Le
lieu est raffiné, embelli par des plafonds hauts, et peints. Une voie sacrée à
l’approche découvre des animaux, tous statufiés. La voie est courbe, pour
écarter les mauvais esprits présents dans les propos du guide. Tout se mélange
après : confucianisme, taoïsme, bouddhisme. Le guide ne tranche pas dans
la complexité, tout repose dans ses dires sur cette idée de vie, vécue après la
mort. C’est ainsi que victuailles, plats, couverts, bijoux, lingots d’or ont
été enterrés avec les empereurs et les impératrices. Les forces de l’Esprit.
*
Un peu plus loin, des mandarins civils
et militaires sont reproduits et taillés dans la pierre. J’apprends que le
dragon reprend d’autres animaux : la crevette, l’âne, le lion, le cheval,
le bœuf, l’animal de l’empereur. C’est une version
première, bien dédite par la suite. Le phénix s’envole lui pour les
impératrices. Les chameaux ont ouvert eux les routes de la soie. Et pour
l’anecdote, nombre d’oiseaux accompagnent des Chinois, en lieu et place des
chiens taxés par le gouvernement pour limiter leur nombre. Une loi impose leur
sortie dans la rue avant sept heures le matin, ou après dix-neuf heures. Ce
sont des coréens qui en cuisinent la chair, les Chinois, non, encore une
légende, une autre idée reçue, à part certains dans la région et à Canton qui
avalent chiens, serpents, scorpions grillés.
*
21
mars 2002
Le jour à peine se lève sur Beijing.
Des balais s’empressent dans les rues recouvertes d’une fine pellicule de
sable. L’air ambiant est poussière. Nombre de Chinois ont recouvert d’un masque
leurs visages ce matin. Des milliers de vélos sillonnent la ville à l’aube.
Beaucoup d’enfants revêtus de survêtements uniformes franchissent les portes
des écoles. Il est déjà sept heures. Des adultes pratiquent une sorte de
gymnastique, à d’autres points de rues. Mouvements lents, beaux, appris puis
répétés. Des bus bondés klaxonnent au milieu des vélos, la brume a disparu. Je
reviens dans le hall de l’hôtel apprécier un café. Des touristes s’agitent pour
d’autres excursions. Il est bientôt huit heures, la vie, le jour, ont déjà bien
avancé. Les langues se mélangent. Un brouhaha indicible couvre les bruits
ambiants.
*
22
mars 2002
La Cité interdite. L’immensité du lieu,
des lieux devrais-je écrire. La cité impériale s’étire de long en large, un
kilomètre carré, une des seules cités encore debout ce jour, construite au XVe
siècle. J’ai lu le labeur fou, deux cent mille artisans enfermés et empressés
durant quatorze années, pour bâtir ce chef d’œuvre. L’architecture de bois, de
pierre, incendiée au XVIIe siècle par des marchands puis
reconstruite au XVIIIe force l’admiration, toute de pourpre, d’or et
de toits vernissés. Le vent soulève le sable jaune tombé l’avant-veille, venu
de Mongolie. Etrange sensation.
*
Neuf mille pièces composent un
labyrinthe de portes, de cours, de bambous arrosés tous tournés vers le ciel.
Ce sont les toits, je crois, qui saisissent le regard, à la première vue. Leurs
formes toutes ondulées, tenues par des dragons. Le bois des poutres peintes
défie la pesanteur tant le tout est tenu par l’invention d’alors des
architectes chinois. Les mots manquent à ravir les touristes ébahis par tant
d’exactitude, de symétrie voulue. Et ça n’en finit pas, plusieurs heures au
devant de la découverte du site presque indéfinissable. Le tout est bien caché
derrière de hautes murailles qui entourent la cité. Vaste impression s’ensuit.
L’édifice surprend, attise les regards, supplante la raison, tant le
raffinement du bois, des pierres jusqu’au dalles du sol semble ainsi se tenir,
et fait fi de l’effort des artisans bâtisseurs de cette merveille du monde.
L’Histoire est moins poignante, le malaise est bien là, sachant des vies
entières sacrifiées en ce lieu, les eunuques meurtris, des concubines
assujetties aux volontés des empereurs qui ici se sont succédés. Soixante dix
hectares plantés tout au cœur de Beijing contiennent des souffrances, toutes
au-delà du beau.
*
Taxi rouge et retour vers le
canard laqué tant apprécié la veille avant de
découvrir la rue des librairies, des papiers fabriqués, des livres de pages
blanches achetés à la hâte, tant la matière a attisé mon envie d’écrire sur
leurs pages.
*
Beaucoup d’antiquités sont déposées sur
des étals remplis d’objets de toutes les sortes.
J’emporterai bien sûr des livres non écrits, une boite en argent recouverte en
partie de céramique verte et blanche qui pourra je le sais accueillir des
bijoux. Ici, point de touristes, les objets usagés n’attirent pas le visiteur
lambda, et c’est tant mieux car l’endroit se préserve, c’est bien le vieux
Beijing non encore détruit. Il y a dans la rue, les maisons tout le long, une
âme à mille lieues des buildings qui impressionnent.
*
Le soir, nous dînerons à l’autre bout
de la ville, nous aurons traversé de grandes avenues, toutes bâties de
buildings, imposants par leurs formes. Ici l’architecture s'est éprise d’un
futur immédiat, constitué de verre et de béton recouvert de matière qui de loin
s’apparente à de la pierre actuelle.
*
Rencontre-conférence avec un professeur
d’université à Beijing et le correspondant du « Monde ». Soirée très
instructive. Je suis séduit par les propos limpides du journaliste du
« Monde ». Qu’en retiens-je en l’instant ? Il y a d’abord
l’avant, l’avant des années quatre-vingt : les emplois « à
vie », la gratuité des services sociaux, tous figures des entreprises
d’Etat. Il y a ensuite l’après, les vingt dernières années. L’éclatement des « protections »
sociales, l’épargne des Chinois qui monte, monte, jusqu’à perfuser les
entreprises d’Etat, par banques interposées. Le journaliste insiste. Qui donc
dans l’avenir garantira les retraites chinoises tant méritées ? Les
« bols de riz en fer » deviendront-ils du plâtre ? Le discours
se poursuit. Se méfier des chiffres, de prime abord. Au-delà d’un endettement
de quinze pour cent en apparence, ce sont les banques qui cachent la plus
grande part des dettes. A l’entendu, multiplions par quatre, soixante pour cent
d’endettement, celui de chacun cumulé à celui des banques, toutes d’Etat, ou
presque. C’est du « syndrome de l’artichaut » dont il s'agit, tant la
propriété est loin des intérêts privés. Et il y a des victimes, d’abord des
paysans qui ne possèdent rien, ou presque, en tout cas pas la terre qui reste
étatisée. Ici ou là déjà quelques révoltes grondent. Les banques étant d’Etat,
le prêt n’est pas privé. L’Occident se méprend, car ce n’est pas la liberté,
l'égalité, la fraternité qui ici insufflent l'avenir. Il s'agit plutôt de
conserver les protections en place, des uns envers les autres. Et si la
répression fait place à l’autoritarisme, le régime bien en place sert en
premier lieu les intérêts des classes que nous dirions moyennes, avec nos sens
bien loin de la réalité de la Chine. Et de surcroît ces classes que nous
dirions moyennes défendent donc bien âprement le régime in situ. Il sert leurs
intérêts. La nature est du côté des intérêts, particuliers s’entendent, le
journaliste insiste, et quelque soit le point où se situe le monde. La
discussion s'ensuit.
*
J’aborde timidement la question si
étrangère des enfants dit uniques. Y-a-t-il des « couic » comme
entendu quelques pages en arrière ? Le professeur de l’université de
Beijing évite la question. Je sens le propos bien mal à l’aise dans la soirée.
Et le propos esquive. A l’entendu, ce sont les psychologues les mieux lotis, de
par les gâteries dispensées en l’instant à tous ces enfants uniques, tous par
obligation. La réalité bien sûr est toujours plus complexe. Beaucoup de filles
n’ont pas été déclarées à l’administration, surtout dans les campagnes.
Beaucoup de familles ont suppléé aux manques d’affection des enfants dit
uniques et légitimes par la présence de chiens ! Fichtre ! La
question amène d’autres interrogations. Mao au dire a suscité l’égalité des
femmes, des hommes, au diapason. Et ces jours voient comme un retour arrière.
« Les femmes à la maison » apparaissent dans des propos d'hommes, la
peur du non-emploi supplante la raison. La discussion s’anime. Beaucoup de
mères, de pères misent leurs vies en décalé, misent tout sur leurs enfants
chéris. Prenez l'exemple des études, les sacrifices consentis par bien des
parents pour permettre à leurs enfants de rejoindre les universités, pour
beaucoup à l'étranger. Des années de
travail pour qu'un jour puissent s'épanouir bien des générations futures.
*
J'ose ensuite une question qui de prime
abord n'a rien à voir ce soir : qui sont donc ces dragons présents partout au
figuré ? Rien à voir avec la crevette, l'âne, le lion, le cheval ou le
bœuf. Eux ont été assemblés, certes, mais ce sont des chimères. Le dragon est à
l'origine le Dieu de l'eau, des mers, sa figure s'apparente plus au crocodile
qu'aux animaux cités il y a juste quelques lignes. Allez donc y comprendre pour
un européen. Et qu'est-ce donc qu'une chimère, par ailleurs ?
*
23
mars 2002
Le parc est immense, bien quatre fois
la surface de la Cité interdite. Le parc boisé du temple du ciel est à coup sûr
l'un des endroits à découvrir de Beijing. Tout au sud de la ville, sa
réputation est d'être en liaison directe avec le ciel. La perfection est de
mise dans les édifices construits ici pour incarner le ciel.
*
Au sud de Beijing, le temple de la
prière est animé sur une vaste terrasse de quelques milliers de mètres carrés.
Le temple tout en rond de quarante mètres de hauteur sur 30 mètres de large est
soutenu par des piliers tous peints avec finesse et composés de bois
massif.
*
Si une échelle de la beauté
pouvait exister, nous serions tout en haut. Beau, magnifique, extraordinaire.
Les adjectifs manquent à l'appel pour décrire le lieu. Je regrette à l'évidence
de n'avoir observé la voûte impériale du ciel qu'à distance, les
touristes étant priés de rester à
l'extérieur du temple. Mais quelle vue splendide ! L'esprit peine à
comprendre l'équilibre des matières assemblées les unes aux autres, sans clou
aucun. Alentours la pierre éprend le visiteur d'une sérénité certaine. Je
garderai ce souvenir, une perle de Beijing à apprécier dès l'aube, lorsque la
foule n'a pas encore envahi tout l'espace.
*
24
mars 2002
Huit heures. Dans le hall de l'hôtel,
tout recouvert de marbre, blanc, beige, marron et vert foncé. Brouhaha du matin
où des langues se mélangent, locales et étrangères. Parfois l'audible prend le
dessus, un court instant. Il y a des mots en mouvement. Des touristes pressés,
d'autres départs en excursion, pas encore d'arrivées. Il y a des mots bien
assis dans des fauteuils d'osier. D'autres silences rejoignent la foule clairsemée,
le hall de l'hôtel est vaste, bien étiré et porté par des piliers de marbre. Je
pense aux caméras, par centaines et visibles à l'œil nu. Dans les couloirs,
dans l'ascenseur, aux carrefours et sous les toits. Et n'en déplaise au
professeur d'université rencontré l'autre soir avec le journaliste du
« Monde ». L'Etat est policé, pour sûr. Les caméras
enregistrent-elles les allées et venues des touristes pressés ? Je ne sais
quels regards épient ainsi en tous ces points de vues. Il y a des gardes aussi,
un peu partout et apparents. Devant l'hôtel l'un d'entre eux note les numéros
des plaques d'immatriculation des taxis rouges venus prendre ou déposer des
touristes de Beijing. Je cherche l'explication. L'Etat est policé.
Questionnaire à remplir pour l'envoi de courriers vers l'Europe lointaine. Ces
lettres parviendront-elles, en l'état ?
*
Je reviens dans le parc du temple du
ciel et je revois et réentends des Chinois s'étirer seuls ou en groupe dans les multiples clairières.
*
Beaucoup usent d'épées, peut-être
sont-ce des sabres. Les mouvements sont lents, harmonieux. Beaucoup d'anciens
jouent ensemble à loisirs : jeux de raquettes, jeux de cartes, de
boules et sourires à l'appui. Une mini-cité regroupe des
chorales portées par le vent qui s'engouffre par les portes, entre les nombreux
murs, tout aussi pourpres ici et recouverts de tuiles en
céramique bleue. L'Asie est bien joueuse.
*
Le marché de la soie, quartier des
ambassades. La douceur du cachemire, de la soie de Beijing. L'anecdote du
crocodile, contrefaçon de Sieur Lacoste. Toutes les grandes marques se côtoient
de boutiques en boutiques. J'« espante » le vendeur en mettant face à
face la contrefaçon
et le
crocodile, le vrai, celui cousu sur le gilet que je porte ce matin. Sourires
garantis. Mon fils sera ravi, lui aime les crocodiles accrochés aux polos, et
qu'importe la façon.
*
Le temple des Lamas. Ici aussi mélanges
de confucianisme et de bouddhisme tibétain. D'autres chimères trônent dans les
cours du grand temple. D'autres tuiles vernissées jaunes et vertes composent
d'autres toits courbés jusqu'à défier l'architecture du lieu. Le pavillon des
« Dix mille Bonheurs » abrite une statue géante d'un Bouddha sculpté
dans un seul et unique tronc de santal blanc haut de vingt six mètres. Le
diamètre est de huit mètres ! L'impression est divine, enfin, façon
d'écrire. Je me méfie des sectes, avec ou sans Bouddha. Des papiers imprimés
par milliers disposés dans des bibliothèques sont tous empaquetés dans des
tissus de couleurs pourpre et or. Des centaines de touristes ôtent toute idée
de recueillement en ce temple tout
« odoré » d'encens disposé ça et là. Pourtant, beaucoup de visiteurs
s'agenouillent prostrés devant les Bouddhas plus nombreux que les salles qui
composent le temple, et prient au milieu des touristes qui se bousculent de
portes en portes et d'allées en allées.
*
Le Palais d'été, plus tard
l'après-midi, est accroché à une colline qui plonge dans un lac à une heure de l'hôtel Qianmem via un
autre taxi. Le lac s'étend sur quelques hectares balayés par un vent fort cet
après-midi là.
*
Nous gravissons des marches jusqu'au
sommet de la colline où le palais domine. Pourpre
des murs, tuiles vernissées, je retrouve l'architecture plusieurs fois énoncée
quelques pages en arrière. Le singulier du site retient un corridor construit
le long du lac dont les poutres du toit recèlent bien des scènes de vies,
colorées à l'envi. Tout au bout du corridor, toujours au bord du lac, un bateau
tout en marbre blanc et incrusté de bleu n'a jamais navigué.
*
Les taxis rouges attendent les retours
à la sortie du site.
*
Nous finirons le soir toujours perchés
mais en un autre lieu, d'où toute l'immensité de la Cité interdite s'aperçoit
par les toits qui n'en finissent pas.
*
Sur Beijing, les derniers instants du
soleil offrent une lumière orange. Des dizaines de Chinois
« choralent » tous en cœur, le son monte au sommet. J'emporterai
l'image, l'une des dernières images de notre séjour à Beijing, celle de Chinois
qui jouent à maintenir dans l'air, chacun avec ses pieds, un bout de bois
devenu bien léger car accroché à des plumes d'oiseaux multicolores. J'apprends
un nouveau dogme professé en son temps par Mao qui eût l'idée d'empêcher les
oiseaux de rejoindre le sol, en enjoignant les paysans de leur jeter des
pierres, pour éviter qu'ils ne picorent les récoltes chinoises. Quelle fût donc
cette idée, cet holocauste d'oiseaux, bien vite abandonnée tant les insectes
ont proliféré et ont dévoré à leur tour bien des récoltes issues de labeurs
incessants ? Combien d'oiseaux sont morts, d'épuisement s'entend ?
*
25
mars 2002
Je ne sais rien de la Chine, Pékin,
non, Beijing. Douze millions d'habitants. L'aéroport dans quelques heures,
re-décalage horaire. Combien de sourires, reçus ce dernier jour ? Beijing
est accueillante. Pour sûr garderai-je en l'esprit ces bribes et puis bien
d'autres que je n'écrirai pas. C'est sûr je reviendrai, goûter la Chine un
jour, d'autres régions, d'autres instants de vies me nourriront encore. Oh, oui !
*
Il y a beaucoup d'agitations dans le
hall de l'hôtel, des bagages et des bus. L'air est doux ce matin. Dix sept
degrés Celsius. Au petit déjeuner, du canard laqué froid accompagne les œufs
brouillés, les toasts et tous les mets disposés en ellipse pour les touristes
pressés. Des cerfs-volants sont suspendus au-dessus des fauteuils confortables
dans le hall de l'hôtel. J'ai lu l'origine ici-bas du cerf-volant de Chine. Un
vieil homme jouait avec un vieux chapeau un jour de grand vent. Peut-être
n'est-ce qu'une légende. Le personnel s'agite et les touristes attendent.
Brouhaha du matin plus qu'à l'accoutumée, le jour des grands départs avant
d'autres arrivées. Il y a de la fatigue, du stress d'avions à prendre, ou
encore des valises sur des chariots qui roulent. Combien de souvenirs
voyageront en soute, de cerfs-volants chinois, de robes pourpres ou bleues, de
cloisonnés recouverts d'or, par endroits et par électrolyse ?
*
Dans une pharmacie de la rue Dazhalan,
je garde une dernière image venue dans mon esprit, toute proche du sacré. Je me
suis demandé quelle était donc cette plante, ou plutôt sa racine, disposée avec
délicatesse sur du cachemire rouge qui aurait pu tout aussi bien accueillir des
rubis. Trois cent quatre vingt mille yuhans pour une racine, certes développée !
Notre amie de Beijing nous dévoila la raison de ce prix hors de tout
entendement. Le ginseng accroît au dire la longévité. Fichtre !
*
Existerait-t-il donc ici et en ce monde
une racine dont la fonction médicinale prolongerait la vie ?
*
Pour sûr, je reviendrai, accompagné
d'ami(e)s, partager ce secret.
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