
Salomé / et autres nouvelles
Mon amie Salomé, elle fait tellement de
vœux, que toutes les étoiles filantes mises bout à bout éclaireront ses nuits.
Salomé rêve à haute voix et presque en continu. Quel est donc cet élan
extatique ? Quel est donc cet élan qui la ravit ainsi ? Je me
souviens en avoir parlé avec elle, de cet élan. Combien de fois m’a-t-elle
chuchoté à l’oreille : « ne veux-tu pas toi aussi que tes vœux les
plus secrets se réalisent ? ». Salomé est comment dire, l’écrire,
avec elle, je pourrais voir la pluie au-dessus du désert, quand bien même sans
nuage et avec assurance ! J’ai lu dans le Littré pour extatique :
« l’élévation extraordinaire de l’esprit ». La médecine parle d’une
« affection particulière du cerveau dans laquelle l’exaltation suspend
bien des sensations ». D’où Salomé puise-t-elle son élan qui l’anime ? D’où vient
cette lumière qui perce sa pupille, cette lumière venue de l’intérieur ?
Salomé me dit puiser sa force « du
cœur vers le cerveau ». Et elle me dit ça avec des yeux si sûrs qu’elle
désarçonne toutes mes demandes d’explications. « Tout est là » me
dit-elle. Salomé me répète qu’il y a des points de non-retour pour ce qui est
des choses de l’esprit. Combien de fois m’a-t-elle parlé de cette sensation de
s’élever au-dessus d’elle ? Et à chaque fois un nouveau vœu s’accroche à
une nouvelle étoile. Salomé se moque de mon esprit bien limité, me sort mon
« terre-à-terre », me sert mon regard bien aveugle fixé sur la voûte
céleste et en un tour de passe-passe détourne mon attention en me rapportant un
propos toujours sorti de son contexte tel que « l’hiver se passe de
bourgeons ». Interloqué, je l’ai été. Il y a bien des lustres que je ne
cherche plus à tout vouloir comprendre. Pourquoi l’hiver ? Et pourquoi des
bourgeons ? Et pourquoi un hiver sans bourgeons ? Et l’été,
l’automne, le printemps, de quoi se passent-ils ?
Mon amie Salomé, elle fait tellement de
vœux que tous les firmaments d’étoiles mis bout à bout éblouiront ses nuits.
Salomé s’imagine et se persuade de la réalité future de tous ses vœux unis à
des milliers d’étoiles. Des vœux pour ajouter quelque chose à l’univers, pour
combler le vide, à dix puissance plus des milliards à l’échelle de l’univers, à
supposer bien sûr qu’une échelle puisse exister, au su des distances à
parcourir. Mon esprit cartésien refait toujours surface. Salomé me parle de
bouts d’éternité pour expliquer ses vœux. Et elle revient souvent sur un tout
dernier vœu. « Il faudra tout un firmament d’étoiles pour attirer cette dernière
étoile ». Je voudrais être sûr d’une réponse possible. Salomé laisse des
milliers de vœux en suspend, tous au-dessus d’elle. Salomé a quelques
certitudes, de son point de vue - « Tout est là, dans les
étoiles » - mais vu que les points de vues de chacun sont
nombreux, leur nombre est au moins égal au nombre de vies et discutables pour
la plus part, les vues se multiplient, à l’envi. Il y a autant de points de
vues que de vies, sur la Terre, pour observer notre univers visible. Quelques
vies toute leur vie cherchent à comprendre. Leurs questions appellent d’autres
questions. Toujours combler le vide.
Mon
amie Salomé, elle fait tellement de vœux, que son univers entier s’expanse sur le vide, et ce depuis le
big-bang. Elle se plaît à progresser, à penser et à vivre dans un monde de
récurrences. Et la récurrence prend le pas sur toute sa vie courante. En
algèbre, la récurrence suppose pour la formation d’un nouveau terme, la
connaissance fine des termes qui le précèdent et ce quelle que soit la loi combinatoire
qui formera une nouvelle série, de nouveaux termes. Salomé recherche dans
l’algèbre des récurrences, quelques lois combinatoires dont elle pourrait faire
usage dans un autre contexte, des récurrences toujours plus récurrentes. Les
mathématiques sont friandes d’équations de la sorte : « X observe le
firmament Y attirer une étoile dont la particularité est de se scinder en huit
nouvelles étoiles dès l’attirance du firmament trop puissante pour pouvoir
seule y résister ». Le nombre d’étoiles du firmament est alors à chaque
fois incrémenté de sept, à chaque récurrence. Combien y-a-t-il d’étoiles en un
instant T ? Salomé s’interroge. Salomé canalise ses vœux dans mille
firmaments et mille voix lactées ne suffiront pas à ralentir son élan
extatique.
Mon amie
Salomé, elle fait tellement de vœux que toutes les étoiles de l’univers mises
bout à bout éclaireront l’espace interstellaire, un jour au l’autre.
« Tout est là », me dit-elle. Mon « terre-à-terre »
resurgit à l’intérieur de moi, je ne dis rien à Salomé, bien trop admiratif par
son élan qui dure, par la vitesse de sa cadence. Salomé sait que je sais
qu’au-delà du « tout est là » parfois le doute l’envahit, lorsque le
flot de ses questions dépasse sa raison humaine. Salomé retrouvera d’autres vies
sur la Terre qui ont cherché un bref instant à comprendre, à repousser le vide.
Toutes les vies retournent à des grains de poussière, seuls résistent parfois
et de façon bien incomplète quelques points de vues, des souvenirs laissés à
d’autres vies, au-delà bien sûr des sentiments qui durent. Salomé sait cela,
mais d’évidence, elle s’y refuse.
Mon
amie Salomé se rebelle d’abord et dans l’intimité contre la mort de soi. Je ne
serais pas étonné d’apprendre cette rébellion accrochée à ce tout dernier vœu
qu’elle sécrète en silence. Pourquoi la lente évolution, et depuis le big-bang,
épuise-t-elle autant de vies, d’intelligences humaines ? Et si aucune
intelligence supérieure ne maîtrisait l’ensemble, un firmament d’étoiles vide
de sens ?
*
Qui affirme croire ou ne pas croire en
Dieu ? Quelle est donc cette tranquillité d'esprit pour celles et ceux qui
croient ou ne croient pas en Dieu ! Est-ce si rassurant ?
*
Salomé m’a regardé avec l’intensité
d’un adieu bien réel.
*
Big-bang : une telle énergie dans
un grain de poussière, une telle puissance n’a pu qu’au préalable tout attirer
à des milliards d’années-lumière pour ensuite tout expédier. Une lumière
alimentée autrement que par des molécules assemblées ça et là, toutes attirées
qu’elles soient.
*
Salomé m’a parlé de la respiration
dégagée par des alcools de fruits, des eaux-de-vie. Elle m’a invité plusieurs
fois à inspirer les vapeurs d’une eau-de-vie de prune distillée par son
grand-père, à ne les inhiber surtout qu’après les avoir fait tournoyer dans un
verre-ballon. Et après ? Est-ce la part des anges, cette douce euphorie
plus propice qu’à l’accoutumée pour parler d’un au-delà possible ?
*
Salomé : une fragilité
proportionnelle à la puissance de l’éclair, à l’énergie déployée par un éclair
d’orage, en suspend au-dessus d’une portion de monde.
*
C’est bien là que nos pensées
diffèrent. Salomé attend de plus en plus de réponses à l’extérieur d’elle-même.
Salomé hurle dans le désert et attend un écho.
*
Une forme nous revêt, voilà tout.
Agnès / nouvelle
Mon amie Agnès, elle milite dans aucun
parti politique. Elle vit dans l'ombre d'un politique, Romain.
Des amis, elle en a de partout, à
gauche, à droite, au centre, sauf aux extrêmes. Agnès gravite dans la Politique
parmi les politiques. Elle parle et elle écrit à cent à l'heure, elle ne
s'épuise jamais. C'est pour cela que Romain l'a remarquée. Il la veut toujours
à ses côtés. Agnès croit que c'est pour plein d'autres choses.
Mon amie Agnès, elle est toujours en
activité. Quand elle débarque à Bordeaux avec Romain et toute sa suite, c'est
pour quarante huit heures, jamais plus. Ils s'installent à l'hôtel. Elle
m'appelle deux jours avant pour caler un déjeuner ou un dîner. Dès qu'elle
s'assoit dans un restaurant, avec moi en tête-à-tête elle enchaîne :
Tu te
souviens de Rémy ?
Je
réponds à Agnès :
Oui,
mais tout ça est bien loin…
Agnès
me coupe :
Il m'a
dit l'autre jour « comment veux-tu, c'est chacun pour soi et ils parlent
de l'intérêt général ! » J'ai rétorqué à Rémy : « qui te
parle de l'intérêt général ? » Rémy m'a dit : « les politiques
pardi ! ».
Rémy
agace mon amie Agnès. Comment a-t-il pu, lui, mettre tous les politiques dans
le même sac ! « Regarde Romain, quand même… », poursuit Agnès.
Je lui réponds :
Tu
aurais dû faussement sourire pour marquer ta désapprobation.
Elle
ne m'écoute pas, aborde un autre sujet.
Mon amie Agnès aime les politiques,
surtout un politique, Romain. Il lui a appris le b-a-ba de sa politique. Romain
a des principes. Le tout premier ? « Mettre en avant dans tous ses discours
la responsabilité individuelle de chacun avant même de penser à une quelconque
responsabilité collective ». Agnès dans ses années universitaires a
approché un temps court la mouvance collectiviste, si mouvance il y a eu. Elle
a fui le sectarisme ambiant. Au début ce principe de responsabilité
individuelle l'a un peu retournée. Romain aime raconter à Agnès l'anecdote de
Malraux qui dit à sa femme : « Toi, tu serais prête à tuer tout le monde
pour le bonheur de quelques uns » ou quelque chose comme ça. Agnès me
répète l'anecdote que lui répète Romain. Je réponds à Agnès :
Tu
parles d'une anecdote ! Une idée, aussi grande qu'elle soit ne s'impose
pas. Un intérêt général doit être compris, accepté et porté par des personnes
toutes responsables de cet intérêt, en général. Et après ? Que veux-tu
donc me dire ?
Romain
est convaincu de l'intérêt qu'il y a à tendre vers plus de collectif, certes,
mais c'est un homme libre, il passe pour un libéral. Agnès est amoureuse de
cette contradiction. Romain est un peu unique dans la sphère où lui et elle
gravitent, car il s'est fixé comme autre principe de toujours penser ce qu'il
dit, même si parfois les mots qu'il prononce ne disent pas grand chose. ça c'est la Politique. Romain est
attachant, il attire des électrices, des électeurs. Romain a attiré Agnès.
Romain se pose en serviteur pour unir toujours plus de femmes, d'hommes, autour
de choses qui les dépassent. Arrive un autre principe. C'est surtout ici
qu'Agnès intervient. Elle lui écrit des choses qui nous dépassent dont Romain
s'inspire pour ses discours.
Je n'apprécie guère Romain. Certes je
partage sa méfiance du collectif, du leurre d'imaginer partir d'une idée
collective pour atteindre des individus. Je partage avec Romain sa méfiance des
prises en charge par l'Etat, la Région, la Commune, le Département, l'Europe et
nombre d'institutions. Il le dit à Agnès, souvent : « il n'y a que
soi pour se prendre en charge » et je lui en suis gré. Je n'aime pas
Romain car il profite de mon amie Agnès, de tout l'amour qu'elle lui porte. Je
respecte sa politique, c'est tout.
Mon amie Agnès écrit pour Romain. Elle
ne vit que pour lui. Il lui dit : « Un autre principe doit être respecté,
pas si vite ! Nous n'avancerons qu'en étant aimés, penses-y dans tes
discours ! ».
Tu te
rends compte ! Romain préfère parfois ne rien faire pour continuer à être
aimé !
Agnès
devient toute rouge. Elle ne rebondit pas sur ses propos. La couleur de ses
joues un peu rondes rend enfin plus accessibles ses yeux fuyants. Je me suis
séparé d'Agnès tant elle n'existe que par Romain. Elle le sait. Nous en sommes
restés là. Nous sommes restés amis.
Mon amie Agnès ne me parle que de
Romain, de ses principes empilés qu'elle doit suivre à la lettre pour écrire
ses discours. « Cherche et trouve ce qui nous oppose aux autres pour unir
bien des nôtres », lui répète Romain. « C'est contre quelque chose ou
quelqu'un que les gens se rassemblent d'abord ». La tactique est vielle
comme le monde. Romain n'invente rien. Moi je taquine Agnès : « Les
nôtres, de quels nôtres parles-tu ? Personne n'est à
personne ! »
Agnès est amoureuse de Romain, un
politique expérimenté qui a perdu quelques rêves mais qui continûment
s'accroche à la Politique, pas à elle. Chaque jour il s'ancre davantage dans la
réalité d'un élu qui rend des comptes à ses administrés. Toutes les relations
qu'il ouvre, si infimes soient elles, pourront peut-être un jour le servir,
lui, le serviteur des autres. Romain apprécie bien Agnès, sa culture, son
intelligence, sa brillance d'esprit et surtout sa cadence, rapide et très
solide, toujours à son service.
Mon amie Agnès elle m'impressionne.
C'est dans l'Histoire qu'elle devrait vivre tant elle habite dans la
République. Agnès me parle de « démocratie participative », de « développement durable », de
l'importance des institutions garantes de valeurs et de principes qui
soutiennent l'action. Pour Romain les institutions sont « les meilleurs
pare-despotismes », un autre bon principe. Il dit à Agnès que bien de nos
élus feraient n'importe quoi sans les institutions, que tout est là dans une
société, de grandes institutions. Agnès dit à Romain qu'il a raison mais elle
lui dit aussi qu'une institution n'en
fait qu'à sa tête si des élus ne la contrôlent pas. Mon amie Agnès aime les
politiques. J'écoute le long flot de sa conversation. Je me dis pourquoi
adjoindre « participative » à « démocratie »,
« durable » à « développement » ? Je déguste une sole
meunière. Agnès n'a pas commencé. Je relance la conversation :
Et
toi, Agnès, qu'est-ce qui te retient pour te lancer en politique ?
Agnès
me dit que pour se lancer, il faut d'abord disposer d'une solide fortune ou
gagner au loto, qu'ensuite Romain, sans un père brillant en politique, n'aurait
sûrement pas percé si vite. Mon amie Agnès, elle n'a pas de père dans la
politique ni de fortune en banque. Elle a donc renoncé, pressée qu'elle est.
Elle mise tout sur Romain. Son goût prononcé pour l'influence que procure le
pouvoir politique, il lui arrive de l'approcher avec Romain, dans son ombre et
cela lui convient. Elle est près de son homme. Romain excelle de par sa force
de conviction pour faire appel à ses prochains avec surtout l'argent des
autres. Agnès en est incapable. Romain fait constamment appel à elle.
Mon amie Agnès, elle écrit des idées
pour les discours politiques d'un homme politique, Romain. Agnès accroche des
idées à des mots. Romain déclame dans ses discours des passages entiers repris
dans les notes d'Agnès. Agnès aime la Politique. Romain est un homme politique.
Agnès aime Romain. Souvent lors des discours la foule est dense, les
haut-parleurs puissants. La foule est à l'écoute de Romain. Il se
lance :
- Bien
sûr des femmes, des hommes feront encore bien d'autres découvertes, inventeront
de nouvelles énergies !
C'est
le genre de propos dont raffole Romain, des propos définitifs qui mettent tout
le monde d'accord dans l'assistance tant il sont vides d'actions. Romain sait
ne rien faire pour être aimé. Romain applique ses principes.
Mon amie Agnès passe sa vie à exister
dans l'ombre de Romain, à être suroccupée. Je n'aime pas Romain. Je termine la
soirée en offrant à mon amie Agnès un vieux cognac et lui chuchote en partant :
« à supposer qu'une Politique puisse exister, ce que je crois bien
volontiers, tu n'as pas besoin d'elle, c'est elle qui a besoin de toi. N'obéis
jamais à autrement qu'à toi ».
*
Mon amie Agnès, elle ne parle que de
choses importantes.
*
Agnès est toujours en quête de témoins
pour Romain, de regards pour le regarder, d'oreilles pour l'écouter. La stratégie d'Agnès ? Un principe bien à
elle, placer Romain au centre, obliger les gens à être attentifs à Romain,
prononcer vingt fois son prénom en sept minutes, apprivoiser l'illusion du
discours politique prononcé par un seul homme. Romain dit à Agnès que pour être
séduit, on doit aimer être trompé.
*
Jusqu'à
quand Romain aura-t-il encore besoin de mon amie Agnès ? Sera-t-elle ou se
serait-elle trompée ?
Julie
/
nouvelle
Mon amie Julie aime bien être cajolée par
les attentions particulières d’un grand hôtel. Je l’ai suivie à Amsterdam, à
l'American Hôtel. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, il y avait un
message de bienvenue à notre intention sur la télévision, sur un air de
Vivaldi. La chambre donnait sur un canal. Julie a tiré les rideaux jusqu'à la
pleine lumière, elle a enlevé ses chaussures, revêtu à ses pieds des chaussons
tout exprès posés là et a vidé son sac, rangé toutes ses affaires. Ensuite elle
s’est délectée dans un bain agrémenté d’algues aux vertus qui se veulent
réparatrices. Julie aime les grands hôtels.
A sa sortie du bain, Julie a enfilé
l’épais peignoir soyeux de l’American Hôtel et s’est allongée sur le lit,
immense. Elle m'a dit : « embrasse moi ». J’ai embrassé Julie,
longtemps, dans son peignoir de bain.
A Séville une autre fois sous un soleil
torride, chaque jour durant notre séjour, Julie se levait dès l’aube pour
plonger dans la piscine installée sur le toit de l’hôtel. Il y avait des
serviettes, à proximité, un bar et un café, des crèmes contre les ultra-violets
et des crèmes pour bronzer. Julie aime se laisser aller avec des attentions
particulières, plonger dans un peignoir après avoir nagé dans une piscine le
matin avant le petit déjeuner, commander des mini-sandwichs à toute heure du
jour ou de la nuit déposés sitôt dit sitôt fait dans la chambre, trouver une
trousse à pharmacie pour un bouton qui casse posée sur la table de nuit,
assouvir une soif passagère en choisissant dans un mini-bar toujours alimenté
une boisson avec ou sans alcool.
Mon amie Julie aime être cajolée par la
facilité portée sur un plateau. Elle m’a emmené dans les plus grands hôtels, à
Paris, Berlin, Toulouse ou Bilbao, avec à chaque fois des attentions
particulières. C'est à Berlin que Julie m'a quitté, lasse de toutes les
attentions que je portais sur elle.
J’ai aperçu Julie, l’autre jour, sans
être vu. Dans le hall d’un grand hôtel à Paris. Elle était accompagnée d’un
homme bien souriant. Elle portait sur elle des bijoux très féminins, ses yeux
riaient, sa mine était radieuse. Julie a aujourd’hui les cheveux courts et ça
lui va très bien. Julie aime la vie dans la facilité. Et après ?
Lorsque en plein Paris, douchés,
peignés, coiffés, ongles coupés, oreilles coton-tigées, l’homme bien souriant
et Julie s’allongeront sur l'immense lit de ce grand hôtel, l’aimera-t-elle
aussi tendrement qu’elle m’a jadis aimé ?
*
Mon amie Julie, depuis je l’ai aperçue
avec un homme bien souriant, son compagnon, une amère jalousie me tourmente
l'esprit. Et si nous nous étions adressés un signe en toute discrétion ?
Lui serait monté dans l’ascenseur, elle serait venue partager un café avec moi,
dans le bar de l’hôtel. Sous la table nos pieds puis nos genoux se seraient
alors cherchés. A quoi bon en parler, des sentiments qui durent, de ces
sentiments qui toute la vie l’emportent, de ces sentiments qui n’ont pas
franchi une rupture provoquée par l’autre ?
*
L'amour doit bien se situer là. L'amour
n'est jamais tout à fait sûr.
*
Et si l'amour s'inventait en
chacun ?
*
Bien sûr l'amour s'invente du dedans,
mais ça ne change rien.
*
Et dire qu'il y en a qui osent
s'offusquer du déficit croissant des grands hôtels. Mon amie Julie en
subventionnerait plus d'un avec l'impôt. Accompagner nos rêves, c'est bien
d'une contribution de tous dont il s'agit, d'impôt sur ce qui nous revient, le
revenu, et avec toutes les attentions particulières qui vont avec.
*
L'une des toutes premières fois, mon
amie Julie m'a donné une attention particulière, une mini-serviette dans un
sachet à déchirer. J'ai cru que c'était pour me rafraîchir les mains !
C'est de crème lustrante pour chaussures qu'il s'agissait. Julie s'est bien
moquée de moi, avec mes mains cirées.
*
Quand je pense à Julie, je pense au
« welcome dear Julie it's a pleasure to welcome you to the American
hotel » sur la télévision et à l'air de Vilvaldi qui allait avec. Je rêve
de voir ce message, un soir, sur mon téléviseur.
Aïcha / nouvelle
Mon amie Aïcha est une femme libre. Son
éthique est à la hauteur de la déclaration universelle des droits de l’homme,
de celle des enfants, elle serait même à la hauteur de la déclaration
universelle des droits de la femme si une telle déclaration pouvait
exister ! Aïcha est professeur de français en zone d’éducation
prioritaire. Elle habite le quartier où elle travaille, très investie dans des
associations de défense des uns, des autres.
J’ai vu Aïcha hurler, aux actualités,
sur le téléviseur, à vingt heures zéro trois : « Ce
quartier c’est pas la République ! » Au même moment mon téléphone
sonnait. Elle m’appelait à l’aide. Il faut dire l'amitié qui me lie à Aïcha,
trois années côte à côte au collège dans la même classe.
Il y
avait beaucoup d’agitation au pied de son immeuble : des policiers, des
pompiers, des badauds. J'ai gravi quatre à quatre les marches de l'escalier.
Elle m’attendait chez elle. J’ai vu Aïcha pleurer, lorsque je suis arrivé.
Mon amie Aïcha, elle a foi en la femme,
en l’homme, en l’humanité. C’est pour cela qu’elle enseigne, à celles et à ceux
qui en ont le plus besoin, là où elle a passé toute son enfance entourée par
les siens. Déjà enfant elle se sentait toute honorée d'être invitée par ses
professeurs, à venir au tableau, fière d'avoir compris une règle de grammaire,
retenu des exceptions, heureuse d'expliquer lorsqu'elle était sûre d'avoir
compris. Aïcha m'entraînait à l'étude et
avec nos camarades nous engagions souvent le même jeu : le professeur et ses
élèves. Lorsqu'enfin venait le tour d'Aïcha pour le professeur, ses yeux
d'avance en pétillaient. Aujourd'hui ce sont ses élèves avec qui elle voudrait
partager une part de son envie d'apprendre.
J’ai vu Aïcha hurler, sitôt sa porte
franchie, lorsque je suis arrivé, écorchée vive par la barbarie avec laquelle
son élève Soumia s’est faite lyncher, en bas de son immeuble, par trois jeunes
du quartier. Elle a vu les trois hommes, jeunes. Etait-ce bien des
hommes ? Aïcha a été témoin de l’agression contre son élève Soumia, du
coup porté par une lame par ses agresseurs sur la chair de son amie apeurée qui
hurlait être amoureuse de François. Aïcha connaissait de vue les trois
agresseurs, ils tenaient avec d’autres les murs en bas de son immeuble,
souvent, le jour, au cœur de la cité. Deux trois fois Aïcha m'avait parlé de Soumia.
Elle était admirative devant son intelligence, sa vivacité d'esprit, une élève
brillante.
Mon amie Aïcha a approché la mort, ce
soir-là, la mort de son élève Soumia qui s’en est pas sortie, de son histoire
avec François. Combien de fois son frère, ses amis ont-ils menacé Soumia ?
« Un coup mortel porté à la religion ! », lui disaient-ils.
Soumia n’avait jamais voulu confier son drame intérieur à Aïcha qui pourtant
aurait dû le pressentir. Qui pressent la violence, l'instant où la menace passe
à exécution ?
De
par sa profession, Aïcha a rencontré Soumia, voilà tout. Aïcha n’en savait pour
ainsi dire pas plus. Elle avait cherché à rencontrer le père, les frères sans
aboutir. Depuis la mort de sa femme, il ne sortait jamais. Soumia était
l’unique fille de la famille. Discrète, elle parlait rarement.
Ici
dans la cité, parfois des jeunes s’excitent sans une raison qui vaille, leurs
nerfs se tendent d’un coup, c’est dire la pression que peuvent subir les
faibles. C’est la loi du plus fort qui domine la rue, souvent. Parfois ça
dégénère, surtout contre les filles. Dès qu’il s’agit de femmes qui se disent
enfin libres, la loi du groupe se déshumanise, les réactions peuvent devenir
animales. « C’est ce qui s’est passé ce soir ! », me dit Aïcha. Et
après ? J'ai vécu trois ans tout près de ce quartier, enfant, fréquenté le
même collège qu'Aïcha, la même classe. Très vite mes parents ont cherché à
déménager. Il y a déjà trente ans. Le quartier avait mauvaise réputation, trop
d'enfants bien trop jeunes pour être ainsi livrés, à eux-mêmes, du matin tôt au
soir bien tard. Nous nous étions jurés avec Aïcha de ne jamais nous perdre
lorsque j'ai du déménager. Je me suis séparé d'Aïcha et pendant des années je
n'ai plus eu de nouvelles. C'est une déchirure ténue que depuis je cultive en
silence. Nous nous sommes retrouvés bien des années plus tard. Elle était
accompagnée, moi aussi. Nous avons échangé nos numéros de portables. C'est elle
qui a appelé. Et nous nous sommes revus. Notre amitié est restée depuis lors
bien ancrée. Les vrais amis, les amis dans la réalité, sont celles et ceux à
qui l'on peut téléphoner, à n'importe quelle heure, n'importe quel jour,
n'importe quelle année et débarquer. Mon amie Aïcha a pour elle des relations
d'amitié très intimes qu'elle ne partage qu'en tête-à-tête. Et j'ai la joie de
faire partie de ces tête-à-tête. Je ne connais pas ses autres amitiés intimes.
Aïcha
était en pleurs lorsque je suis arrivé. J'ai perçu dans ses yeux un appel au
secours, à la fois solide et liquide, la pupille révoltée et des larmes à n'en
plus finir. Elle balbutiait des bribes d’une agression meurtrière : les
cris de son élève Soumia, entendus de chez elle, elle, penchée à son balcon,
des policiers canardés de pierres plus qu’à l’accoutumée, des gardiens de la
paix en armes démunis, humiliés, obligés de rebrousser chemin. Et Soumia
continuait de hurler. Et puis plus rien, plus de cri. D’autres gyrophares
allumés sont arrivés en force. Soumia était allongée, décédée. Qui a peur de
l'autorité lorsqu'il s'agit de défendre la laïcité contre les anti-laïques de
tous bords ? Mon amie Aïcha explique à ses élèves les sacrifices, les
combats pour arriver à faire entendre enfin raison au cours des siècles et
proclamer universels des droits et des devoirs de la femme, de l'homme.
« Le quartier, c’est pas la
République ! » a hurlé mon amie Aïcha, du haut de son balcon. Au
quotidien le quartier c’est dès l’abord des tours, et peu importe le
format et loin parfois l'égalité des droits, des devoirs : écartées,
rassemblées, aérées, resserrées, arborées toutes en bas, des tours qui
retiennent cinq, sept, vingt mille habitants, pour beaucoup bien des fois
désœuvrés in situ. Des familles nombreuses vivent dans le quartier, de toutes
les origines, patriotes de pays répartis tout autour de la Terre. Il y a des
antennes paraboliques, des satellites pour transmettre en direct des images,
des témoignages des siens enregistrés dans des patries trop éloignées de la
France.
Le quartier où habite Aïcha, c’est dès
l’abord des groupes, des groupes de jeunes ténus au bas des tours, un
territoire bien balisé que connaît Aïcha, encaissé, contrôlé par la force, le
cran, pour couvrir des trafics. Pas question pour une fille esseulée de
s'aventurer tard le soir au bas de certaines tours. Les filles dans la cité,
elles doivent se battre, se débattre et dès le plus jeune âge pour s'imposer un
tant soit peu plus tard. Elles s'émancipent par le labeur, la connaissance
qu'elles acquièrent et forcent bien des admirations. C'est en silence le plus
souvent qu'elles relèvent la médiocrité des propos prononcés par bien des
garçons, des flots de contradictions, sans le son de leurs mots car sans le jeu
de mots, les mots eux-mêmes sont contredits par les plus durs des jeunes. Mon
amie Aïcha enseigne le français, alors les mots, ça la connaît ! Elle
enseigne la langue française, fière et diserte. Elle invite ses élèves à passer
au tableau lorsqu'elle perçoit que telle ou tel a compris, pour qu'elle ou il à
son tour apprennent et prennent goût à expliquer aux autres, l'un des plus sûrs
moyens d'apprendre. « Sans la langue, rien d’autre » me répète Aïcha.
« Notre avenir ne résistera pas à la non-compréhension du monde qui nous
entoure, et vue la hauteur des tours, ici, c’est plusieurs mondes qui nous
entourent. J'apprends à des enfants à apprendre continûment, à cultiver le
vocabulaire de la langue française ». Aïcha croit en la femme, en
l’homme et chaque jour elle persévère, réconforte l’effort, rassure sur
l’orthographe. Beaucoup de mères sont avec elle, soutiennent son ardeur, son
courage très féminin.
Le quartier où habite Aïcha, ce sont d’abord
des jeunes dont quelques-uns puissants de l’impuissance des forces qui vivent
dans le quartier, insoumis à toute autorité, du moins à toute autorité promise
à faire respecter des valeurs humanistes inaliénables quelle que soit la
position sur une carte de France. Mon amie Aïcha n'avait rien vu venir, jusqu'à
ce soir terrible. Elle, elle est respectée. Elle peut circuler à toute heure du
jour ou de la nuit. Son quartier c'est sa terre natale et son dévouement pour
les enfants est respecté de tous, ou presque. Il faut dire son enfance passée
dans l'une des tours, tout près de là où elle habite aujourd'hui, toute
l'ardeur qu’elle donne aux uns, aux autres. Aïcha se sent comme coupable, ce
soir, face à la barbarie des trois jeunes meurtriers. Soumia a essuyé bien des
insultes, jusque en classe. Et après ? Jolie, bien dans sa peau, amoureuse
de François et à la vue de tous, elle ne s’est pas confiée, confiante en
elle-même. Soumia avait la foi, la confiance en la femme, en l’homme et j'en
suis sûr une grande et secrète admiration pour sa professeur Aïcha.
« Le
quartier, c’est pas la République ! », a hurlé Aïcha, lorsque qu’une
caméra a braqué son balcon dans son cadre. Il était vingt heures zéro trois,
aux actualités, sur mon téléviseur. La scène a été diffusée en direct, des
images terribles, Soumia gisait sous une couverture.
*
Mon
amie Aïcha, elle a grandi en France, et c’est une patriote. Elle aime à dire les
propos prononcés par feu le général de Gaulle : « le patriotisme,
c’est quand l’amour de la France l’emporte sur tout le reste », enfin,
c’est ce qu’Aïcha a retenu, et au su que c’est la France, la patrie de la
déclaration des droits de l’homme, Aïcha a confiance en la France.
*
En France, une femme traverse une
place, seule les yeux grands ouverts sur des passants qui passent au milieu du
décor d’une ville, d’un quartier. Une femme marche anonyme au milieu de
passants qui marchent anonymes, libres.
*
Regardez la violence, tous les films de
fiction l'entretiennent, ou presque. La violence évolue aux yeux de toutes, de
tous. Notre destin se fabrique.
*
Aïcha respecte toutes les religions. En
privé, elle s’en méfie.
*
Imaginez une cathédrale, une mosquée ou
une synagogue dévêtue des ornements chrétiens, musulmans ou juifs et livrée en
l’état à toutes celles et ceux qui recherchent un lieu sacré pour se
recueillir. Croyez-moi, plus la voûte sera haute, plus l’inspiration vers le
sacré sera puissante. Un lieu sacré où Aïcha pourra se recueillir à la mémoire
de Soumia. Le sacré c'est la vie !
*
Mon amie Aïcha sait que depuis belle
lurette les lettres n’attirent plus. Misère de la parole bien en manque de
mots, c’est le vocabulaire qui manque de repères. Manque de mots parlés, manque
de mots écrits. C’est la misère qui prolifère d’absence de mots compris pour
être réappris. Misère de la parole pour porter l’idéal, mots rentrés en dedans
ou bien inexistants. Des valeurs ne se portent qu’avec des mots compris. Mon
amie Aïcha en sait quelque chose, elle qui milite pour hisser au patrimoine de
l’humanité la déclaration universelle des droits de la femme et de l’homme, la
femme puis l'homme bien écrits dans cet ordre car dans la langue française,
elle voudrait que le féminin précède le masculin. C’est tant mieux !
Inès / nouvelle
Mon amie Inès perçoit l’air du large,
là, penchée au bord de sa fenêtre. En pensée elle boit l’eau des huîtres du bassin
d’Arcachon, des huîtres citronnées, ou mieux, accompagnées d’une petite
cuillère d’échalotes vinaigrées. Une légère odeur imprègne les pièces de
l’appartement qu’elle occupe, à Bordeaux, une odeur sans doute arrivée par la
Garonne qui remonte la marée. Inès habite dans le cœur de la ville, tout près
des beaux quartiers, depuis bientôt sept ans. Elle connaît le goût de l’huître
du bassin d’Arcachon, pour y avoir vécu son enfance. Il est tard. Il fait nuit.
Il y a l’obscurité à l’intérieur de l’appartement occupé par Inès, hormis
quelques bouts de lumière du dehors qui éclairent ça et là. Il y a aussi la
lueur réfractée donc diffuse de la lune dans l'appartement.
Mon amie Inès écoute la nuit, toutes
fenêtres ouvertes. En sourdine c’est un amas de bruits de ville, plutôt
motorisés qu’elle entend là ainsi. Ce soir-là, dans la rue, Inès entend des
cris en forme d’appels nocturnes, des rires au sortir d’une porte, des
accélérations d’automobilistes, des piétons qui piétinent, une porte qui
claque, des décélérations. Si Inès avait une ouïe très perçante, elle pourrait
entendre les bruits des rues aux alentours.
Dans
une de ces rues, l'amie de mon amie Inès, Alice, et son compagnon Max, marchent
chaussés de semelles de crêpe. Leurs pas sont inaudibles, ou presque.
Inès perçoit l’air du large, là,
penchée au bord de sa fenêtre, l’air marin venu tout droit de son océan
atlantique, en ligne de mire au-dessus des pinèdes des Landes, au-dessus des
cimes de pins, entre Bordeaux et Arcachon, sa terre natale.
Penchée au bord de sa fenêtre, Inès
peut maintenant observer Alice et Max approcher de la porte de son entrée. Mais
les observe-t-elle ? Son amie Alice appuie sur le bouton-poussoir de
l'interphone qui commande à distance la porte de l’immeuble. Elle sonne chez
Inès.
- Inès ? C'est Alice. J’ai oublié
mes clefs ! Tu m’ouvres ?
- Tes clefs de la porte d’entrée ?
- Oui… et celles de mon appartement. Je
peux attendre maman chez toi avec Max ?
- Oh oui… montez !
Max est le nouvel homme de la vie
d’Alice.
Alice et Max gravissent les marches de
l’escalier durant trois étages jusqu’à la porte de l’appartement occupé par mon
amie Inès. Sonnette, œil de bœuf, déverrouillage, la silhouette d’Inès
s’entrouvre dans la porte. Max sait Inès s'entretenir avec Alice, souvent, dans
la pénombre du soir, du troisième au deuxième étage, par la cage d'escalier. Le
soir distinctement Max a déjà entendu les bruits des pas d'Inès et de son
trousseau de clefs activé dans la serrure de sa porte d’entrée, le bruit de ses
pas dans l’escalier.
Alice sonne chez Inès :
- Bonsoir, je ne te présente pas
Max ! Celui que tu as surpris deux ou trois fois…
Max glisse un bonsoir bien prudent.
- Entrez… Vous voulez un café ?
Max : - Oh oui, s’il vous plaît…
- Noir et brûlant ?
Le regard de Max s’illumine. Max
balbutie un volontiers qui fait rougir Inès, puis poursuit :
- Alice vous a dit pour le café et mon expression « noir et
brûlant » ?
Inès sourit, toute détendue.
Alice se dirige vers la fenêtre ouverte
sur la chaleur du soir. Epuisée, elle se pose au passage sur le canapé. Max et
Inès passent dans la cuisine. Inès attrape une bouilloire, y verse de l’eau du
robinet, porte le tout à ébullition. Le sourire de Max ne quitte plus Inès.
Fichtre ! Ou est-ce le sourire d'Inès qui ne quitte plus Max ? C'est
la bouilloire qui siffle. Inès déverse l’eau bouillante sur le café arabica
qu’elle vient de déposer dans le fond d’une cafetière à pressoir, le seul café
serré de façon domestique. Inès apprécie le café.
Inès tend à Max la cafetière de café
« noir et brûlant ». Alice s'est assoupie dans la profondeur d’un
sommeil reporté sine die.
Penchés au bord de la fenêtre, Inès et
Max dégustent un café, au-dessus de la ville la nuit.
Max observe le corps bien mince de mon amie
Inès, bien songeur. Il est un peu abasourdi par ses cheveux aux reflets roux,
par ses yeux marron-vert, par sa taille bien élancée, par toute la joie qu'elle
inspire. Ses seins semblent bien fermes. Inès est vêtue d’une robe d’un rouge
pourpre qui la ravit. Ses boucles d’oreilles portent des pierres aux reflets
couleur iris. Max aurait pu advenir dans la vie d'Inès, comme ça, ce soir-là.
Mais l'attirance d'Inès n'est pas là. Rien n’adviendra dans la vie de mon amie
Inès, en ce soir. Elle partage un sourire avec Max, voilà tout.
Max
rejoint Alice près du canapé. Alice vient de se réveiller : « je me
suis assoupie ? » Max sourit à Alice.
Il y a bien quelque chose, ici, chez
mon amie Inès, quelque chose qui m'a retenu et qui a retenu Max. Est-ce ce long
appartement, ces grandes pièces en enfilade qui abritent une bibliothèque
remplie de livres et parsemées d’objets ? Combien d'auteurs y avons-nous
reconnus ? Sont-ce tous ces recoins très féminins, là un coffret à bijoux
qui laisse augurer un goût prononcé pour l’or blanc, ici des photographies qui
reproduisent des voyages inachevés ou bien ces sculptures qui habitent
l'appartement d'Inès ?
L'attirance d'Inès n'est pas pour Max.
*
Il n’y a pas d’amour possible sans
attirance.
*
De quelle attirance nous parlez-vous ?
Il y a mille attirances possibles autour de nous, à la croisée d’un magma
d'attirances qui pourraient être possibles ! Il n’y a pas de possible sans
attirance.
*
Parfois une impression envahie Inès,
celle d’être dans un train flottant au-dessus de rails dont les courbes
embrassent de possibles attirances.
*
Qui a dit : « le présent
n’est pas un temps possible » ?
Lisa
et Lou /
nouvelle
Je hurle : « dans la
voiture ! », en ce milieu du mois de juin. Nous nous dirigeons alors
avec Lisa et Lou dans la BM, inquiets à la vue d’un gros nuage de hannetons qui
bourdonne au-dessus de nos têtes et qui d’un coup, d’un coup inexpliqué, dévie
de sa trajectoire pour arriver droit sur nous ! Nous étions allongés
tranquilles sur le pâturage qui domine la Méditerranée à cet endroit-là, tout
près de la BM, une chance !
Très vite, la BM s’embue de nos hâtives
respirations, attaquée de toutes parts par le nuage de hannetons ! Et des
milliers de hannetons, toutes ailes dehors, ça fait du bruit, un vacarme qui
vous transperce les tympans.
Lisa et Lou ne parviennent pas à
maîtriser leur peur. Elles crient. Et c’est insupportable la peur, surtout
quand ça s’attrape à plusieurs. Comment puis-je garder mon calme ? La peur
détraque tout. En somme, c’est invivable. Même le temps passe. Les secondes se
transforment en minutes, les minutes s’allongent.
Dans la BM, Lisa se blottit contre moi.
Je sens sa respiration, ses lèvres dans mon cou. Lou est à l’arrière et elle
m’enlace de sa respiration. Je ressens la chaleur de leurs souffles, la moiteur
de leurs lèvres. Un bien-être m’envahit. Mes membres en sont confus. Cette
promiscuité contrainte, avec Lisa et Lou, j’aurais pu l’espérer, la rêver. Cela
ne durera pas. Les hannetons poursuivent leurs ébats autour de l’habitacle. Je
suis bien incapable de dire combien de temps le nuage va rester, et la peur
continue.
L'air, lui, se raréfie. Toutes nos
tentatives pour ouvrir une fenêtre sont un échec. Un hanneton est même entré et
a déclenché la panique. De la buée recouvre toutes les vitres de l'habitacle.
La moiteur maintenant envahit l'air ambiant, et ce devient irrespirable, pour
Lisa puis pour Lou, intenable !
Je ne connaissais pas Lisa, ou presque
pas. Je l’avais juste aperçue sur un bout de film tourné en vidéo, un film
tourné par Lou. Il faut dire que Lisa est la meilleure amie de Lou. Lou est une
de mes amies d’enfance. Un soir, des cédéroms de scènes de films traînaient sur
le bord d’une étagère, dans une salle de montage, là où Lou exerce ses talents
de monteuse. Je visionnais ces scènes, en attendant que Lou termine son travail
du jour. C’est ainsi que j’ai entr'aperçu Lisa, pour la première fois. C’était
une rue étroite, sur le film, Lisa est entrée dans le cadre, en gros plan. Puis
elle s’est retournée avant de s’éloigner. Elle portait une robe noire, mince et
élégante. La lumière était brûlante, en ce début d’après-midi. Je n’avais pas
bien perçu sur le film l’intensité de son regard que j’ai longuement observé
par la suite. Des plantes grimpaient le long des murs dans la ruelle du film.
Sans mot dire à Lou, j’ai emporté ces scènes.
Quelques mois ont suivi. Le cédérom
traînait sur le bord d’une étagère, chez moi. Un dimanche, l’hiver, j’ai chargé
la brève séquence sur mon computer. J’ai programmé un passage de la séquence en
boucle et au ralenti puis je me suis amusé. Je l’ai projetée pour l’observer
sur un grand écran relié à mon computer. Il faut dire que je suis friand
d’images projetées, d’images à taille humaine. Cela remonte en enfance, déjà
dans le format huit millimètres, si peu commode à manipuler. Je me plus à
isoler Lisa sur la séquence numérisée, à la couper, à la copier dans d’autres
paysages, à la coller dans presque autant de directions que la fluidité du numérique
le permet, enfin, j'ai juste choisi les directions. Je me suis arrêté sur une
voûte céleste que Lisa franchissait tel un ange qui vole bien au-dessus du
monde.
D’autres mois ont suivi. Lou appréciait
Lisa et souvent m’en parlait. Elle m’a fait lire quelques pages de leur
correspondance, qu’à distance très vite elles ont entretenu. J’ai parcouru
certaines de leurs lettres, en présence de Lou. Lisa disait avoir très envie de
me rencontrer, pour être un ami cher de Lou. C’est ainsi qu’elles ont imaginé cette
escapade au bord de la Méditerranée, trois jours dans un hôtel surplombant la
mer bleue, ce bleu que je chéris depuis l’enfance.
L’habitacle de la BM me rattrape. Lou a
la malencontreuse idée d’actionner l’interrupteur des essuies-glace qui ne font
au dehors qu’exciter davantage les hannetons devenus comme fous. Les bestioles
se mettent de concert à virevolter de plus belle autour de la BM, des milliers
de hannetons !
Les secondes s’allongent. Les sueurs
sur nos fronts dégagent une odeur presque nauséabonde.
Je me retourne et observe Lisa droit
dans ses yeux. Nos cœurs s’emballent et battent à des milliers de kilomètres à
l’heure. Je suis comme en apesanteur, sur une orbite virtuelle coincée dans une
BM blanche entourée d’un nuage de hannetons furieux. Mon cerveau a dévié, c’est
sûr. Ce doit être la chaleur.
Pour la géographie, nous sommes près de
Narbonne-Plage. Nous venions d’arriver. Nous nous étions d’abord empressés
d’aller voir la mer en contrebas d’un pâturage un peu éloigné de la route
principale qui longe la grande bleue.
Pour l’horaire de la scène, il est aux
alentours de vingt et une heures.
Les hannetons s’empressent. Le bruit
des battements d’ailes plaquées contre les vitres est plus qu’assourdissant.
J’observe les insectes incriminés au plus près de leurs ébats. Et le temps
passe encore. A présent il fait presque nuit noire dans la BM tant les
hannetons sont nombreux. Dehors le jour brille encore. Lisa libère ses
émotions, me serre davantage, sa main glisse sur ma poitrine. Nous n’irons pas
plus loin. Nous étions tout heureux à l’idée d’observer un coucher de soleil,
un soir de pleine lune, au bord de la Méditerranée, à l’entendu du ressac des
vaguelettes si particulières. Lisa n’avait pas hésité une seule seconde lorsque
Lou lui avait proposé de me rencontrer pour une virée d’eau salée et de coucher
de soleil. Un bon bol d’air marin, de par l’iode en suspend, vivifie à coup
sûr. Le nuage des hannetons a rapproché nos êtres, voilà tout. Nous étions tous
trois bien ignorants des ébats agressifs des hannetons marins ! Je suis
pourtant et avec Lou depuis l’enfance épris de la Méditerranée, de cette mer
que les nomades ont jadis empruntée par voies de terre et d’eau, par delà les
méandres côtiers de cet endroit du monde unique, chauffé par un soleil du sud.
Jusqu’à ce jour, jamais je n’aurais imaginé un nuage de hannetons, ni ici, ni
ailleurs.
Soudain le bruit désenfle, puis repart
de plus belle. Le vol fou des hannetons marins culmine autour de la BM comme
s’ils voulaient tout prendre, rentrer dans l’habitacle. Je fixe les vitres qui
restent hermétiques. Lisa se souvient et nous fait part du souvenir d’une nuée
d’insectes non identifiés observée en Espagne par son père à l’approche du
détroit de Gibraltar. Il était en voyage.
L’attente se prolonge.
La nuit tombe et au loin le jour fond.
C’est alors que par dizaines les hannetons de détachent de la BM, par vagues
successives. Tous les hannetons s’éclipsent, Lisa et Lou me lâchent rassurées.
J’ouvre enfin la portière et nous reprenons tous notre respiration ! Nous
partons dans un fou rire nerveux bien mérité. J'aperçois au loin le nuage de
hannetons se diriger tout droit, éclairé par le reflet du soleil sur la lune,
vers l’horizon lointain. Que diable ces hannetons cherchent-ils vers le
large ? Je garde cette question pour moi.
Plus tard nous repartons, rejoindre
notre hôtel, à quelques kilomètres du pâturage avec vue sur la mer. Lorsque
nous déposons nos bagages devant la réception de l’hôtel, nous restons
silencieux lorsque le bagagiste nous interpelle : « votre voyage
s’est bien passé ? ». Je souris, pas question d’engager une
conversation sur ce qui nous est arrivé autrement qu’avec Lisa et Lou. Je reste
comme en apesanteur, mon cerveau calé à des milliers de kilomètres à l’heure,
en orbite au-dessus de la mer, avec Lisa et Lou. Nous prenons une douche puis
nous nous allongeons et dormons à des années d’années lumière, tout excités de
résider pour trois jours au dessus de l’horizon de la grande mer bleue, en
compagnie de nous.
*
Que sais-je de Lisa ? Rien, eu
égard à son éducation, son enfance, ses rencontres, ses histoires achevées et
inachevées, ses amours. D’elle, je ne sais rien, j’ai juste une intuition, une
confiance. La confiance doit être un sentiment.
*
Ce qui irradie ? C’est le bonheur
possible.
*
La caresse de son torse qui s’accole à
mon dos pour mieux sentir ma respiration.
*
N’as
tu jamais ressenti cette sensation de plénitude ? Seule face à la mer,
quelque part sur la côte méditerranéenne, en hiver, la terre est vide et pourtant
quel trop plein !
*
Au bord de la mer, un bout de monde
pour oublier quelques heures le chaos derrière soi.
*
Embruns : « poussière de
gouttelettes formée par les vagues qui se brisent et emportée par le
vent ».
Hannah / nouvelle
La cire imbibait la cage d’escalier,
lorsque je suis arrivé chez Hannah, pour la première fois. De l’entrée je
devinais une verrière au dessus de quatre étages éclairés par la lumière
d’éclairs d’orage venus d’en haut. En bas, c’était presque l’obscurité.
J’ai reçu une carte d’Hannah, quelques
jours après notre brève rencontre : « j’ai très envie de te revoir,
voilà, c’est écrit ».
Je lui ai téléphoné le jour même.
Hannah m’a suggéré de passer la prendre, chez elle. « Il y a une cabine
téléphonique juste en face de l’entrée. Tu n’auras qu’à m’appeler, en arrivant,
l'interphone est en panne. Je descendrai ».
Je suis arrivé tout trempé par une
pluie battante qui au dehors aspergeait. Je suis pourtant de ceux qui se
munissent d’un parapluie. Je n’ai rien pressenti, pas vu l’orage venir.
Je n'ai pas appelé Hannah en arrivant
chez elle. Je me suis dit qu’un appel téléphonique rendrait moins intimes les
premiers mots que nous échangerions. J’ai attendu qu’une voisine ou qu’un
voisin se décide à entrer ou à sortir de l’immeuble. Je n’ai pas attendu bien
longtemps.
J’ai salué la concierge et monté quatre
à quatre les marches de l’escalier éclairées par l’orage. Quatre fois vingt et
une marches. A la quatre-vingt quatrième marche, j’étais presque arrivé. J’ai
pris le temps de reprendre ma respiration, ai réactivé la minuterie. J’ai sonné
chez Hannah.
Personne ! J’ai insisté, me suis
impatienté lorsque enfin un bruit de verrou se faufila au travers de la porte.
Un verrou a claqué, puis deux.
Un homme en peignoir a entrouvert la
porte, Hannah derrière lui : « c’est pourquoi ? ».
Je suis resté sans voix, les pieds
scotchés sur le pas de la porte, des gouttelettes de pluie toutes encore
ruisselantes. Puis j’ai dévalé quatre à quatre l’escalier et suis rentré chez
moi, sans plus d’explication.
Hannah a rappelé, elle a laissé
plusieurs messages sur mon répondeur. Je n’ai pas répondu.
<>
Bordeaux,
2005