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Salomé  / et autres nouvelles

 

 

 

 

         Mon amie Salomé, elle fait tellement de vœux, que toutes les étoiles filantes mises bout à bout éclaireront ses nuits. Salomé rêve à haute voix et presque en continu. Quel est donc cet élan extatique ? Quel est donc cet élan qui la ravit ainsi ? Je me souviens en avoir parlé avec elle, de cet élan. Combien de fois m’a-t-elle chuchoté à l’oreille : « ne veux-tu pas toi aussi que tes vœux les plus secrets se réalisent ? ». Salomé est comment dire, l’écrire, avec elle, je pourrais voir la pluie au-dessus du désert, quand bien même sans nuage et avec assurance ! J’ai lu dans le Littré pour extatique : « l’élévation extraordinaire de l’esprit ». La médecine parle d’une « affection particulière du cerveau dans laquelle l’exaltation suspend bien des sensations ». D’où Salomé puise-t-elle  son élan qui l’anime ? D’où vient cette lumière qui perce sa pupille, cette lumière venue de l’intérieur ?

         Salomé me dit puiser sa force « du cœur vers le cerveau ». Et elle me dit ça avec des yeux si sûrs qu’elle désarçonne toutes mes demandes d’explications. « Tout est là » me dit-elle. Salomé me répète qu’il y a des points de non-retour pour ce qui est des choses de l’esprit. Combien de fois m’a-t-elle parlé de cette sensation de s’élever au-dessus d’elle ? Et à chaque fois un nouveau vœu s’accroche à une nouvelle étoile. Salomé se moque de mon esprit bien limité, me sort mon « terre-à-terre », me sert mon regard bien aveugle fixé sur la voûte céleste et en un tour de passe-passe détourne mon attention en me rapportant un propos toujours sorti de son contexte tel que « l’hiver se passe de bourgeons ». Interloqué, je l’ai été. Il y a bien des lustres que je ne cherche plus à tout vouloir comprendre. Pourquoi l’hiver ? Et pourquoi des bourgeons ? Et pourquoi un hiver sans bourgeons ? Et l’été, l’automne, le printemps, de quoi se passent-ils ?

         Mon amie Salomé, elle fait tellement de vœux que tous les firmaments d’étoiles mis bout à bout éblouiront ses nuits. Salomé s’imagine et se persuade de la réalité future de tous ses vœux unis à des milliers d’étoiles. Des vœux pour ajouter quelque chose à l’univers, pour combler le vide, à dix puissance plus des milliards à l’échelle de l’univers, à supposer bien sûr qu’une échelle puisse exister, au su des distances à parcourir. Mon esprit cartésien refait toujours surface. Salomé me parle de bouts d’éternité pour expliquer ses vœux. Et elle revient souvent sur un tout dernier vœu. « Il faudra tout un firmament d’étoiles pour attirer cette dernière étoile ». Je voudrais être sûr d’une réponse possible. Salomé laisse des milliers de vœux en suspend, tous au-dessus d’elle. Salomé a quelques certitudes, de son point de vue - « Tout est là, dans les étoiles » - mais vu que les points de vues de chacun sont nombreux, leur nombre est au moins égal au nombre de vies et discutables pour la plus part, les vues se multiplient, à l’envi. Il y a autant de points de vues que de vies, sur la Terre, pour observer notre univers visible. Quelques vies toute leur vie cherchent à comprendre. Leurs questions appellent d’autres questions. Toujours combler le vide.

Mon amie Salomé, elle fait tellement de vœux, que son univers entier s’expanse sur le vide, et ce depuis le big-bang. Elle se plaît à progresser, à penser et à vivre dans un monde de récurrences. Et la récurrence prend le pas sur toute sa vie courante. En algèbre, la récurrence suppose pour la formation d’un nouveau terme, la connaissance fine des termes qui le précèdent et ce quelle que soit la loi combinatoire qui formera une nouvelle série, de nouveaux termes. Salomé recherche dans l’algèbre des récurrences, quelques lois combinatoires dont elle pourrait faire usage dans un autre contexte, des récurrences toujours plus récurrentes. Les mathématiques sont friandes d’équations de la sorte : « X observe le firmament Y attirer une étoile dont la particularité est de se scinder en huit nouvelles étoiles dès l’attirance du firmament trop puissante pour pouvoir seule y résister ». Le nombre d’étoiles du firmament est alors à chaque fois incrémenté de sept, à chaque récurrence. Combien y-a-t-il d’étoiles en un instant T ? Salomé s’interroge. Salomé canalise ses vœux dans mille firmaments et mille voix lactées ne suffiront pas à ralentir son élan extatique.

Mon amie Salomé, elle fait tellement de vœux que toutes les étoiles de l’univers mises bout à bout éclaireront l’espace interstellaire, un jour au l’autre. « Tout est là », me dit-elle. Mon « terre-à-terre » resurgit à l’intérieur de moi, je ne dis rien à Salomé, bien trop admiratif par son élan qui dure, par la vitesse de sa cadence. Salomé sait que je sais qu’au-delà du « tout est là » parfois le doute l’envahit, lorsque le flot de ses questions dépasse sa raison humaine. Salomé retrouvera d’autres vies sur la Terre qui ont cherché un bref instant à comprendre, à repousser le vide. Toutes les vies retournent à des grains de poussière, seuls résistent parfois et de façon bien incomplète quelques points de vues, des souvenirs laissés à d’autres vies, au-delà bien sûr des sentiments qui durent. Salomé sait cela, mais d’évidence, elle s’y refuse.

Mon amie Salomé se rebelle d’abord et dans l’intimité contre la mort de soi. Je ne serais pas étonné d’apprendre cette rébellion accrochée à ce tout dernier vœu qu’elle sécrète en silence. Pourquoi la lente évolution, et depuis le big-bang, épuise-t-elle autant de vies, d’intelligences humaines ? Et si aucune intelligence supérieure ne maîtrisait l’ensemble, un firmament d’étoiles vide de sens ?

*

         Qui affirme croire ou ne pas croire en Dieu ? Quelle est donc cette tranquillité d'esprit pour celles et ceux qui croient ou ne croient pas en Dieu ! Est-ce si rassurant ?

*

         Salomé m’a regardé avec l’intensité d’un adieu bien réel.

*

         Big-bang : une telle énergie dans un grain de poussière, une telle puissance n’a pu qu’au préalable tout attirer à des milliards d’années-lumière pour ensuite tout expédier. Une lumière alimentée autrement que par des molécules assemblées ça et là, toutes attirées qu’elles soient.

*

         Salomé m’a parlé de la respiration dégagée par des alcools de fruits, des eaux-de-vie. Elle m’a invité plusieurs fois à inspirer les vapeurs d’une eau-de-vie de prune distillée par son grand-père, à ne les inhiber surtout qu’après les avoir fait tournoyer dans un verre-ballon. Et après ? Est-ce la part des anges, cette douce euphorie plus propice qu’à l’accoutumée pour parler d’un au-delà possible ?

*

         Salomé : une fragilité proportionnelle à la puissance de l’éclair, à l’énergie déployée par un éclair d’orage, en suspend au-dessus d’une portion de monde.

*

         C’est bien là que nos pensées diffèrent. Salomé attend de plus en plus de réponses à l’extérieur d’elle-même. Salomé hurle dans le désert et attend un écho.

*

         Une forme nous revêt, voilà tout.

 

 

 

 

 

 

 

Agnès / nouvelle

 

 

 

 

         Mon amie Agnès, elle milite dans aucun parti politique. Elle vit dans l'ombre d'un politique, Romain.

         Des amis, elle en a de partout, à gauche, à droite, au centre, sauf aux extrêmes. Agnès gravite dans la Politique parmi les politiques. Elle parle et elle écrit à cent à l'heure, elle ne s'épuise jamais. C'est pour cela que Romain l'a remarquée. Il la veut toujours à ses côtés. Agnès croit que c'est pour plein d'autres choses.

         Mon amie Agnès, elle est toujours en activité. Quand elle débarque à Bordeaux avec Romain et toute sa suite, c'est pour quarante huit heures, jamais plus. Ils s'installent à l'hôtel. Elle m'appelle deux jours avant pour caler un déjeuner ou un dîner. Dès qu'elle s'assoit dans un restaurant, avec moi en tête-à-tête elle enchaîne :

Tu te souviens de Rémy ?

Je réponds à Agnès :

Oui, mais tout ça est bien loin…

Agnès me coupe :

Il m'a dit l'autre jour « comment veux-tu, c'est chacun pour soi et ils parlent de l'intérêt général ! » J'ai rétorqué à Rémy : « qui te parle de l'intérêt général ? » Rémy m'a dit : « les politiques pardi ! ».

Rémy agace mon amie Agnès. Comment a-t-il pu, lui, mettre tous les politiques dans le même sac ! « Regarde Romain, quand même… », poursuit Agnès. Je lui réponds :

Tu aurais dû faussement sourire pour marquer ta désapprobation.

Elle ne m'écoute pas, aborde un autre sujet.

         Mon amie Agnès aime les politiques, surtout un politique, Romain. Il lui a appris le b-a-ba de sa politique. Romain a des principes. Le tout premier ? « Mettre en avant dans tous ses discours la responsabilité individuelle de chacun avant même de penser à une quelconque responsabilité collective ». Agnès dans ses années universitaires a approché un temps court la mouvance collectiviste, si mouvance il y a eu. Elle a fui le sectarisme ambiant. Au début ce principe de responsabilité individuelle l'a un peu retournée. Romain aime raconter à Agnès l'anecdote de Malraux qui dit à sa femme : « Toi, tu serais prête à tuer tout le monde pour le bonheur de quelques uns » ou quelque chose comme ça. Agnès me répète l'anecdote que lui répète Romain. Je réponds à Agnès :

Tu parles d'une anecdote ! Une idée, aussi grande qu'elle soit ne s'impose pas. Un intérêt général doit être compris, accepté et porté par des personnes toutes responsables de cet intérêt, en général. Et après ? Que veux-tu donc me dire ?

Romain est convaincu de l'intérêt qu'il y a à tendre vers plus de collectif, certes, mais c'est un homme libre, il passe pour un libéral. Agnès est amoureuse de cette contradiction. Romain est un peu unique dans la sphère où lui et elle gravitent, car il s'est fixé comme autre principe de toujours penser ce qu'il dit, même si parfois les mots qu'il prononce ne disent pas grand chose. ça c'est la Politique. Romain est attachant, il attire des électrices, des électeurs. Romain a attiré Agnès. Romain se pose en serviteur pour unir toujours plus de femmes, d'hommes, autour de choses qui les dépassent. Arrive un autre principe. C'est surtout ici qu'Agnès intervient. Elle lui écrit des choses qui nous dépassent dont Romain s'inspire pour ses discours.

         Je n'apprécie guère Romain. Certes je partage sa méfiance du collectif, du leurre d'imaginer partir d'une idée collective pour atteindre des individus. Je partage avec Romain sa méfiance des prises en charge par l'Etat, la Région, la Commune, le Département, l'Europe et nombre d'institutions. Il le dit à Agnès, souvent : « il n'y a que soi pour se prendre en charge » et je lui en suis gré. Je n'aime pas Romain car il profite de mon amie Agnès, de tout l'amour qu'elle lui porte. Je respecte sa politique, c'est tout.

         Mon amie Agnès écrit pour Romain. Elle ne vit que pour lui. Il lui dit : « Un autre principe doit être respecté, pas si vite ! Nous n'avancerons qu'en étant aimés, penses-y dans tes discours ! ».

Tu te rends compte ! Romain préfère parfois ne rien faire pour continuer à être aimé !

Agnès devient toute rouge. Elle ne rebondit pas sur ses propos. La couleur de ses joues un peu rondes rend enfin plus accessibles ses yeux fuyants. Je me suis séparé d'Agnès tant elle n'existe que par Romain. Elle le sait. Nous en sommes restés là. Nous sommes restés amis.

         Mon amie Agnès ne me parle que de Romain, de ses principes empilés qu'elle doit suivre à la lettre pour écrire ses discours. « Cherche et trouve ce qui nous oppose aux autres pour unir bien des nôtres », lui répète Romain. « C'est contre quelque chose ou quelqu'un que les gens se rassemblent d'abord ». La tactique est vielle comme le monde. Romain n'invente rien. Moi je taquine Agnès : « Les nôtres, de quels nôtres parles-tu ? Personne n'est à personne ! »

         Agnès est amoureuse de Romain, un politique expérimenté qui a perdu quelques rêves mais qui continûment s'accroche à la Politique, pas à elle. Chaque jour il s'ancre davantage dans la réalité d'un élu qui rend des comptes à ses administrés. Toutes les relations qu'il ouvre, si infimes soient elles, pourront peut-être un jour le servir, lui, le serviteur des autres. Romain apprécie bien Agnès, sa culture, son intelligence, sa brillance d'esprit et surtout sa cadence, rapide et très solide, toujours à son service.

         Mon amie Agnès elle m'impressionne. C'est dans l'Histoire qu'elle devrait vivre tant elle habite dans la République. Agnès me parle de « démocratie participative »,  de « développement durable », de l'importance des institutions garantes de valeurs et de principes qui soutiennent l'action. Pour Romain les institutions sont « les meilleurs pare-despotismes », un autre bon principe. Il dit à Agnès que bien de nos élus feraient n'importe quoi sans les institutions, que tout est là dans une société, de grandes institutions. Agnès dit à Romain qu'il a raison mais elle lui dit aussi qu'une  institution n'en fait qu'à sa tête si des élus ne la contrôlent pas. Mon amie Agnès aime les politiques. J'écoute le long flot de sa conversation. Je me dis pourquoi adjoindre « participative » à « démocratie », « durable » à « développement » ? Je déguste une sole meunière. Agnès n'a pas commencé. Je relance la conversation :

Et toi, Agnès, qu'est-ce qui te retient pour te lancer en politique ? 

Agnès me dit que pour se lancer, il faut d'abord disposer d'une solide fortune ou gagner au loto, qu'ensuite Romain, sans un père brillant en politique, n'aurait sûrement pas percé si vite. Mon amie Agnès, elle n'a pas de père dans la politique ni de fortune en banque. Elle a donc renoncé, pressée qu'elle est. Elle mise tout sur Romain. Son goût prononcé pour l'influence que procure le pouvoir politique, il lui arrive de l'approcher avec Romain, dans son ombre et cela lui convient. Elle est près de son homme. Romain excelle de par sa force de conviction pour faire appel à ses prochains avec surtout l'argent des autres. Agnès en est incapable. Romain fait constamment appel à elle.

         Mon amie Agnès, elle écrit des idées pour les discours politiques d'un homme politique, Romain. Agnès accroche des idées à des mots. Romain déclame dans ses discours des passages entiers repris dans les notes d'Agnès. Agnès aime la Politique. Romain est un homme politique. Agnès aime Romain. Souvent lors des discours la foule est dense, les haut-parleurs puissants. La foule est à l'écoute de Romain. Il se lance :

- Bien sûr des femmes, des hommes feront encore bien d'autres découvertes, inventeront de nouvelles énergies !

C'est le genre de propos dont raffole Romain, des propos définitifs qui mettent tout le monde d'accord dans l'assistance tant il sont vides d'actions. Romain sait ne rien faire pour être aimé. Romain applique ses principes.

         Mon amie Agnès passe sa vie à exister dans l'ombre de Romain, à être suroccupée. Je n'aime pas Romain. Je termine la soirée en offrant à mon amie Agnès un vieux cognac et lui chuchote en partant : « à supposer qu'une Politique puisse exister, ce que je crois bien volontiers, tu n'as pas besoin d'elle, c'est elle qui a besoin de toi. N'obéis jamais à autrement qu'à toi ».

*

         Mon amie Agnès, elle ne parle que de choses importantes.

*

         Agnès est toujours en quête de témoins pour Romain, de regards pour le regarder, d'oreilles pour l'écouter. La  stratégie d'Agnès ? Un principe bien à elle, placer Romain au centre, obliger les gens à être attentifs à Romain, prononcer vingt fois son prénom en sept minutes, apprivoiser l'illusion du discours politique prononcé par un seul homme. Romain dit à Agnès que pour être séduit, on doit aimer être trompé.

*

Jusqu'à quand Romain aura-t-il encore besoin de mon amie Agnès ? Sera-t-elle ou se serait-elle trompée ?

 

 

 

 

 

 

 

Julie / nouvelle

 

 

 

 

         Mon amie Julie aime bien être cajolée par les attentions particulières d’un grand hôtel. Je l’ai suivie à Amsterdam, à l'American Hôtel. Lorsque nous sommes entrés dans la chambre, il y avait un message de bienvenue à notre intention sur la télévision, sur un air de Vivaldi. La chambre donnait sur un canal. Julie a tiré les rideaux jusqu'à la pleine lumière, elle a enlevé ses chaussures, revêtu à ses pieds des chaussons tout exprès posés là et a vidé son sac, rangé toutes ses affaires. Ensuite elle s’est délectée dans un bain agrémenté d’algues aux vertus qui se veulent réparatrices. Julie aime les grands hôtels.

         A sa sortie du bain, Julie a enfilé l’épais peignoir soyeux de l’American Hôtel et s’est allongée sur le lit, immense. Elle m'a dit : « embrasse moi ». J’ai embrassé Julie, longtemps, dans son peignoir de bain.

         A Séville une autre fois sous un soleil torride, chaque jour durant notre séjour, Julie se levait dès l’aube pour plonger dans la piscine installée sur le toit de l’hôtel. Il y avait des serviettes, à proximité, un bar et un café, des crèmes contre les ultra-violets et des crèmes pour bronzer. Julie aime se laisser aller avec des attentions particulières, plonger dans un peignoir après avoir nagé dans une piscine le matin avant le petit déjeuner, commander des mini-sandwichs à toute heure du jour ou de la nuit déposés sitôt dit sitôt fait dans la chambre, trouver une trousse à pharmacie pour un bouton qui casse posée sur la table de nuit, assouvir une soif passagère en choisissant dans un mini-bar toujours alimenté une boisson avec ou sans alcool.

         Mon amie Julie aime être cajolée par la facilité portée sur un plateau. Elle m’a emmené dans les plus grands hôtels, à Paris, Berlin, Toulouse ou Bilbao, avec à chaque fois des attentions particulières. C'est à Berlin que Julie m'a quitté, lasse de toutes les attentions que je portais sur elle.

         J’ai aperçu Julie, l’autre jour, sans être vu. Dans le hall d’un grand hôtel à Paris. Elle était accompagnée d’un homme bien souriant. Elle portait sur elle des bijoux très féminins, ses yeux riaient, sa mine était radieuse. Julie a aujourd’hui les cheveux courts et ça lui va très bien. Julie aime la vie dans la facilité. Et après ?

         Lorsque en plein Paris, douchés, peignés, coiffés, ongles coupés, oreilles coton-tigées, l’homme bien souriant et Julie s’allongeront sur l'immense lit de ce grand hôtel, l’aimera-t-elle aussi tendrement qu’elle m’a jadis aimé ?

*

         Mon amie Julie, depuis je l’ai aperçue avec un homme bien souriant, son compagnon, une amère jalousie me tourmente l'esprit. Et si nous nous étions adressés un signe en toute discrétion ? Lui serait monté dans l’ascenseur, elle serait venue partager un café avec moi, dans le bar de l’hôtel. Sous la table nos pieds puis nos genoux se seraient alors cherchés. A quoi bon en parler, des sentiments qui durent, de ces sentiments qui toute la vie l’emportent, de ces sentiments qui n’ont pas franchi une rupture provoquée par l’autre ?

*

         L'amour doit bien se situer là. L'amour n'est jamais tout à fait sûr.

*

         Et si l'amour s'inventait en chacun ?

*

         Bien sûr l'amour s'invente du dedans, mais ça ne change rien.

*

         Et dire qu'il y en a qui osent s'offusquer du déficit croissant des grands hôtels. Mon amie Julie en subventionnerait plus d'un avec l'impôt. Accompagner nos rêves, c'est bien d'une contribution de tous dont il s'agit, d'impôt sur ce qui nous revient, le revenu, et avec toutes les attentions particulières qui vont avec.

*

         L'une des toutes premières fois, mon amie Julie m'a donné une attention particulière, une mini-serviette dans un sachet à déchirer. J'ai cru que c'était pour me rafraîchir les mains ! C'est de crème lustrante pour chaussures qu'il s'agissait. Julie s'est bien moquée de moi, avec mes mains cirées.

*

         Quand je pense à Julie, je pense au « welcome dear Julie it's a pleasure to welcome you to the American hotel » sur la télévision et à l'air de Vilvaldi qui allait avec. Je rêve de voir ce message, un soir, sur mon téléviseur.

 

 

 

 

 

 

 

Aïcha / nouvelle

 

 

 

 

         Mon amie Aïcha est une femme libre. Son éthique est à la hauteur de la déclaration universelle des droits de l’homme, de celle des enfants, elle serait même à la hauteur de la déclaration universelle des droits de la femme si une telle déclaration pouvait exister ! Aïcha est professeur de français en zone d’éducation prioritaire. Elle habite le quartier où elle travaille, très investie dans des associations de défense des uns, des autres.

         J’ai vu Aïcha hurler, aux actualités, sur le téléviseur, à vingt heures zéro trois : « Ce quartier c’est pas la République ! » Au même moment mon téléphone sonnait. Elle m’appelait à l’aide. Il faut dire l'amitié qui me lie à Aïcha, trois années côte à côte au collège dans la même classe.

Il y avait beaucoup d’agitation au pied de son immeuble : des policiers, des pompiers, des badauds. J'ai gravi quatre à quatre les marches de l'escalier. Elle m’attendait chez elle. J’ai vu Aïcha pleurer, lorsque je suis arrivé.

         Mon amie Aïcha, elle a foi en la femme, en l’homme, en l’humanité. C’est pour cela qu’elle enseigne, à celles et à ceux qui en ont le plus besoin, là où elle a passé toute son enfance entourée par les siens. Déjà enfant elle se sentait toute honorée d'être invitée par ses professeurs, à venir au tableau, fière d'avoir compris une règle de grammaire, retenu des exceptions, heureuse d'expliquer lorsqu'elle était sûre d'avoir compris. Aïcha  m'entraînait à l'étude et avec nos camarades nous engagions souvent le même jeu : le professeur et ses élèves. Lorsqu'enfin venait le tour d'Aïcha pour le professeur, ses yeux d'avance en pétillaient. Aujourd'hui ce sont ses élèves avec qui elle voudrait partager une part de son envie d'apprendre.

         J’ai vu Aïcha hurler, sitôt sa porte franchie, lorsque je suis arrivé, écorchée vive par la barbarie avec laquelle son élève Soumia s’est faite lyncher, en bas de son immeuble, par trois jeunes du quartier. Elle a vu les trois hommes, jeunes. Etait-ce bien des hommes ? Aïcha a été témoin de l’agression contre son élève Soumia, du coup porté par une lame par ses agresseurs sur la chair de son amie apeurée qui hurlait être amoureuse de François. Aïcha connaissait de vue les trois agresseurs, ils tenaient avec d’autres les murs en bas de son immeuble, souvent, le jour, au cœur de la cité. Deux trois fois Aïcha m'avait parlé de Soumia. Elle était admirative devant son intelligence, sa vivacité d'esprit, une élève brillante.

         Mon amie Aïcha a approché la mort, ce soir-là, la mort de son élève Soumia qui s’en est pas sortie, de son histoire avec François. Combien de fois son frère, ses amis ont-ils menacé Soumia ? « Un coup mortel porté à la religion ! », lui disaient-ils. Soumia n’avait jamais voulu confier son drame intérieur à Aïcha qui pourtant aurait dû le pressentir. Qui pressent la violence, l'instant où la menace passe à exécution ?

         De par sa profession, Aïcha a rencontré Soumia, voilà tout. Aïcha n’en savait pour ainsi dire pas plus. Elle avait cherché à rencontrer le père, les frères sans aboutir. Depuis la mort de sa femme, il ne sortait jamais. Soumia était l’unique fille de la famille. Discrète, elle parlait rarement.

         Ici dans la cité, parfois des jeunes s’excitent sans une raison qui vaille, leurs nerfs se tendent d’un coup, c’est dire la pression que peuvent subir les faibles. C’est la loi du plus fort qui domine la rue, souvent. Parfois ça dégénère, surtout contre les filles. Dès qu’il s’agit de femmes qui se disent enfin libres, la loi du groupe se déshumanise, les réactions peuvent devenir animales. « C’est ce qui s’est passé ce soir ! », me dit Aïcha. Et après ? J'ai vécu trois ans tout près de ce quartier, enfant, fréquenté le même collège qu'Aïcha, la même classe. Très vite mes parents ont cherché à déménager. Il y a déjà trente ans. Le quartier avait mauvaise réputation, trop d'enfants bien trop jeunes pour être ainsi livrés, à eux-mêmes, du matin tôt au soir bien tard. Nous nous étions jurés avec Aïcha de ne jamais nous perdre lorsque j'ai du déménager. Je me suis séparé d'Aïcha et pendant des années je n'ai plus eu de nouvelles. C'est une déchirure ténue que depuis je cultive en silence. Nous nous sommes retrouvés bien des années plus tard. Elle était accompagnée, moi aussi. Nous avons échangé nos numéros de portables. C'est elle qui a appelé. Et nous nous sommes revus. Notre amitié est restée depuis lors bien ancrée. Les vrais amis, les amis dans la réalité, sont celles et ceux à qui l'on peut téléphoner, à n'importe quelle heure, n'importe quel jour, n'importe quelle année et débarquer. Mon amie Aïcha a pour elle des relations d'amitié très intimes qu'elle ne partage qu'en tête-à-tête. Et j'ai la joie de faire partie de ces tête-à-tête. Je ne connais pas ses autres amitiés intimes.

Aïcha était en pleurs lorsque je suis arrivé. J'ai perçu dans ses yeux un appel au secours, à la fois solide et liquide, la pupille révoltée et des larmes à n'en plus finir. Elle balbutiait des bribes d’une agression meurtrière : les cris de son élève Soumia, entendus de chez elle, elle, penchée à son balcon, des policiers canardés de pierres plus qu’à l’accoutumée, des gardiens de la paix en armes démunis, humiliés, obligés de rebrousser chemin. Et Soumia continuait de hurler. Et puis plus rien, plus de cri. D’autres gyrophares allumés sont arrivés en force. Soumia était allongée, décédée. Qui a peur de l'autorité lorsqu'il s'agit de défendre la laïcité contre les anti-laïques de tous bords ? Mon amie Aïcha explique à ses élèves les sacrifices, les combats pour arriver à faire entendre enfin raison au cours des siècles et proclamer universels des droits et des devoirs de la femme, de l'homme.

         « Le quartier, c’est pas la République ! » a hurlé mon amie Aïcha, du haut de son balcon. Au quotidien le quartier c’est dès l’abord des tours, et peu importe le format et loin parfois l'égalité des droits, des devoirs : écartées, rassemblées, aérées, resserrées, arborées toutes en bas, des tours qui retiennent cinq, sept, vingt mille habitants, pour beaucoup bien des fois désœuvrés in situ. Des familles nombreuses vivent dans le quartier, de toutes les origines, patriotes de pays répartis tout autour de la Terre. Il y a des antennes paraboliques, des satellites pour transmettre en direct des images, des témoignages des siens enregistrés dans des patries trop éloignées de la France.

Le quartier où habite Aïcha, c’est dès l’abord des groupes, des groupes de jeunes ténus au bas des tours, un territoire bien balisé que connaît Aïcha, encaissé, contrôlé par la force, le cran, pour couvrir des trafics. Pas question pour une fille esseulée de s'aventurer tard le soir au bas de certaines tours. Les filles dans la cité, elles doivent se battre, se débattre et dès le plus jeune âge pour s'imposer un tant soit peu plus tard. Elles s'émancipent par le labeur, la connaissance qu'elles acquièrent et forcent bien des admirations. C'est en silence le plus souvent qu'elles relèvent la médiocrité des propos prononcés par bien des garçons, des flots de contradictions, sans le son de leurs mots car sans le jeu de mots, les mots eux-mêmes sont contredits par les plus durs des jeunes. Mon amie Aïcha enseigne le français, alors les mots, ça la connaît ! Elle enseigne la langue française, fière et diserte. Elle invite ses élèves à passer au tableau lorsqu'elle perçoit que telle ou tel a compris, pour qu'elle ou il à son tour apprennent et prennent goût à expliquer aux autres, l'un des plus sûrs moyens d'apprendre. « Sans la langue, rien d’autre » me répète Aïcha. « Notre avenir ne résistera pas à la non-compréhension du monde qui nous entoure, et vue la hauteur des tours, ici, c’est plusieurs mondes qui nous entourent. J'apprends à des enfants à apprendre continûment, à cultiver le vocabulaire de la langue française ». Aïcha croit en la femme, en l’homme et chaque jour elle persévère, réconforte l’effort, rassure sur l’orthographe. Beaucoup de mères sont avec elle, soutiennent son ardeur, son courage très féminin.

Le quartier où habite Aïcha, ce sont d’abord des jeunes dont quelques-uns puissants de l’impuissance des forces qui vivent dans le quartier, insoumis à toute autorité, du moins à toute autorité promise à faire respecter des valeurs humanistes inaliénables quelle que soit la position sur une carte de France. Mon amie Aïcha n'avait rien vu venir, jusqu'à ce soir terrible. Elle, elle est respectée. Elle peut circuler à toute heure du jour ou de la nuit. Son quartier c'est sa terre natale et son dévouement pour les enfants est respecté de tous, ou presque. Il faut dire son enfance passée dans l'une des tours, tout près de là où elle habite aujourd'hui, toute l'ardeur qu’elle donne aux uns, aux autres. Aïcha se sent comme coupable, ce soir, face à la barbarie des trois jeunes meurtriers. Soumia a essuyé bien des insultes, jusque en classe. Et après ? Jolie, bien dans sa peau, amoureuse de François et à la vue de tous, elle ne s’est pas confiée, confiante en elle-même. Soumia avait la foi, la confiance en la femme, en l’homme et j'en suis sûr une grande et secrète admiration pour sa professeur Aïcha.

         « Le quartier, c’est pas la République ! », a hurlé Aïcha, lorsque qu’une caméra a braqué son balcon dans son cadre. Il était vingt heures zéro trois, aux actualités, sur mon téléviseur. La scène a été diffusée en direct, des images terribles, Soumia gisait sous une couverture.

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         Mon amie Aïcha, elle a grandi en France, et c’est une patriote. Elle aime à dire les propos prononcés par feu le général de Gaulle : « le patriotisme, c’est quand l’amour de la France l’emporte sur tout le reste », enfin, c’est ce qu’Aïcha a retenu, et au su que c’est la France, la patrie de la déclaration des droits de l’homme, Aïcha a confiance en la France.

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         En France, une femme traverse une place, seule les yeux grands ouverts sur des passants qui passent au milieu du décor d’une ville, d’un quartier. Une femme marche anonyme au milieu de passants qui marchent anonymes, libres.

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         Regardez la violence, tous les films de fiction l'entretiennent, ou presque. La violence évolue aux yeux de toutes, de tous. Notre destin se fabrique.

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         Aïcha respecte toutes les religions. En privé, elle s’en méfie.

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         Imaginez une cathédrale, une mosquée ou une synagogue dévêtue des ornements chrétiens, musulmans ou juifs et livrée en l’état à toutes celles et ceux qui recherchent un lieu sacré pour se recueillir. Croyez-moi, plus la voûte sera haute, plus l’inspiration vers le sacré sera puissante. Un lieu sacré où Aïcha pourra se recueillir à la mémoire de Soumia. Le sacré c'est la vie !

*

         Mon amie Aïcha sait que depuis belle lurette les lettres n’attirent plus. Misère de la parole bien en manque de mots, c’est le vocabulaire qui manque de repères. Manque de mots parlés, manque de mots écrits. C’est la misère qui prolifère d’absence de mots compris pour être réappris. Misère de la parole pour porter l’idéal, mots rentrés en dedans ou bien inexistants. Des valeurs ne se portent qu’avec des mots compris. Mon amie Aïcha en sait quelque chose, elle qui milite pour hisser au patrimoine de l’humanité la déclaration universelle des droits de la femme et de l’homme, la femme puis l'homme bien écrits dans cet ordre car dans la langue française, elle voudrait que le féminin précède le masculin. C’est tant mieux !

 

 

 

 

 

 

 

Inès / nouvelle

        

        

 

 

         Mon amie Inès perçoit l’air du large, là, penchée au bord de sa fenêtre. En pensée elle boit l’eau des huîtres du bassin d’Arcachon, des huîtres citronnées, ou mieux, accompagnées d’une petite cuillère d’échalotes vinaigrées. Une légère odeur imprègne les pièces de l’appartement qu’elle occupe, à Bordeaux, une odeur sans doute arrivée par la Garonne qui remonte la marée. Inès habite dans le cœur de la ville, tout près des beaux quartiers, depuis bientôt sept ans. Elle connaît le goût de l’huître du bassin d’Arcachon, pour y avoir vécu son enfance. Il est tard. Il fait nuit. Il y a l’obscurité à l’intérieur de l’appartement occupé par Inès, hormis quelques bouts de lumière du dehors qui éclairent ça et là. Il y a aussi la lueur réfractée donc diffuse de la lune dans l'appartement.

         Mon amie Inès écoute la nuit, toutes fenêtres ouvertes. En sourdine c’est un amas de bruits de ville, plutôt motorisés qu’elle entend là ainsi. Ce soir-là, dans la rue, Inès entend des cris en forme d’appels nocturnes, des rires au sortir d’une porte, des accélérations d’automobilistes, des piétons qui piétinent, une porte qui claque, des décélérations. Si Inès avait une ouïe très perçante, elle pourrait entendre les bruits des rues aux alentours.

Dans une de ces rues, l'amie de mon amie Inès, Alice, et son compagnon Max, marchent chaussés de semelles de crêpe. Leurs pas sont inaudibles, ou presque.

         Inès perçoit l’air du large, là, penchée au bord de sa fenêtre, l’air marin venu tout droit de son océan atlantique, en ligne de mire au-dessus des pinèdes des Landes, au-dessus des cimes de pins, entre Bordeaux et Arcachon, sa terre natale.

         Penchée au bord de sa fenêtre, Inès peut maintenant observer Alice et Max approcher de la porte de son entrée. Mais les observe-t-elle ? Son amie Alice appuie sur le bouton-poussoir de l'interphone qui commande à distance la porte de l’immeuble. Elle sonne chez Inès.

         - Inès ? C'est Alice. J’ai oublié mes clefs ! Tu m’ouvres ?

         - Tes clefs de la porte d’entrée ?

         - Oui… et celles de mon appartement. Je peux attendre maman chez toi avec Max ?

         - Oh oui… montez !

         Max est le nouvel homme de la vie d’Alice.

         Alice et Max gravissent les marches de l’escalier durant trois étages jusqu’à la porte de l’appartement occupé par mon amie Inès. Sonnette, œil de bœuf, déverrouillage, la silhouette d’Inès s’entrouvre dans la porte. Max sait Inès s'entretenir avec Alice, souvent, dans la pénombre du soir, du troisième au deuxième étage, par la cage d'escalier. Le soir distinctement Max a déjà entendu les bruits des pas d'Inès et de son trousseau de clefs activé dans la serrure de sa porte d’entrée, le bruit de ses pas dans l’escalier.

         Alice sonne chez Inès :

         - Bonsoir, je ne te présente pas Max ! Celui que tu as surpris deux ou trois fois…

         Max glisse un bonsoir bien prudent.

         - Entrez… Vous voulez un café ?

         Max : - Oh oui, s’il vous plaît…

         - Noir et brûlant ?

         Le regard de Max s’illumine. Max balbutie un volontiers qui fait rougir Inès, puis poursuit :

         - Alice vous a dit pour le café  et mon expression « noir et brûlant » ?

         Inès sourit, toute détendue.

         Alice se dirige vers la fenêtre ouverte sur la chaleur du soir. Epuisée, elle se pose au passage sur le canapé. Max et Inès passent dans la cuisine. Inès attrape une bouilloire, y verse de l’eau du robinet, porte le tout à ébullition. Le sourire de Max ne quitte plus Inès. Fichtre ! Ou est-ce le sourire d'Inès qui ne quitte plus Max ? C'est la bouilloire qui siffle. Inès déverse l’eau bouillante sur le café arabica qu’elle vient de déposer dans le fond d’une cafetière à pressoir, le seul café serré de façon domestique. Inès apprécie le café.

         Inès tend à Max la cafetière de café « noir et brûlant ». Alice s'est assoupie dans la profondeur d’un sommeil reporté sine die.

         Penchés au bord de la fenêtre, Inès et Max dégustent un café, au-dessus de la ville la nuit.

         Max observe le corps bien mince de mon amie Inès, bien songeur. Il est un peu abasourdi par ses cheveux aux reflets roux, par ses yeux marron-vert, par sa taille bien élancée, par toute la joie qu'elle inspire. Ses seins semblent bien fermes. Inès est vêtue d’une robe d’un rouge pourpre qui la ravit. Ses boucles d’oreilles portent des pierres aux reflets couleur iris. Max aurait pu advenir dans la vie d'Inès, comme ça, ce soir-là. Mais l'attirance d'Inès n'est pas là. Rien n’adviendra dans la vie de mon amie Inès, en ce soir. Elle partage un sourire avec Max, voilà tout.

Max rejoint Alice près du canapé. Alice vient de se réveiller : « je me suis assoupie ? » Max sourit à Alice.

         Il y a bien quelque chose, ici, chez mon amie Inès, quelque chose qui m'a retenu et qui a retenu Max. Est-ce ce long appartement, ces grandes pièces en enfilade qui abritent une bibliothèque remplie de livres et parsemées d’objets ? Combien d'auteurs y avons-nous reconnus ? Sont-ce tous ces recoins très féminins, là un coffret à bijoux qui laisse augurer un goût prononcé pour l’or blanc, ici des photographies qui reproduisent des voyages inachevés ou bien ces sculptures qui habitent l'appartement d'Inès ?

         L'attirance d'Inès n'est pas pour Max.

*

         Il n’y a pas d’amour possible sans attirance.

*

         De quelle attirance nous parlez-vous ? Il y a mille attirances possibles autour de nous, à la croisée d’un magma d'attirances qui pourraient être possibles ! Il n’y a pas de possible sans attirance.

*

         Parfois une impression envahie Inès, celle d’être dans un train flottant au-dessus de rails dont les courbes embrassent de possibles attirances.

*

         Qui a dit : « le présent n’est pas un temps possible » ?

 

 

 

 

 

 

 

Lisa et Lou / nouvelle

 

 

 

         Je hurle : « dans la voiture ! », en ce milieu du mois de juin. Nous nous dirigeons alors avec Lisa et Lou dans la BM, inquiets à la vue d’un gros nuage de hannetons qui bourdonne au-dessus de nos têtes et qui d’un coup, d’un coup inexpliqué, dévie de sa trajectoire pour arriver droit sur nous ! Nous étions allongés tranquilles sur le pâturage qui domine la Méditerranée à cet endroit-là, tout près de la BM, une chance !

         Très vite, la BM s’embue de nos hâtives respirations, attaquée de toutes parts par le nuage de hannetons ! Et des milliers de hannetons, toutes ailes dehors, ça fait du bruit, un vacarme qui vous transperce les tympans.

         Lisa et Lou ne parviennent pas à maîtriser leur peur. Elles crient. Et c’est insupportable la peur, surtout quand ça s’attrape à plusieurs. Comment puis-je garder mon calme ? La peur détraque tout. En somme, c’est invivable. Même le temps passe. Les secondes se transforment en minutes, les minutes s’allongent.

         Dans la BM, Lisa se blottit contre moi. Je sens sa respiration, ses lèvres dans mon cou. Lou est à l’arrière et elle m’enlace de sa respiration. Je ressens la chaleur de leurs souffles, la moiteur de leurs lèvres. Un bien-être m’envahit. Mes membres en sont confus. Cette promiscuité contrainte, avec Lisa et Lou, j’aurais pu l’espérer, la rêver. Cela ne durera pas. Les hannetons poursuivent leurs ébats autour de l’habitacle. Je suis bien incapable de dire combien de temps le nuage va rester, et la peur continue.

         L'air, lui, se raréfie. Toutes nos tentatives pour ouvrir une fenêtre sont un échec. Un hanneton est même entré et a déclenché la panique. De la buée recouvre toutes les vitres de l'habitacle. La moiteur maintenant envahit l'air ambiant, et ce devient irrespirable, pour Lisa puis pour Lou, intenable !

         Je ne connaissais pas Lisa, ou presque pas. Je l’avais juste aperçue sur un bout de film tourné en vidéo, un film tourné par Lou. Il faut dire que Lisa est la meilleure amie de Lou. Lou est une de mes amies d’enfance. Un soir, des cédéroms de scènes de films traînaient sur le bord d’une étagère, dans une salle de montage, là où Lou exerce ses talents de monteuse. Je visionnais ces scènes, en attendant que Lou termine son travail du jour. C’est ainsi que j’ai entr'aperçu Lisa, pour la première fois. C’était une rue étroite, sur le film, Lisa est entrée dans le cadre, en gros plan. Puis elle s’est retournée avant de s’éloigner. Elle portait une robe noire, mince et élégante. La lumière était brûlante, en ce début d’après-midi. Je n’avais pas bien perçu sur le film l’intensité de son regard que j’ai longuement observé par la suite. Des plantes grimpaient le long des murs dans la ruelle du film. Sans mot dire à Lou, j’ai emporté ces scènes.

         Quelques mois ont suivi. Le cédérom traînait sur le bord d’une étagère, chez moi. Un dimanche, l’hiver, j’ai chargé la brève séquence sur mon computer. J’ai programmé un passage de la séquence en boucle et au ralenti puis je me suis amusé. Je l’ai projetée pour l’observer sur un grand écran relié à mon computer. Il faut dire que je suis friand d’images projetées, d’images à taille humaine. Cela remonte en enfance, déjà dans le format huit millimètres, si peu commode à manipuler. Je me plus à isoler Lisa sur la séquence numérisée, à la couper, à la copier dans d’autres paysages, à la coller dans presque autant de directions que la fluidité du numérique le permet, enfin, j'ai juste choisi les directions. Je me suis arrêté sur une voûte céleste que Lisa franchissait tel un ange qui vole bien au-dessus du monde.

         D’autres mois ont suivi. Lou appréciait Lisa et souvent m’en parlait. Elle m’a fait lire quelques pages de leur correspondance, qu’à distance très vite elles ont entretenu. J’ai parcouru certaines de leurs lettres, en présence de Lou. Lisa disait avoir très envie de me rencontrer, pour être un ami cher de Lou. C’est ainsi qu’elles ont imaginé cette escapade au bord de la Méditerranée, trois jours dans un hôtel surplombant la mer bleue, ce bleu que je chéris depuis l’enfance.

         L’habitacle de la BM me rattrape. Lou a la malencontreuse idée d’actionner l’interrupteur des essuies-glace qui ne font au dehors qu’exciter davantage les hannetons devenus comme fous. Les bestioles se mettent de concert à virevolter de plus belle autour de la BM, des milliers de hannetons !

         Les secondes s’allongent. Les sueurs sur nos fronts dégagent une odeur presque nauséabonde.

         Je me retourne et observe Lisa droit dans ses yeux. Nos cœurs s’emballent et battent à des milliers de kilomètres à l’heure. Je suis comme en apesanteur, sur une orbite virtuelle coincée dans une BM blanche entourée d’un nuage de hannetons furieux. Mon cerveau a dévié, c’est sûr. Ce doit être la chaleur.

         Pour la géographie, nous sommes près de Narbonne-Plage. Nous venions d’arriver. Nous nous étions d’abord empressés d’aller voir la mer en contrebas d’un pâturage un peu éloigné de la route principale qui longe la grande bleue.

         Pour l’horaire de la scène, il est aux alentours de vingt et une heures.

         Les hannetons s’empressent. Le bruit des battements d’ailes plaquées contre les vitres est plus qu’assourdissant. J’observe les insectes incriminés au plus près de leurs ébats. Et le temps passe encore. A présent il fait presque nuit noire dans la BM tant les hannetons sont nombreux. Dehors le jour brille encore. Lisa libère ses émotions, me serre davantage, sa main glisse sur ma poitrine. Nous n’irons pas plus loin. Nous étions tout heureux à l’idée d’observer un coucher de soleil, un soir de pleine lune, au bord de la Méditerranée, à l’entendu du ressac des vaguelettes si particulières. Lisa n’avait pas hésité une seule seconde lorsque Lou lui avait proposé de me rencontrer pour une virée d’eau salée et de coucher de soleil. Un bon bol d’air marin, de par l’iode en suspend, vivifie à coup sûr. Le nuage des hannetons a rapproché nos êtres, voilà tout. Nous étions tous trois bien ignorants des ébats agressifs des hannetons marins ! Je suis pourtant et avec Lou depuis l’enfance épris de la Méditerranée, de cette mer que les nomades ont jadis empruntée par voies de terre et d’eau, par delà les méandres côtiers de cet endroit du monde unique, chauffé par un soleil du sud. Jusqu’à ce jour, jamais je n’aurais imaginé un nuage de hannetons, ni ici, ni ailleurs.

         Soudain le bruit désenfle, puis repart de plus belle. Le vol fou des hannetons marins culmine autour de la BM comme s’ils voulaient tout prendre, rentrer dans l’habitacle. Je fixe les vitres qui restent hermétiques. Lisa se souvient et nous fait part du souvenir d’une nuée d’insectes non identifiés observée en Espagne par son père à l’approche du détroit de Gibraltar. Il était en voyage.

         L’attente se prolonge.

         La nuit tombe et au loin le jour fond. C’est alors que par dizaines les hannetons de détachent de la BM, par vagues successives. Tous les hannetons s’éclipsent, Lisa et Lou me lâchent rassurées. J’ouvre enfin la portière et nous reprenons tous notre respiration ! Nous partons dans un fou rire nerveux bien mérité. J'aperçois au loin le nuage de hannetons se diriger tout droit, éclairé par le reflet du soleil sur la lune, vers l’horizon lointain. Que diable ces hannetons cherchent-ils vers le large ? Je garde cette question pour moi.

         Plus tard nous repartons, rejoindre notre hôtel, à quelques kilomètres du pâturage avec vue sur la mer. Lorsque nous déposons nos bagages devant la réception de l’hôtel, nous restons silencieux lorsque le bagagiste nous interpelle : « votre voyage s’est bien passé ? ». Je souris, pas question d’engager une conversation sur ce qui nous est arrivé autrement qu’avec Lisa et Lou. Je reste comme en apesanteur, mon cerveau calé à des milliers de kilomètres à l’heure, en orbite au-dessus de la mer, avec Lisa et Lou. Nous prenons une douche puis nous nous allongeons et dormons à des années d’années lumière, tout excités de résider pour trois jours au dessus de l’horizon de la grande mer bleue, en compagnie de nous.

*

         Que sais-je de Lisa ? Rien, eu égard à son éducation, son enfance, ses rencontres, ses histoires achevées et inachevées, ses amours. D’elle, je ne sais rien, j’ai juste une intuition, une confiance. La confiance doit être un sentiment.

*

         Ce qui irradie ? C’est le bonheur possible.

*

         La caresse de son torse qui s’accole à mon dos pour mieux sentir ma respiration.

*

N’as tu jamais ressenti cette sensation de plénitude ? Seule face à la mer, quelque part sur la côte méditerranéenne, en hiver, la terre est vide et pourtant quel trop plein !

*

         Au bord de la mer, un bout de monde pour oublier quelques heures le chaos derrière soi.

*

         Embruns : « poussière de gouttelettes formée par les vagues qui se brisent et emportée par le vent ».

 

 

 

 

 

 

 

Hannah / nouvelle

 

 

 

 

         La cire imbibait la cage d’escalier, lorsque je suis arrivé chez Hannah, pour la première fois. De l’entrée je devinais une verrière au dessus de quatre étages éclairés par la lumière d’éclairs d’orage venus d’en haut. En bas, c’était presque l’obscurité.

         J’ai reçu une carte d’Hannah, quelques jours après notre brève rencontre : « j’ai très envie de te revoir, voilà, c’est écrit ».

         Je lui ai téléphoné le jour même. Hannah m’a suggéré de passer la prendre, chez elle. « Il y a une cabine téléphonique juste en face de l’entrée. Tu n’auras qu’à m’appeler, en arrivant, l'interphone est en panne. Je descendrai ».

         Je suis arrivé tout trempé par une pluie battante qui au dehors aspergeait. Je suis pourtant de ceux qui se munissent d’un parapluie. Je n’ai rien pressenti, pas vu l’orage venir.

         Je n'ai pas appelé Hannah en arrivant chez elle. Je me suis dit qu’un appel téléphonique rendrait moins intimes les premiers mots que nous échangerions. J’ai attendu qu’une voisine ou qu’un voisin se décide à entrer ou à sortir de l’immeuble. Je n’ai pas attendu bien longtemps.

         J’ai salué la concierge et monté quatre à quatre les marches de l’escalier éclairées par l’orage. Quatre fois vingt et une marches. A la quatre-vingt quatrième marche, j’étais presque arrivé. J’ai pris le temps de reprendre ma respiration, ai réactivé la minuterie. J’ai sonné chez Hannah.

         Personne ! J’ai insisté, me suis impatienté lorsque enfin un bruit de verrou se faufila au travers de la porte. Un verrou a claqué, puis deux.

         Un homme en peignoir a entrouvert la porte, Hannah derrière lui : « c’est pourquoi ? ».

         Je suis resté sans voix, les pieds scotchés sur le pas de la porte, des gouttelettes de pluie toutes encore ruisselantes. Puis j’ai dévalé quatre à quatre l’escalier et suis rentré chez moi, sans plus d’explication.

         Hannah a rappelé, elle a laissé plusieurs messages sur mon répondeur. Je n’ai pas répondu.

 

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Bordeaux, 2005

 

         www.jeanlucbenguigui.fr