Thétys

Né au milieu des terres, de Méditerranée

nouvelle

 

 

« Tous les Fleuves vont à la Mer et la Mer n’en est pas remplie ».

Ecclésiaste 1.7.

*


 

I.

Je me nomme Thétys, fils de Méditerranée.

Je suis né au milieu des terres, à 10 000 mètres d’altitude, par moins 70 degrés Celsius, à une latitude et une longitude bien au-dessus des flots. Seraient-ils proches de l’Ether ?

Ma mère, pour ce que j’en sais, nait en moins 15 ou moins 14 millions d’années, de la mouvance de plaques tectoniques.

Plus loin encore, en moins 250 millions d’années, la Pangée occupe toutes les terres. Un seul continent et un seul océan recouvrent la terre entière, avant que la Pangée ne se disloque, qu’elle ne renferme une étendue marine, Thétys, en moins 190 millions d’années. Méditerranée me donne ce nom-là, en souvenance et en respect  de ses racines les plus profondes, ancrées, au-delà d’elle-même.

Les 70 millions d’années qui suivent élargissent la Mer première, ouvrent l’Atlantique central, entre Laurasie, notre future Europe et Gondwana, aujourd’hui l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Arabie, l’Inde, l’Australie, l’Antarctique. La naissance de l’Atlantique Sud s’étale 60 millions d’années, de moins 120 millions d’années à moins 60 millions d’années, inverse le mouvement de l’actuelle Afrique pour la rapprocher de l’Eurasie, et augmente la profondeur de la mer Thétys avant qu’elle ne se ferme, à l’Est, au milieu du Moyen-Orient, vers moins 20 millions d’années. Ce n’est qu’en moins 15 millions d’années que nait Méditerranée. Thétys se ré-ouvre un million d’années plus tard. La mer attend moins 14 millions d’années pour se refermer vraiment.

Ma mère bat tous les records de longévité. Les éditions du Monde lui ont édité un livre de records pour elle toute seule, diffusé, décliné, démultiplié, une littérature à faire pâlir d’Amour la Terre entière. Je sais, une tendance à l’exagération m’habite. Ce n’est pas pour rien.

-       Tu y viendras, imprégné, de cette Mer d’étoiles, que tu portes ainsi en toi.

Méditerranée se confine de plus en plus, se nourrit de ses massifs coralliens, se lance à tue-tête des défis. Son espoir est avec raison résolument possible.

Méditerranée devient la mer la plus étendue des Mers intérieures. Elle occupe une telle dépression ! C’est jubilatoire. Entre l’Afrique et l’Europe, d’Ouest en Est, c’est 4 000 kilomètres tout du long, du détroit de Gibraltar aux côtes du Levant, le Machrek. Du Sud au Nord, mille kilomètres séparent Alger de Gênes, le Couchant, le Maghreb, de l’Italie.

Méditerranée recouvre dans son réceptacle 2,5 millions de kilomètres carrés. 46 000 kilomètres de littoral sont là pour enfoncer le clou. Et quel clou, le littoral ! Quelle mensuration !

De Marseille, la blanche, à Oran la radieuse, combien de kilomètres ? Je crapahute depuis que je suis né. J’arbore mon essaim de bouts de vie vécus dans des villes, des villages de Méditerranée, frangés d’écume. Je pérore. Je suis l’un des enfants de Méditerranée. Je reprends mon aplomb. Je suis né plus chargé que d’autres de transmettre l’histoire de Méditerranée. Quelle histoire ! L’étymologie de la complexité « tisse », se hisse dans tous les sens. Lesquels privilégier ? Comment les dire, les traduire, les écrire ? Les chiffres ne veulent rien dire sans être accompagnés, dorlotés, aimés, pour l’Histoire.

En lisière, Méditerranée tisse sa toile, amarrée tout au fond, là où la profondeur de la dépression dépasse les cinq bons kilomètres. Rien n’est simple. Et cela ne l’est pas. En enfance, le drame survient. Méditerranée s’assèche, en moins 6 millions d’années avant notre ère chrétienne. Ses membres s’endolorissent. Tous les calendriers, à quelques milliers d’années près, s’accordent sur cette période-là.

-       On a eu très peur.

-       Qui On ?

La carapace de Méditerranée apparait, un désert de sel, avec des épaisseurs de couches de 1000 mètres, par endroits, à quelques 3 000 kilomètres au-dessous des eaux de l’Atlantique. Ce n’est pas la première fois que les plaques tectoniques haussent leurs épaules. Atlantique n’a pas vu venir. Méditerranée est en capilotade, en piteux état.

Méditerranée appelle, s’égosille, s’époumone :

-       Au secours ! Au secours !

Un haut-parleur perché crie, supplie. L’Atlantique, dans un élan du cœur rapplique tout en douceur, en Sauveur, pas fier.

-       Je t’envoie de l’eau.

Sur ces entrefaites, Atlantique émoustille quelques plaques tectoniques. Rien n’est simple. Avec toute sa puissance, sa volonté, son influence, Atlantique doit s’y remettre à plusieurs reprises, contraint. Des plaques ne veulent pas bouger, ne veulent pas être épinglées. Pendant 300 000 ans, Méditerranée se remplit, se vide, se ré-remplit. Des lacs de plus en plus immenses d’eau salée se constituent, émaillent de grands canyons. Méditerranée patiente. Que faire d’autre que se protéger en attendant l’eau ? Durant un bon million d’années, les Fleuves s’alimentent, suivent leurs cours avant d’entrer en scène. Atlantique n’est  plus seul. Tous réunissent leurs forces, au nom de leur refus du refus, de l’espoir, de la raison ! Atlantique fait sauter le bouchon, dans le détroit de Gibraltar, se rue dans la brèche. Un torrent inouï se déverse. Quel fracas ! Des cascades en cascade. Les Fleuves exultent. La presse est unanime : la chute la plus extraordinaire que le Monde aie jamais connue. Un robinet démesuré remplit la dépression de Méditerranée. Atlantique fait bien les choses, consolide l’Union. Méditerranée s’élève vers le ciel, en alliance et avec indépendance. Atlantique et Méditerranée conviennent avec raison de leur multi-appartenance. Là est leur liberté, leur armure-moi, leur point d’ancrage. Méditerranée fait confiance à son intuition.

Le feulement du vent, le claquement des vagues sur les falaises et le clapotis de l’eau bruissent. L’azur se bleuit. Je vadrouille, j’ai le tournis. Le souffle de la brise caresse la mine rembrunie de Méditerranée.

-       Tu es belle, Maman, toi tu ne vieillis pas.

-       Bien sûr que si, Thétys, je vieillis, à une échelle de temps qui n’a rien à voir, en millions d’années.

-       Telle une chrysalide sortie de l’obscurité ad vitam aeternam !

-       Tu me flattes.

 « Si vos voiles ou votre gouvernail se brisent, vous ne pouvez qu’être ballotés et aller à la dérive, ou rester ancré au milieu de la mer » (…) « la raison, régnant seule, restreint tout élan, et la passion abandonnée à elle-même, est une flamme qui brûle jusqu’à sa propre destruction » (1).

J’ai lu. Maman, écoute ça :

-       « La source secrète de votre âme doit jaillir et courir en murmurant la mer » (1).

-       Oui, Thétys, et « une mer mouvante entre les rivages de nos âmes » (1).

Atlantique érode une tranchée de 13 kilomètres de large, 300 mètres de profondeur, à la pointe de l’Espagne et du Maroc. Un goulot assez dru pour assurer à Méditerranée un mur contre la sécheresse. Plus jamais ça, la vie aquatique, en-dessous, reprend vie. La vie en surface suit.

« Car pour l’abeille, une fleur est une source de vie. Et pour la fleur une abeille est une messagère d’amour. Et pour les deux, abeille et fleur, donner et recevoir le plaisir sont un besoin et une extase ». (1)

Tel n’est pas mon propos. La vie viendrait-elle de là, du liquide, l’Humanité solide sortirait-elle du liquide ? Cela force le respect, nous protège. De quoi ? Je crie gare ! Tout le monde se regarde ? Qui regarde ?

Les Méditerranéennes, Méditerranéens, portent en eux, un lien ténu, un cœur, un réseau. J’ai appris que le cœur, d’humeur, fait appel à sa propre mémoire, une part de mémoire particulière logée précisément en lui, dans des réseaux neuronaux, des synapses, le tout relié au cerveau avec tout ce qu’il faut. Le cœur séduit avec sa sécrétion d’hormone d’ocytine. Séduire, c’est amener à soi. Son champ électromagnétique est capable d’influencer bien des cerveaux,

Qui se sent Méditerranéenne, Méditerranéen, d’être, de vie, d’amour, jusqu’à sa propre disparition ?

Méditerranée ne veut plus jamais de canyons en cascade, comblés au cas par cas par des sédiments. La sécheresse fut torride. Atlantique veille au grain, maintenant, après un siècle pour remplir le bassin, sa part occidentale, sa part orientale. Le passage est assuré, pour des millions d’années. D’Alger à Gênes, 800 kilomètres. Le cap Bon en Tunisie est à 150 kilomètres à vol d’oiseau de la Sicile. Oran, à une heure 50 de Bordeaux.

La part orientale de Méditerranée pollenise d’autres gisements. Des pépites s’imposent, en alliées. Les Mers Ionienne, Adriatique, Egée, et Noire s’attachent à Méditerranée. Les Fleuves mûrissent, grandissent. L’alimentation en eau se régule. 70 Fleuves traversent les pays tout autour de Méditerranée. L’été, la neige fond. L’eau se transforme, passe à l’état liquide. Des rivières s’activent, dévalent jusqu’aux plaines, rejoignent le cours des eaux. Les Fleuves nourrissent des milliers de femmes, d’hommes, au passage, sur les côtes, loin des côtes.

Méditerranée s’emballe quelque fois, voudrait que la vitesse l’emporte à chaque fois. Elle grandit avec gentillesse, courage, témérité, persévère, avec sa bonne volonté. Les écosystèmes s’expliquent, se régulent. La modestie est de mise. Un pour cent des eaux du Monde sont de Méditerranée.

-       Je rayonne bien au-delà de ma surface, ce n’est pas proportionnel, ces choses-là.

-       Combien de pays sont-ils représentés lorsque je nais, au-dessus des rouleaux des vagues ?

Lorsque le torrent de 40 000 kilomètres cube d’eau liquide se déverse, Atlantique se rue dans le détroit de Gibraltar, enfin libre. Seuls réussissent à émerger quelques monts rocheux, des montagnes. Combien d’îles, de vestiges de la mer de Thétys en formation avant que naisse ma mère ? Méditerranée s’entoure d’amies chères, d’îles complices. Elle ne réapparait pas toute seule. Les plaques ne font pas tout. Thétys résiste par endroits. Combien d’îles, d’îlots ? Malte, la Sardaigne, la Corse, les îles de Sicile, les Baléares, la Crète, Chypre, Rhodes, Djerba. 162 îles et îlots en bord des côtes, en bord d’autres îles ont résisté, quatre pour cent de la surface de Méditerranée. Elle ne saura jamais assez remercier ses amis les Fleuves, les plus fidèles, devenus pour nous terriens, immortels. Le Nil coule serein sur 7000 kilomètres, à 3 000 mètres cube à la seconde. Le Rhône approche le millier. Avec le Pô, leurs débits est de moitié celui du Nil. Et l’Ebre, la Moulouya, l’Aude, l’Hérault, le Jucar, la Têt, le Tibre, le Var, la Vidourle, la Segura. Tous les Fleuves alimentent Méditerranée.

« Car la vie et la mort sont un, de même que le fleuve et l’océan sont un ». (1)

 


 

II.

Je me nomme Thétys, fils de Méditerranée.

Je suis né au milieu des terres, à 10 000 mètres d’altitude, par moins 70 degrés Celsius, à une latitude et une longitude bien au-dessus des flots. Seraient-ils proches de l’Ether ?

Je suis né au milieu des terres, du latin mare medi terra, medius, qui est au milieu. La signifiance est identique ou proche un peu partout, pour les Phéniciens, les Mésopotamiens, les Egyptiens, les Perses, les Carthaginois, les Berbères – les Barbares, étrangers pour les Grecs – mare mediterraneum pour les Romains. L’étymologie est-elle l’expression attribuée au géographe Solin (C. Julius Solinus), au IIIe siècle après Jésus Christ ? Mare Nostrum, Mare Internum.

Dans l’Antiquité, les égyptiens nommèrent Méditerranée Grand Vert, les Hébreux ha-Yomka Tikhen, la mer du milieu. La mer blanche, c’est en Turquie, du Sud, Akdeniz, et en arabe Al-Bahr Al-Abgud Al Mattawasid, la mer Blanche du milieu. En berbère, IIlel Agrakal, la mer entre les terres. Chi pour terre, chû pour milieu, kai pour mer, en japonais. Méditerranée est une mer intercontinentale, ouverte sur le monde. Je suis à ma naissance  dans l’un des berceaux de civilisations les plus extraordinaires de ce que l’Humanité a bien pu inventer. C’est là que des femmes, des hommes arrivent, c’est le plus vraisemblable, raisonnable, plusieurs femmes, des hommes, des enfants, en des endroits du Monde bien distincts. Eve n’est pas sortie de la côte d’Adam. La traduction du Grand Livre est erronée. Eve se tient droite, debout, aux côtés d’Adam. Méditerranée fonde son Amour à vie avec Atlantique, en Eve et Adam, tous deux en l’état, liquides.

Je hurle dans mon berceau, de toutes mes forces, enfermé dans les toilettes d’un avion. Que dis-je ? Je me retrouve posé dans mon premier berceau dans un réduit, un mètre au carré de simili-toilettes, perché à 10 000 mètres d’altitude. Monique, l’une des hôtesses de l’air, me recueille. Monique m’a entendu, mes cordes vocales à bout de gorge déployée.

-       Mon Dieu !

Monique s’enquiert de vite rechercher ma mère, mon père, un regard  qui pourrait dire la maternité, la paternité. Ces regards-là ne trompent pas. De sang froid le personnel de bord se mobilise. Le vide est sidéral. Personne ne se déclare. Les annonces se multiplient dans l’habitacle et dans toutes les attenances au premier étage. Les passagers sont ahuris. Certains se mettent à grogner.

-       Mais enfin ! A qui est-il cet enfant ?

Un déséquilibré hurle dans le microphone. Cela ne change rien. Pas de mère, pas de père, pas d’accompagnatrice, pas d’accompagnateur, pas de sœur, pas de frère, pas de trace. La panique monte à bord.

-       Pas question d’en faire une mayonnaise. Les passagers sont des personnes bien élevées.

Les passagers ont de l’éducation, comme il faut, avec des convenances, des droitures, des intelligences.

Depuis 72 heures les passagers remplissent peu à peu les allées de l’avion. Beaucoup s’embrassent, se congratulent. D’escale en escale, les retrouvailles sont émouvantes. Les choses s’organisent, en commissions, en conciliabules, dans la salle des consensus, dans la salle des dissensus, de capitales en capitales, direction le ciel, l’Ether de Méditerranée. Pas la peine de s’agacer. Ma naissance perturbe les dialogues nourris de Méditerranée. Les passagers sont priés de quitter pour un temps les salons, les salles de réunion, de revenir à leurs places. Je chauffe les esprits. Cela ne résout rien. Pas la peine de tisser, de tendre un fil de ce côté-là. Ma mère me dit toujours que s’énerver ne résout rien.

-       Reste rebelle, Thétys, apprends toi-même à te maîtriser.

C’est l’éternelle conversation entre la Raison et la Passion, bien avant la Confession d’un enfant du siècle, de Musset.

-       Attention aux voiles et aux gouvernails de Khalid Gibran, Thétys !

C’est là que mon histoire commence, plutôt recommence. Je me la ressasse depuis que je suis né. Comment en suis-je arrivé là ? En 2008, la France et d’autres ont porté la voix de la Méditerranée, corps à corps, haut dans le cœur de ma mère, lorsqu’elle s’est branchée sur Canal Méditerranée, qu’elle a aperçu tant de femmes et d’hommes de pays autour de tables de négociations, d’inventions pour dépasser les dissensus, vers l’Union pour la Méditerranée. Que de dogmes, de méconnaissances, d’ignorances. Qui donc connait l’Histoire ? Toutes les Unions de peuples se risquent sur des échanges de marchandises, dans un premier temps, selon la libre circulation, la fluidité des apports des uns et des autres, des savoirs, des savoirs faire, des savoirs être, des savoirs vivre, des savoirs devenir des unes, des uns, des autres. De quels esprits est née cette géniale idée d’embarquer des femmes et des hommes de tous les pays du pourtour de la Méditerranée, pour une rencontre au plus haut niveau, les plus brillants des politiques, des universitaires, des chercheurs, des artistes, des écrivains, de grandes institutions respectées, l’Union des nations unies pour l’éducation, la science et la culture, nombre d’associations, de sociétés civiles, d’organisations non gouvernementales, des inventeurs, des créateurs, des faiseurs d’émotion partagée ?

Ma mère prend les choses en mains. L’unité nait de la diversité.

-       Comment nous entendre sur des valeurs communes, à graver dans toutes nos contrées ?

Le temps est suspendu.

« Le temps, n’est-il pas comme est l’Amour, indivisible et immobile ? » (1)

400 personnes sélectionnées pour et par chacun des pays participent à ce vol spécial en faveur de Méditerranée, afin d’écrire ensemble un véritable nouveau droit des valeurs fondamentales de l’Humanité, pour inscrire des valeurs en droit immuable, dans toutes les constitutions, les législations, les administrations. Les signataires seront nombreux - presque tous, sauf les irréductibles - des réalistes, des utopistes, des idéalistes, des dogmatiques, des idéologues, des esprits ailés, libres, pour beaucoup, curieux, prolixes.

Edgar Morin fait partie du voyage, s’exprime, dans ses écrits :

« Mes gènes vous diraient que toutes ces identités méditerranéennes… ».

Je préfère dire et écrire appartenances.

« … se sont unies, symbiotisées en moi… les papilles de ma langue… le flamenco, les mélopées orientales… ses aridités, ses fertilités ».

La Méditerranée est un espace de confluences.

-       Un mirage ?

-       Sage, généreux.

-       Des passages, des brassages,

-       Des métissages.

67 escales sont programmées, pour accueillir les convives, dans toutes les capitales, les villes. Le personnel de bord, les pilotes, co-pilotes, mécaniciens, hôtesses, stewards, cuisiniers, montent à bord de l’avion entreposé à Séville, en Espagne. Le monstre est affrété pour une première escale à Madrid, puis Barcelone. Les premières délégations prennent place. Le nez pique vers Porto, Lisbonne. Les Portugais veulent en être, si près de Gibraltar. La France en porte l’initiative, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Paris, une courte escale à Monaco, un ravitaillement à Florence, l’avion survole Rome, Venise, l’Italie, le Vatican, Saint Marin, Malte, Lubiana la Slovène, Zagreb la Croate, Sarajevo, Podgonica en Serbie Monténégro. Je révise ma géographie. L’avion continue : Tirana en Albanie, Athènes, la Crète, Chypre, Istanbul, Ankara, Beyrouth, Damas, Jérusalem-Ouest, Jérusalem Est, Israël et la Palestine. Direction le désert du Sinaï, l’Egypte, le Caire, Louxor, Tripoli, Hammamet, Tunis, Djerba, Alger, Oran, Casablanca, Rabat. 21 Etats et 3 micros Etats font la somme de 24. L’avion fait aussi escale en Andorre, en Roumanie, en Bulgarie, en Russie, en Ukraine, en Géorgie. Les Etats-Unis rejoignent la dernière escale, au Couchant, avec la Jordanie, la Mauritanie, la Macédoine. Tous les pays européens se sont retrouvés à l’escale de Paris, avec la Norvège, l’Islande, le Canada, Ottawa, Montréal, Québec. La géopolitique de Méditerranée élargit les alliances, les traités. Le Levant est là : l’Irak, l’Iran, le Yémen, l’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Qatar, Oman. 67 pays. Combien de millions de personnes ? L’avion en a tracé des pistes ! La presse est installée à l’arrière de l’appareil.

Qu’est-ce être Méditerranéenne, Méditerranéen ?

L’avion est presque plein lorsque Monique m’entend. Les 67 escales sont presque achevées. L’avion tourne en pilotage automatique tout le long des côtes du pourtour de Méditerranée. Les hublots ont été agrandis. Nous sommes au dessus de l’Algérie.

L’aventure humaine suit son chemin, les discussions vont bon train. Quelles valeurs inscrire, communes, sur les pontons de Méditerranée ? Les passagers de ce vol ont choisi d’aller à la rencontre de l’autre, d’écouter avant de se raconter, d’abord comprendre l’autre. L’entre-soi, c’est terrible, seul avec ses propres représentations, ses préjugés, ses principes, ses incertitudes, ses idées, sa ou ses philosophies, sa religion ou sa non religion, son agnostisme, son athéisme, ses ombres, ses lumières. Les ismes ont la peau dure.

-       Aux Vestiaires !

Tous les Etats mitoyens de Méditerranée se prononcent tout d’abord.

-       La Méditerranée est une atmosphère, une communauté, une grande famille. C’est la porte à côté, la capacité à engendrer des rencontres, des échanges, la mixité culturelle. La Méditerranée est la mer de civilisations, des Saintes Ecritures, de dialogues à Grenade, à Byzance, à Venise, de proximités culturelles, de naissances, l’art de vivre – Al Andalus – la circulation de savoirs.

Le Recteur de l’Institut catholique de Paris écrit : « L’alphabet phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne, l’aventure catalane, la liberté française, l’éternité égyptienne ». Quelles sont-elles nos valeurs communes ? Le principe d’aller à la rencontre de l’Autre, le rythme extraverti de la parole, le langage vivace, le retour aux seins des foyers d’origine, la lumière, la gastronomie, des coutumes familières, l’ambiance.

-       Un énorme magnétisme.

« Aucun homme ne peut rien vous révéler sinon ce qui repose déjà à demi endormi dans l’aube de votre connaissance ». (1)

Méditerranée, ma source d’altérité permanente, à la jonction des trois continents, l’européen, l’africain, l’asiatique, tes paysages azuréens sont les plus fréquentés, le creuset de bien de civilisations. Que de peuples fondateurs : les Egyptiens, les Sumériens, les Minoens, les Crétois, les Hébreux, les Phéniciens, les Grecs, les Romains au Ier, IIe siècles.

Méditerranée, la Mère des religions polythéistes d’autrefois. Les trois grandes religions du Livre naissent sur tes côtes. Les lieux Saints se développent : Rome, Jérusalem, dans les agoras, les forums, les places, les médinas, les centres de vie.

Après maintes discussions, Monique me met aux voix. Les passagers m’adoptent à l’unanimité, en symbole de l’Union pour Méditerranée. Je vivrai avec 67 passeports, nationalités, une mélasse administrative à n’en plus finir, pour les renouvellements, incessants. Quelle est cette contre-idée de faire revaloir dans une périodicité ses droits pour refaire et refaire ses papiers ? Je nais, je vis, j’aime, je meurs.

-       Vos papiers !

Je nais au milieu des terres, dans le berceau des civilisations de cette région du Monde, sans papiers. Les premiers millénaires sont un désert.

En Anatolie, en moins 3 600 années, les premières civilisations sont repérées, les cycladiques, les cités-Etats en Grèce, les Macédoniens, l’expansion vers le Nord, la mer Noire, vers le Sud, la mer Rouge. Les Crétois, les Hittites – indo-européens. L’Empire de l’Asie mineure englobe la Syrie, Chypre.

En moins 1000, les Phéniciens vivent à Tyr, sur les côtes du Liban actuel, en Afrique du Nord, en Espagne. Les Sémites, les Doriens, les Grecs en moins 700, Byzance en moins 400. Alexandre le Grand conquiert l’Empire, l’Egypte, la Phénicie. Carthage est créée par les Tyriens.

En moins 200, l’huile arrive d’Afrique, le vin de Gaule, les épices et les parfums d’Extrême-Orient. Le terme Méditerranée nait au Ve siècle.

Les Empires se disloquent. Les centres exultent avec Rome, l’Ouest latin, catholique, le bassin occidental, avec Byzance, l’Est grec, orthodoxe, oriental.

Au 7e siècle, l’Islam est sur les eaux méridionales, la chrétienté est septentrionale. L’empire Byzantin se développe du Ve au XVe siècle : Constantinople, la grécité, l’orthodoxie chrétienne. Les Syriens sont à Venise, à Gênes.

L’Empire arabo-musulman s’étend de Médine à Cordoue. Au Nord la chrétienté. Au Sud, l’Islam. Quelques familles juives, venues de Palestine, au Couchant. Depuis l’Antiquité, les Arabes commercent des métaux précieux, dans le monde helléniste, puis à Rome. Pétra est la capitale du royaume arabe des Nabatéens, sur la route du Sud, en Arabie, la route de l’encens et des parfums. Les arabes sont victorieux des Perses et des Byzantins. Leurs premières flottes s’emparent de Chypre en 649, de Carthage en 695, de l’Espagne en 711, de Palerme en 727. Ils seront arrêtés en 732 par Charles Martel à Poitiers. La mer Tyrrhénienne est musulmane.

Au Xe siècle, les navigateurs européens ramènent des soies de Chine, des épices, des parfums, des pierres précieuses d’Inde. Les convoitises s’organisent : les Perses, les Arabes, les Normands, les Turcs. Le grand commerce est en Italie.

En 1095, Jérusalem tombe aux mains des Turcs. Le choc est brutal, déclenche les croisades.

La chrétienté revient du Xe au XIIIe siècles, avec les conquêtes normandes. Les croisades créent le royaume normand de Sicile, à la jonction des trois civilisations latine, grecque et arabe, le centre en est Palerme. La colonisation s’empare des ports italiens en essor, le mouvement est religieux et commercial. Venise la glorieuse, la Sérénissime, s’allie avec Byzance, domine l’Adriatique, la Syrie.

Les Ottomans s’en mêlent au XVe siècle, éliminent le Byzantin, se substituent à l’Arabe. Des steppes d’Asie centrale, Méditerranée s’allonge. La prise de Constantinople en 1453 livre aux turcs ottomans la mer Noire et la mer Egée. La découverte des Amériques bouleverse le XVIe siècle.

Les Lumières au XVIIIe siècle contre le fondamentalisme des Eglises et la Renaissance éclairent notre reconnaissance. En 1704, les Anglais s’emparent de Gibraltar et ferment la mer intérieure.

La révolution sera industrielle au XIXe. L’Europe colonise. Le moteur diésel et le canal de Suez réorganisent le commerce mondial. La France et la Grande Bretagne s’affrontent en Inde. L’Algérie est conquise, l’isthme de Suez percé. Les découvertes pétrolifères suscitent aussi des convoitises. L’Empire ottoman est démantelé à la fin de la première guerre mondiale. En 1916, les accords secrets de Sykes-Picot adjoignent à l’Empire britannique l’Iran, l’Irak, la Jordanie, et le mandat en Palestine. La France est en Syrie, au Liban. Les protectorats prolifèrent. Les Etats-Unis prennent  position au Maroc, en Algérie, en Italie. Méditerranée est hybride. Ma mère provoque des interactions.

La seconde guerre mondiale vit l’ignominie, le fascisme, la destruction planifiée des Juifs. La mémoire est à Yad Vaschem, à Tel Aviv, la mort, le mal. Le Taj Mahal consacre l’Amour en Inde, l’art est à Séville, Venise, Florence, Paris. La démocratie parlementaire gagne du terrain.

Je ne sais plus où donner de la tête, je m’installe en France dans les années 2040, pour l’essentiel. J’ai 32 ans. Je voyage en permanence.

Monique, l’hôtesse de l’air, élance les parlementations :

-       Si ce bébé vient de naître, quelqu’un l’a déposé là.

La Haute Autorité immobilise l’avion. Et moi je regarde, j’enregistre dans mon subconscient. Quelle agitation ! Pas question de me déclarer sans un contrôle approfondi des chaînes génétiques. Je suis un passager clandestin. Des ministres, des maires, des chercheurs, des auteurs, des trouveurs. Beaucoup pestent. L’ADN ne donne rien. Chaque femme est auscultée. Des femmes s’en offusquent. Une équipe médicale monte à bord spécialement pour ça.

Cela ne donne rien.

Un homme sage se lève.

-       Appelons-le, nommons-le, naître c’est être nommé.

-       Et si nous l’appelions Thétys, l’ancêtre de Méditerranée, en symbole de notre Union ?

Les palabres reprennent. Des artistes écrivent, peignent, sculptent, composent des musiques à profusion, des alliances de civilisations. Emmitouflé dans mon berceau, j’observe. Thétys l’emporte haut la main. La France devance les pays de l’Union de la Méditerranée, se propose d’accueillir Thétys.

-       Que chacune et chacun lui octroient leur nationalité.

Téthys sera voyageur, rencontreur, découvreur. Je voyage, j’écoute, je vois, je parcours, sens, ressens, apprécie, vis. Ma mère, ma Méditerranée, combien d’enfants sur terre, à l’entour du bassin, as-tu fait naître là ? La raison reprend le pas, cherche la faille. Les passagers se réinstallent dans les bureaux, devant des écrans, assis dans des salons d’occident, d’orient, qui ornent le premier étage de l’avion transformé pour l’occasion. Des tables sont rondes, d’autres ovales. Les fauteuils sont confortables. La conclusion des travaux approcherait-elle dans le clair-obscur ? Une conclusion serait-elle possible ? Bien sûr que non. Les jardins secrets se cultivent à l’abri des regards.

Les étoiles se perlent au-dessus de Méditerranée. Les ombres sont intérieures.

Du plus lointain que je me souvienne, les premiers mots échangés avec ma mère remontent à la surface.

-       Ce pourrait être mon pays.

-       Tu es né au milieu des terres, à 10 000 mètres d’altitude, par moins 70 degrés Celsius, à une latitude et une longitude bien au-dessus des flots, proches de mon Ether. Tu es ici chez toi, Téthys, dit Méditerranée.

 

 

 

Le 12 novembre 2011

Jean-Luc BENGUIGUI

 

(1)      Khalid Gibran, Le Prophète

 

www.jeanlucbenguigui.fr